‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 524 sur 560 · ART. VII · texte numérisé non relu

ART. VII

Ils ne soupireront , ni ne bâilleront , de peur de communiquer leur ennui à la compagnie.

[art. VIII.

Si quelqu'un imagine quelque anmsement innocent , les autres s'y prêteront de bonne grâce.

A table , on mangera comme on voudra et ce qu'on voudra , mais on boira avec mesure , afin que chacun puisse retrouver ses jambes pour retourner chez soi.

Toute contestation sera oubliée en sortant , et ce qui sera entré par une oreille devra sortir par l'autre.

Si quelqu'un est convaincu , par la déposition de deux témoins , d'avoir enfreint les règlements ci-dessus, le coupable , pour chaque délit , sera condamné à boire un verre d'eau froide, sans en excepter les dames , et à lire une page de la Télémaquide.

Celui qui enfreindra trois articles du règlement dans la même soirée sera tenu de réciter six strophes de la Tclcmaquide.

Celui qui enfreindra le dixième article sera exclus de la société.

La Télémaqtiîde est un ancien pocrae russe de Trédiakowski , dont Télémaque est le héros, et dont la poésie rocailleuse et barbare punit cruellement celui qu'on oblige a en charger sa mémoire. Plût au ciel que Catherine n'eût jamais inflige que de pareils châtiments, et dicté que de semblables arrêts 1

Le second étage des deux premiers corps de bâtiment est rempli de tous les objets curieux déposés à VErmilacje ; on y compte quarante salles de différentes dimensions; nous allons les parcourir, mon cher Xavier, sans nous astreindre à un ordre méthodique.

Trois salles sont consacrées aux tableaux de l'école italienne; c'est là que sont rassemblées les plus grandes richesses de la Russie en ce s^enrcV E)ifnnt prodigue de Salvalor Rosa , à genoux au milieu de son troupeau, et adressant au ciel une fervente prière , attire d'abord les regards ; le talent du

peintre a su donner a son héros une expression qui, sous les haillons de la misère , décèle sa naissance ; ses traits portcnU'empreiiitedes passions violentes, et dans ses yeux ternes se peignent la douleur cl le repentir. La correction du dessin et la vivacité du coloris me paraissent devoir placer cet ouvrage au premier rang des compositions de ce célèbre maître. A côté d'une Juliih de Raphaël , on remarque le portrait de la maîtresse du Titien : on devine , à l'expression voluptueuse de celte jeune lille, à l'abandon de sa pose, qu'elle n'a jamais songé a traiter son amant comme la juive, sa voisine , traita ce -pauvre Ilolofcrne. Yiennent ensuite une Srt/»/c- Fami//e de Raphaël, dont les Cgures sont admirables, mais dont les accessoires et les draperies sont fort négligés ; tout semble annoncer que celte partie du travail n'est pas de lui, et un grand nombre des tableaux de Raphaël peuvent donner lieu à la même remarque et aux mêmes soupçons ; V Adoration des Macjes , tableau peint sur bois par le l'erugin ; les Cijclopesde Luc Jordano, à qui sa promptitude et sa facilité d'exécution valurent le titre de pr omp( -faiseur ; deux autres tableaux représentant encore la Samte-Famille : l'un est de Léonard de Vinci , l'autre du Gorrégc : on aime à retrouver les mêmes scènes, exécutées par des maîtres différents ; on compare leurs qualités et leurs défauts; on cherche à deviner la tournure de leur esprit , en examinant le point de vue sous lequel chacun d'eux a envisagé son sujet : le Corrége a représenté la Vierge assise à l'ombre d'un chêne, et présentant le sein a l'Enfant-Dieu j et , bien que le tableau ne semble pas entièrement achevé , on est frappé de ce mélange de vigueur et de grâce qui le distingue ; le Concile des Pères de iEcjlisc , et V Adoration des Bergers, par Guido-Reni ; les Joueurs de Salvalor Rosa ; un petit tableau de Raphaël , représentant la Cène; enfin la Visitation , par André dol Sartc. Mais je songe, mon ami, que, si je voulais faire passer sous tes yeux tous les ouvrages remarquables qui peuplent et décorent ces salors, je remplirais des volumes , passons donc rapidement , et n'accordons une mention qu'aux objets les plus curieux. Après avoir traversé une salle dont toutes les murailles sont couvertes des tableaux de Wouwermans , nous trouvons , dans le cabinet qui la sépare de la salle consacrée aux joyeuses compositions dcTéniers, une pendule mécanique arrivée jusqu'ici par un singulier jeu de la fortune. La veuve d'un honnête pasteur nommé Ilorold habitait

