‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 51 sur 560 · THIERRY, BATHILDE · texte numérisé non relu

THIERRY, BATHILDE

THIERRY

Approchez !

BATHILDE, à part.

Je tremble ; à son aspect Mon cœur se sent ému de crainte et de respect.

(Haut.)

Me voici devant vous et prêle à vous entendre ;

Parlez.

THIERRY

De cet instant votre sort va dépendre ; Pensez-y bien , Bathilde.

Ah ! qui que vous soyez , Vous qu'offre un Dieu vengeur à mes yeux effrayés, Je vous désarmerai : je frémis , mais j'espère.

THIERRY

Épouse de Clovis , songez à votre père.

BATHILDE

Hélas!

THIERRY

C'est en ce lieu que , tremblant pour vos jours Et d'un ami sur vous appelant les secours , Thierry , près de quitter son palais , sa famille , Arrosa de ses pleurs le berceau de sa fille.

BATHILDE

Grand Dieu !

THIERRY

Voici la place où de l'infortuné Sous les ciseaux sacres le front s'est incliné. De ses malheurs sans doute on vous a dit Thistoii'e ?

BATHILDE

Oui , j'ai su que , deux fois trahi par la victoire, Mon père fut proscrit , captif , et que deux fois Le cloître se ferma sur l'héritier des rois.

THIERRY

Et vous que protégea sa tendresse inquiète , Que faisiez-vous , Bathilde ?

BATHILDE

Au fond de ma retraite Je priais l'Eternel de veiller sur ses jours.

Après ?

BATHILDE

La mort bientôt en termina le cours.

THIERRY

Qu'avez-vous fait alors ?

BATHILDE

J'ai versé bien des larmes.

THIERRY

Mais un coupable amour consola vos alarmes , Et du rang paternel à jamais nous bannit ?

BATHILDE

Hélas ! voilà mon crime , et le Ciel m'en punit ;

LE MAIRE DU PALAIS. —ACTE IV

Mais , si la mort n'eût point détruit mon espérance ; Si mon père voyait mes regrets , ma souffrance ; S'il nous était rendu , si je pouvais alors A ses sacrés genoux apportant mes remords , Lui dire : Vengez-vous d'une fille coupable Que son crime poursuit , que la douleur accable , Qui , pleiu-ant des forfaits par ses maux expiés , Bénira sa sentence et l'attend à vos pieds ; Pensez-vous que , toujours à mes pleurs insensible , Mon père m'opposât un courroux invincible ? Yous vous attendrissez... Ali ! je le tlécbirais ; Tu me plaindrais , mon père , et tu pardonnerais.

Eh bien ! qu'à l'implorer sa fille se prépare.

BATHILDE

De sa fille àjamais la tombe le sépare.

THIERRY

Sur le bord du cercueil si Dieu l'eût conservé ?

EATHILDE.

Que dites-vous I

THIERRY

Oui , tremble ! il vit , il fut sauvé ; Les Français égarés vont retrouver leur maître : Coupable , incline-toi , ton juge va paraître !

BATHILDE

Qu'ai-je entendu! Mon père! ilrespire? en quels lieux? Parlez !

THIERRY

Fille coupable , il est devant tes yeux !

BATHILDE

Mou père!

THIERRY

A ta terreur tu l'as dû recoimaître.

BATHILDE

Oui ! l'effroi qu'en mon sein votre aspect a fait naître, Cet ascendant sacré qu'en vain j'ai combattu , Tout révèle mon père à mon cœur abattu. Et moi , dès le berceau loin de vous exilée , Moi qui devrais , hélas ! heureuse et consolée, Dans les bras paternels oublier mes douleurs , ÎS'osanl lever sur vous mes yeux noyés de pleurs , Du rang de mes aïeux àjamais descendue , Je me jette à vos pieds suppliante, éperdue, Grâce ! grâce ! mon père.

THIERRY

Ecoutez ! c'est à vous De songer (piels serments lléchiront mon courroux ! iJathilde cslbicncoupablc! , . . elle m'est toujours chère.

Et son juge irrité peut être encor son père.

BATHILDE

Que faut-il ? Ordonnez.

THIERRY

Fuir un vil imposteur , Du trône de son maître infâme usurpateur ; Me suivre à l'instant même : à ce prix je pardonne !

BATHILDE

Le fuir !

THIERRY

Vous hésitez ?

BATHILDE

Moi , que je l'abandonne !

THIERRY

Bathilde !

Oh ! révoquez un arrêt si cruel ; On vous trompe , mon père ; il n'est point criminel.

THIERRY

Qu'as-tu dit , mallieureuse !

BATHILDE

On vous trompe , mon père.

THIERRY

Eh quoi ! tu ne crains pas d'irriter ma colère ? Connais-tu ton époux ?

BATHILDE

Oui : je sais qu'en ces lieux Tout doit vous abuser , tout l'accuse à vos yeux ; Mais Bathilde lui reste et saura le défendre.

THIERRY

Sont-ce là vos remords ?

BATHILDE

Daignez, daignez m' entendre.

THIERRY

Non , perfide !

BATHILDE

Un barbare égara sa vertu ; Ecoutez-moi, mon père.

THIERRY

On me trompe , dis-tu ?

