THIERRY, BATHILDE
THIERRY
Approchez !
BATHILDE, à part.
Je tremble ; à son aspect Mon cœur se sent ému de crainte et de respect.
(Haut.)
Me voici devant vous et prêle à vous entendre ;
Parlez.
THIERRY
De cet instant votre sort va dépendre ; Pensez-y bien , Bathilde.
Ah ! qui que vous soyez , Vous qu'offre un Dieu vengeur à mes yeux effrayés, Je vous désarmerai : je frémis , mais j'espère.
THIERRY
Épouse de Clovis , songez à votre père.
BATHILDE
Hélas!
THIERRY
C'est en ce lieu que , tremblant pour vos jours Et d'un ami sur vous appelant les secours , Thierry , près de quitter son palais , sa famille , Arrosa de ses pleurs le berceau de sa fille.
BATHILDE
Grand Dieu !
THIERRY
Voici la place où de l'infortuné Sous les ciseaux sacres le front s'est incliné. De ses malheurs sans doute on vous a dit Thistoii'e ?
BATHILDE
Oui , j'ai su que , deux fois trahi par la victoire, Mon père fut proscrit , captif , et que deux fois Le cloître se ferma sur l'héritier des rois.
THIERRY
Et vous que protégea sa tendresse inquiète , Que faisiez-vous , Bathilde ?
BATHILDE
Au fond de ma retraite Je priais l'Eternel de veiller sur ses jours.
Après ?
BATHILDE
La mort bientôt en termina le cours.
THIERRY
Qu'avez-vous fait alors ?
BATHILDE
J'ai versé bien des larmes.
THIERRY
Mais un coupable amour consola vos alarmes , Et du rang paternel à jamais nous bannit ?
BATHILDE
Hélas ! voilà mon crime , et le Ciel m'en punit ;
LE MAIRE DU PALAIS. —ACTE IV
Mais , si la mort n'eût point détruit mon espérance ; Si mon père voyait mes regrets , ma souffrance ; S'il nous était rendu , si je pouvais alors A ses sacrés genoux apportant mes remords , Lui dire : Vengez-vous d'une fille coupable Que son crime poursuit , que la douleur accable , Qui , pleiu-ant des forfaits par ses maux expiés , Bénira sa sentence et l'attend à vos pieds ; Pensez-vous que , toujours à mes pleurs insensible , Mon père m'opposât un courroux invincible ? Yous vous attendrissez... Ali ! je le tlécbirais ; Tu me plaindrais , mon père , et tu pardonnerais.
Eh bien ! qu'à l'implorer sa fille se prépare.
BATHILDE
De sa fille àjamais la tombe le sépare.
THIERRY
Sur le bord du cercueil si Dieu l'eût conservé ?
EATHILDE.
Que dites-vous I
THIERRY
Oui , tremble ! il vit , il fut sauvé ; Les Français égarés vont retrouver leur maître : Coupable , incline-toi , ton juge va paraître !
BATHILDE
Qu'ai-je entendu! Mon père! ilrespire? en quels lieux? Parlez !
THIERRY
Fille coupable , il est devant tes yeux !
BATHILDE
Mou père!
THIERRY
A ta terreur tu l'as dû recoimaître.
BATHILDE
Oui ! l'effroi qu'en mon sein votre aspect a fait naître, Cet ascendant sacré qu'en vain j'ai combattu , Tout révèle mon père à mon cœur abattu. Et moi , dès le berceau loin de vous exilée , Moi qui devrais , hélas ! heureuse et consolée, Dans les bras paternels oublier mes douleurs , ÎS'osanl lever sur vous mes yeux noyés de pleurs , Du rang de mes aïeux àjamais descendue , Je me jette à vos pieds suppliante, éperdue, Grâce ! grâce ! mon père.
THIERRY
Ecoutez ! c'est à vous De songer (piels serments lléchiront mon courroux ! iJathilde cslbicncoupablc! , . . elle m'est toujours chère.
Et son juge irrité peut être encor son père.
BATHILDE
Que faut-il ? Ordonnez.
THIERRY
Fuir un vil imposteur , Du trône de son maître infâme usurpateur ; Me suivre à l'instant même : à ce prix je pardonne !
BATHILDE
Le fuir !
THIERRY
Vous hésitez ?
BATHILDE
Moi , que je l'abandonne !
THIERRY
Bathilde !
Oh ! révoquez un arrêt si cruel ; On vous trompe , mon père ; il n'est point criminel.
THIERRY
Qu'as-tu dit , mallieureuse !
BATHILDE
On vous trompe , mon père.
THIERRY
Eh quoi ! tu ne crains pas d'irriter ma colère ? Connais-tu ton époux ?
BATHILDE
Oui : je sais qu'en ces lieux Tout doit vous abuser , tout l'accuse à vos yeux ; Mais Bathilde lui reste et saura le défendre.
THIERRY
Sont-ce là vos remords ?
BATHILDE
Daignez, daignez m' entendre.
THIERRY
Non , perfide !
BATHILDE
Un barbare égara sa vertu ; Ecoutez-moi, mon père.
THIERRY
On me trompe , dis-tu ?
