‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 521 sur 560 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

Pétersbourg, juin <826.

Mon cher Xavier, nous nous sommes occupés récemment de l'éducation des hommes en Russie, et je crois me rappeler que, dans une de mes lettres, je t'ai parlé de l'instruction variée des jeunes femmes et de l'étendue de leurs connaissances; il faut aujourd'hui que je te conduise dans les lieux où de nombreux professeurs prodiguent à leur enfance ces germes du savoir dont plus tard elles rapportent les fruits dans la société qu'elles doivent embellir.

Il existe, tant à Pétersbourg qu'à Moscou, plusieurs Instituts élevés aux frais du gouvernement, pour les jeunes filles ; ces établissements , placés sous la protection immédiate de S. M. l'Impératrice-mère, sont l'objet de sa constante sollicitude et de sa surveillance journalière ; les plus importants sont, à Pétersbourg, le Couvent des Demoiselles nobles et V Institut de Sainte -Catherine. Comme la règle de ces Instituts et le mode d'éducation suivi dans chacun d'eux sont a peu près les mêmes, je ne m'occuperai que du premier, que j'ai pu visiter hier dans le plus grand détail.

Les bâtiments consacrés au couvent des demoiselles nobles, situés dans un quartier éloigné de la ville, mais dans une position charmante, sont vastes et parfaitement distribués ; on y retrouve ce cachet de grandeur imprimé à tous les établissements publics de Pétersbourg. Ce couvent renferme huit à neuf cents jeunes filles de septà dix-huit ans ; celles que la fortune n'a point favorisées sont instruites aux frais de l'empereur, les autres paient une modique pension. Les langues étrangères , les différentes littératures de l'Europe, l'histoire ancienne

SIX MOIS EN RUSSIE

et moderne, la géographie , l'astronomie, la physique , le dessin , la musique et la danse , tels sont les objets constants de leurs études. Les élèves soni partagées en trois classes qui se subdivisent en trois sections, et qui n'ont point de communication entre elles ; ces classes sont distinguées par le costume des élèves. La première , composée des plus jeunes filles, porte une robe de couleur brune; la seconde une robe bleue, la troisième une robe blanche. L'élève doit rester trois années dans chacune de ces classes , et , quelque rapides que puissent être les progrès de celles que la nature a douées d'une intelligence ou plus prompte ou plus précoce, elles ne peuvent passer d'une classe à l'autre qu'avec toutes leurs compagnes ; seulement, a la suite des examens annuels , elles montent de section en section , jusqu'au premier rang de la classe a laquelle elles appartiennent; ainsi, durant trois années, la nature de leurs travaux ne varie point , la limite qui leur est imposéene saurait être franchie; la jeune fille dont l'esprit embrasse rapidement la portion d'études qu'on lui permet , consacre le temps de ce séjour obligé à connaître à fond les premiers principes des sciences ou des arts livrés a son intelligence, et cette connaissance approfondie lui devient d'un grand secours lorsque la barrière s'est abaissée devant ses pas , et que s'étend le cercle de ses études. J'ai assisté aux différents examens, j'ai suivi de classe en classe la marche progressive des élèves dans le domaine de l'instruction, et j'ai été singulièrement frappé de la justesse des réponses , de la rectitude de jugement, de la variété de connaissances de toutes ces jeunes filles. Sans doute quelques-unes de ces réponses étaient préparées et puisées dans la mémoire plus que dans l'imagination ; mais beaucoup aussi étaient le résultat spontané de la pensée et de l'intelligence ; elles présentaient un caractère d'originalité qui ne permellait ])as de s'y méprendre. Les examens, comme tu le penses bien , mon cher Xavier, se faisaient en français, et j'ai éprouvé un véritable plaisir en voyant combien on s'occupe en l^lurope de notre moderne littérature. Les écrivains punis de quelques succès, en France, par les outrages journaliers de ces biographes , de ces folliculaires faméliques ,

Qui dînent du mensonge et soupent du scandale ,

trouvent dans l'estime des étrangers de précieux dédommagements , de douces consolations; car, à

l'abri de toutes les influences du moment , la distance est juste comme la postérité.

Des professeurs habiles sont attachés à chacune des trois classes d'élèves; et la direction journalière des éludes est confiée a des dames d'un grand mérite, qui, chargées de la partie morale de l'éducation , déposent et fécondent le germe des vertus dans les jeunes cœurs de ces futures mères de famille.

Jusqu'ici, moncherXavier, jene t'ai parlé que des demoiselles nobles, et c'est la portion la plus nombreuse des élèves de cet Insl'ilul; mais il est ouvert aussi à une aulre classe de jeunes personnes qui reçoivent une éducation parliculière , appropriée au rangqu'ellessontappelécsa occuper dansle monde : ce sont les filles des bourgeois et des marchands riches. Celles-ci paient une pension , et sont l'objet de soins non moins assidus que ceux prodigués aux demoiselles nobles ; la nature de leurs travaux seulement est différente. Destinées par le hasard de la naissance a une existence plus modeste, on applique leur intelligence à un genre d'études en harmonie avec les usages et les idées dos hommes dont un jour elles doivent être les compagnes ; les myslères de la science, les brillantes séductions des arls , les charmes de la liltéralure sont remplacés pour elles par la connaissance de quelques langues étrangères et par des travaux manuels. Au lieu du crayon, du compas ou du pinceau que aianient leurs nobles condisciples, leurs doigts sont armés de l'aiguille roturière ; et elles rapportent au sein de leurs familles, non des lalentsqui leur rendraient pénibles les devoirs obscurs auxquels leur vie sera condamnée , mais les vertus modestes d'une habile ménagère.

H me semble , mon ami , que dans un pays oii les rangs sont si distincts , où les classes ne peuvent se mêler, la sagesse de cette institution a droil a nos éloges; combien do regrets, combien do chagrins u'épargne-l-on pas à ces jeunes filles en ne jetant point dans leur esprit des idées étrangères a la classe dans laqnclleellesdoivonl vivre et mourir ! De brillantes oludos , en élevant une barrière eiitic elles et leurs familles, rompraient Ions les liens , enlèveraient tout le charme des relations; et , eu sortant du couvent , ces jeunes filles demanderaient h l'avenir dos destinées qui, en Russie, nesauraiont être leur partage: les sentiments qu'on leur inculqua dans l'enfance ne s'élèvent point au-dessus de leur état, et, dans l'âge mûr, elles se coulcnlont

nu

SIX MOIS EN RUSSIE

de la portion de bonheur que cet état peut leur donner.

Page 1