De mes vils ennemis compte donc les victimes ! Retracer mes malheurs , c'est raconter leurs crimes. On me trompe ! En ton cœur rappelle le passé : De mon trône, dis-moi, quel bras m'a repoussé ? D'un opprobre éternel qui chargea ma famille ? Qui m'a ravi le sceptre et l'amour de ma fille? On me trompe ! Sais-tu quels étaient mes tourments , Lorsqu'aux pieds d'un soldat déposant leurs serments

LE MAIRE DU PALAIS. -ACTE IV

Mes sujets , qu'égarait un faux éclat de gloire ,

Saluaient en tremblant sa honteuse victoire?

Au fond d'un cloître alors à vivre condaumé ,

Ton père languissait, du monde abandonné ;

C'était peu ! Tout à coup un récit inlidèle

De ma mort en tous lieux va porter la nouvelle :

Je l'implorais en vain. O rage ! ô trahison !

A travers les vitraux de ma sombre prison

Je ^ ois briller au loin des torches funéraires :

Baignant un vain cercueil de larmes mensongères ,

Mes geôliers le suivaient ; tout un peuple abusé

Déplorait un trépas qui m'était refusé ,

Et moi , séparé d'eux par d'épaisses murailles ,

Je contemplais vivant mes propresfunérailles !

BATllILDE.

Mon père !

Écoute , et vois quels furent mes mallaeurs : Pour mieux cacher encor ma vie et mes douleurs , Les vastes souterrains du pieux monastère De mes jours conservés couvrirent le mystère. J'y descendis... Privé de la clarté des cieux , Entouré des cercueils où dorment mes aïeux , Sans repos , sans secours , j'ai durant une année Traîné parmi les morts ma vie infortunée ; Souvent de ma raison s'éteignit le flambeau ; Souvent de tous ces rois , couchés dans le tombeau , Dont les restes sacrés peuplent ces voûtes sombres, Mes lamentables cris ont réveillé les ombres : Sur leurs froids monuments je les vis se dresser , Muets , l'un contre l'autre ils semblaient se presser, Pour leur fils auprès d'eux, ils mesuraient l'espace. Et de leur main glacée ils me montraient ma place ; J'y courais...! Mais l'espoir de punir mes bourreaux, Au moment d'expirer , m'enchaînait à mes maux , Et ton père, embrassant cette vaine espérance , Reculait vers la vie , au seul mot de vengeance.

BATllILDE.

Ciel !

THIERRY

Lorsqu'enfin touché des maux que j'ai soufferts, Un ami généreux eut fait tomber mes fers , Sais-tu quels maux encor m'attendaient dans ma fuite? Seul au monde , oublié de la France séduite , Au sein de mes états couvert d'affreux lambeaux , J'errais , spectre vivant, échappé des tombeaux. ]N 'ayant pas un abri pour disputer ma tète Aux monstres des forêts, aux coups de la tempête, J'arrachais à la terre un sauvage aliment ;

Et si parfois, caché sous ce vil vêtement , Devant quelque mortel il me fallait paraître , Craignant que son regard ne devinât son maître , De fatigue accaljlé , déchiré par la fainj , Je n'allais qu'en tremblant lui demander du pain.

RATHILDE.

Et votre fille , hélas ! ignorait ce mystère !

THIERRY

Ma fille ! ah ! dans ma fuite , égaré , solitaire ,

Mon cœur volait vers elle. A son doux souvenir

Consolé du présent , j'attendais l'avenir.

J'arrive , je la vois à mes bourreaux unie ;

Heureuse et se parant de son ignominie ,

Fière de partager un coupable pouvoir,

Sur mon trône souillé ma fille ose s'asseoir.

De mes persécuteurs affrontant la puissance ,

Je l'apparus alors. J'aimais par ma présence

A troubler les plaisirs qui volaient sur tes pas ,

Je te nommais ton père , et tu n'écoutais pas!

Au devoir, à l'honneur j'espère enfin te rendre...

Esclave d'un soldat , ta voix l'ose défendre...

Dans ton cœur criminel épiant un remord

J'allais t'ouvrir mes bras! . . . tremble etconnais tonsort.

De ton indigne époux le châtiment s'apprête ,

Le glaive inexorable est levé sur sa tête ,

Il va tomber du trône , etl'échafaud l'attend.

Grand Dieu 1

THIERRY

Pour me fléchir tu n'as que cet instant : Brise à jamais des nœuds que proscrit ma colère , Fuis ton infâme époux , ou tremble que ton père , En disant à sa fille un éternel adieu , N'appelle sur son front les vengeances de Dieu.

BATHILDE

Moi ! fuir l'infortuné quand la mort le menace ! Non , non , à ses côtés l'honneur marque ma place ; J'acceptai sa couronne , et je dois aujourd'hui Si vous ouvrez sa tombe y descendre avec lui. J'embrasse vos genoux.

THIERRY

Tremble !

B.VTUILDE.

Je vous iniplore.

On vous trompe.

THIERRY

Perfide!

LE MAIRE DU PALAIS. — ACTE IV

BATHILDE

Oui , je le jure encore , Ébroïn a tout fait.

THIERRY

Je ne t'écoute plus.

BATHILDE

Mon père , épargnez-vous des remords superflus , Écoutez...

THIERRY

Fuis le traître , ou je vais te maudire.

BATHILDE

Arrêtez !

THIERRY

Suis -moi.

BATHILDE

Non !

THIERRY

Je te maudis !

BATHILDE

J'expire !

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