De mes vils ennemis compte donc les victimes ! Retracer mes malheurs , c'est raconter leurs crimes. On me trompe ! En ton cœur rappelle le passé : De mon trône, dis-moi, quel bras m'a repoussé ? D'un opprobre éternel qui chargea ma famille ? Qui m'a ravi le sceptre et l'amour de ma fille? On me trompe ! Sais-tu quels étaient mes tourments , Lorsqu'aux pieds d'un soldat déposant leurs serments
LE MAIRE DU PALAIS. -ACTE IV
Mes sujets , qu'égarait un faux éclat de gloire ,
Saluaient en tremblant sa honteuse victoire?
Au fond d'un cloître alors à vivre condaumé ,
Ton père languissait, du monde abandonné ;
C'était peu ! Tout à coup un récit inlidèle
De ma mort en tous lieux va porter la nouvelle :
Je l'implorais en vain. O rage ! ô trahison !
A travers les vitraux de ma sombre prison
Je ^ ois briller au loin des torches funéraires :
Baignant un vain cercueil de larmes mensongères ,
Mes geôliers le suivaient ; tout un peuple abusé
Déplorait un trépas qui m'était refusé ,
Et moi , séparé d'eux par d'épaisses murailles ,
Je contemplais vivant mes propresfunérailles !
BATllILDE.
Mon père !
Écoute , et vois quels furent mes mallaeurs : Pour mieux cacher encor ma vie et mes douleurs , Les vastes souterrains du pieux monastère De mes jours conservés couvrirent le mystère. J'y descendis... Privé de la clarté des cieux , Entouré des cercueils où dorment mes aïeux , Sans repos , sans secours , j'ai durant une année Traîné parmi les morts ma vie infortunée ; Souvent de ma raison s'éteignit le flambeau ; Souvent de tous ces rois , couchés dans le tombeau , Dont les restes sacrés peuplent ces voûtes sombres, Mes lamentables cris ont réveillé les ombres : Sur leurs froids monuments je les vis se dresser , Muets , l'un contre l'autre ils semblaient se presser, Pour leur fils auprès d'eux, ils mesuraient l'espace. Et de leur main glacée ils me montraient ma place ; J'y courais...! Mais l'espoir de punir mes bourreaux, Au moment d'expirer , m'enchaînait à mes maux , Et ton père, embrassant cette vaine espérance , Reculait vers la vie , au seul mot de vengeance.
BATllILDE.
Ciel !
THIERRY
Lorsqu'enfin touché des maux que j'ai soufferts, Un ami généreux eut fait tomber mes fers , Sais-tu quels maux encor m'attendaient dans ma fuite? Seul au monde , oublié de la France séduite , Au sein de mes états couvert d'affreux lambeaux , J'errais , spectre vivant, échappé des tombeaux. ]N 'ayant pas un abri pour disputer ma tète Aux monstres des forêts, aux coups de la tempête, J'arrachais à la terre un sauvage aliment ;
Et si parfois, caché sous ce vil vêtement , Devant quelque mortel il me fallait paraître , Craignant que son regard ne devinât son maître , De fatigue accaljlé , déchiré par la fainj , Je n'allais qu'en tremblant lui demander du pain.
RATHILDE.
Et votre fille , hélas ! ignorait ce mystère !
THIERRY
Ma fille ! ah ! dans ma fuite , égaré , solitaire ,
Mon cœur volait vers elle. A son doux souvenir
Consolé du présent , j'attendais l'avenir.
J'arrive , je la vois à mes bourreaux unie ;
Heureuse et se parant de son ignominie ,
Fière de partager un coupable pouvoir,
Sur mon trône souillé ma fille ose s'asseoir.
De mes persécuteurs affrontant la puissance ,
Je l'apparus alors. J'aimais par ma présence
A troubler les plaisirs qui volaient sur tes pas ,
Je te nommais ton père , et tu n'écoutais pas!
Au devoir, à l'honneur j'espère enfin te rendre...
Esclave d'un soldat , ta voix l'ose défendre...
Dans ton cœur criminel épiant un remord
J'allais t'ouvrir mes bras! . . . tremble etconnais tonsort.
De ton indigne époux le châtiment s'apprête ,
Le glaive inexorable est levé sur sa tête ,
Il va tomber du trône , etl'échafaud l'attend.
Grand Dieu 1
THIERRY
Pour me fléchir tu n'as que cet instant : Brise à jamais des nœuds que proscrit ma colère , Fuis ton infâme époux , ou tremble que ton père , En disant à sa fille un éternel adieu , N'appelle sur son front les vengeances de Dieu.
BATHILDE
Moi ! fuir l'infortuné quand la mort le menace ! Non , non , à ses côtés l'honneur marque ma place ; J'acceptai sa couronne , et je dois aujourd'hui Si vous ouvrez sa tombe y descendre avec lui. J'embrasse vos genoux.
THIERRY
Tremble !
B.VTUILDE.
Je vous iniplore.
On vous trompe.
THIERRY
Perfide!
LE MAIRE DU PALAIS. — ACTE IV
BATHILDE
Oui , je le jure encore , Ébroïn a tout fait.
THIERRY
Je ne t'écoute plus.
BATHILDE
Mon père , épargnez-vous des remords superflus , Écoutez...
THIERRY
Fuis le traître , ou je vais te maudire.
BATHILDE
Arrêtez !
THIERRY
Suis -moi.
BATHILDE
Non !
THIERRY
Je te maudis !
BATHILDE
J'expire !