LETTRE XXIV
P<Stersbourg, juillet \ 826.
Rempli par les excursions auxquelles je consacre toutes mes journées, le temps s'écoule rapidement, et je prévois que bientôt doit arriver le moment où il faudra quitter Pétersbourg pour se rendre à Moscou. L'époque du couronnement, reculée par la mort de Timpératrice Elisabeth , paraît être enfin fixée aux premiers jours du mois d'août. Déjà commence a s'éclaircirle voile de deuil qui, depuis notre arrivée, couvre la Russie, et je m'aperçois , en consultant mes notes, qu'il est encore un grand nombre d'édifices et d'établissements dontj'aurai à t'entretenir. Commençons par V Ermitage, l'une des plus intéressantes créations de Catherine II.
Avant d'entrer dans cet édifice, que recommande à la curiosité des voyageurs l'innombrable quantité d'objets remarquables qu'il renferme, il est convenable de dire un mot du Palais d'Hiver dont l'Ermitage n'est que la suite. Ce palais , résidence habituelle de la famille impériale a Pétersbourg, est situé sur une vaste place , et c'est la que se trouve la principale entrée ; l'autre façade est sur le quai et regarde la Ae^va. La construction de ce monument , achevé sous le règne d'Elisabeth, occupa, dit-on, plus de quatre-vingt mille ouvriers , et l'on assure qu'il coûta la vie a plus de quarante mille d'entre eux , moissonnés par les exhalaisons fétides des marais, qu'il fallut dessécher pour les contraindre a porter cette énorme masse de pierres. Le palais le plus admirable semblerait trop cher sans doute a pareil prix; mais combien doivent s'augmenter lesregrelsa l'aspect d'un bâtiment empreint de tous les caractères de ce mauvais goût qui présidait aux créations de tous les aris dans le siècle de Louis XV! la pesanteur de l'édifice, la profusion des ornements et des sculptures, l'accumulation des statues qui surmontent chaque corniche, indiquent assez qu'il appartient a cette époque de dégénérescence cl d'afféterie qui substitua la manière h la
grâce , la recherche à une noble simplicité , les prodigalités du luxe à l'élégance. Il serait superflu , mon ami, de nous arrêter longtemps devant ce monument; quittons-le bien vite, et entrons ensemble dans les salles de V Ermitage.
Il se compose de trois corps de bâtiments , dont la façade principale est sur le quai , et qui communiquent entre eux par des corridors ou des galeries jetées sur des voûtes au-dessous desquelles trois rues ont été pratiquées. C'est là que Catherine , entourée des chefs-d'œuvre des arts , des sciences et de la littérature, aimait à se reposer des fatigues du pouvoir, au milieu d'un petit cercle de coifrtisans intimes qu'elle appelait ses amis ; l'étiquette était sévèrement bannie de ces réunions ; les piquants entretiens, quelques danses russes, et ce qu'on nomme des jeux innocents, occupaient les loisirs de cette femme extraordinaire ; il était expressément défendu de se lever devant elle, et ceux qui contrevenaient à cette règle payaient une amende d'un ducat au profit des pauvres. Afin qu'on n'oubliât jamais qu'en entrant dans la salle consacrée à ces simples réunions on devait renoncer à toute contrainte , on y lisait l'inscription suivante : « Asseyez-vous si vous voulez et où il vous » plaira, sans qu'on vous le répète cent fois. » Les règlements de TErmitage , écrits de la main de Catherine , étaient affichés dans la galerie qui mène aux petits appartements. Je pense qu'il te sera agréable de les trouver ici.