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la petite ville de Libau, et son indigence ne l'empêchait pas de partager avec les gens plus pauvres qu'elle le peu qu'elle possédait. Pendant une froide nuit d'automne, un officier passant par celte ville, pour se rendre à l'armée, demanda en vain un breuvage chaud à l'auberge ; il le dut à l'officieuse obligeance de cette bonne vieille, qui s'empressa de lui faire du thé. Tous les efforts du militaire pour faire accepter à son hôtesse une récompense pécuniaire furent inutiles; mais enfin, se rappelant qu'il avait un billet pour la loterie d'une pendule estimée 80,000 roubles, il força l'honnête veuve de le recevoir comme une marque de souvenir. Ce billet resta longtemps oublié chez elle ; il servit de jouet aux enfants qui le déchirèrent a moitié ; et déjà le numéro gagnant avait été publié trois fois par les gazettes , sans que personne vînt réclamer la pendule , lorsqu'un jour l'inspecteur delà poste de Liban reconnut le fortuné numéro accroché au miroir de la bonne femme. On lui remit la pendule, qui lui fut achetée 20,000 roubles , pour être déposée à l'Ermitage , et elle reçut en outre une rente viagère de -1,000 roubles. Malgré les recherches cl les informations les plus scrupuleuses , l'honnête veuve ne put découvrir son bienfaiteur, dont elle ignorait le nom , et qui ne se fît jamais connaître.

L'extérieur de cette pendule représente un temple grec antique, et l'intérieur renferme deux orchestres qui, en s'accompagnant mutuellement, exécutent un grand morceau de Mozart.

La collection des tableaux deTéniers, de Berghem et de Rembrandt, qu'on admire a l'Ermitage, est l'une des plus complètes et des plus riches qui se puissent rencontrer. A côté des chefs-d'œuvre de ces maîtres, on remarque une composition de Vandervenn , qui a été donnée a feu l'empereur Alexandre, lors de son passage en Hollande. Elle représente Pierre I" mettant ses bottes dans sa maisonnette de Saardam, tandis qu'une servante hollandaise fait son lit.

Si nous ne donnons qu'une attention légère, mon cher Xavier, à ces admirables productions des artistes étrangers, nous devrions nous arrêter plus longtempsdanscequ'on nomme la rya/erie/'mwf rtise: elle se compose des tableaux de Poussin , de Valentin , de Lesueur, de Greuze , de Vernet , de Fragonard, de Lahire, de Colorabellc, et de quelques autres peintres français : elle contient cent vingt tableaux , parmi lesquels l'amateur distingue le Paralyùque de Greuze. Mais tant d'autres objets

nous appellent , qu'à peine me reste-t-il un instant pour consacrer un souvenir a madame Lebrun et à notre Gérard, dont les pinceaux décorent aussi ces salons. Un portrait en pied de S. M. l'impératricemère, peint par le premier de ces artistes, a droit aux plus grands éloges, par la noblesse de la pose, l'expression de la physionomie et la perfection des accessoires. Les deux portraits d'Alexandre, exécutés par Gérard , l'un en habit brodé, l'autre en uniforme de général, ont conquis l'admiration des Russes , et sont un objet d'études pour les jeunes peintres qui viennent journellement en tirer des copies.

Je m'arrête effrayé , mon ami , devant la quantité de tableaux qui sollicitent une mention, et que j'ai notés dans mes différentes pérégrinations à r Ermitage : Mourillo, Vandyck, Rubens, Velasqucz, Claude Lorrain , Paul Poter, Ruyzdaël, Mieris , Gérard Dow , me demandent tour a tour un souvenir, et, pour ne mécontenter aucun de ces illustres morts , je me tairai sur leurs productions, quelque reconnaissance que je leur doive pour les agréables moments qu'ils m'ont procurés ici. Et, d'ailleurs , la plupart de ces ouvrages te sont connus, puisqu'ils faisaient partie de la collection de la Malmaison, qui fut achetée par la Russie, en -i 8-1 5. Il m'est impossible cependant de passer sous silence deux tableaux de Paul Poter , le jugement et l'exécution d'un chasseur et de ses chiens. Dans la première de ces compositions , le roi-lion, assis sur une colline, et tenant un sceptre dans sa patte, juge un homme amené devant son tribunal par des ours et des loups, et interrogé par un éléphant, tandis que le renard tient la plume du greffier; dans le second tableau , les animaux exécutent la sentence su[)rême : des ours font rôtir le chasseur à la broche et pendent les chiens 'a un arbre; la danse des boucs et des singes durant ce supplice offre l'aspect le plus plaisant qu'il soit possible de trouver, et rien Ji'est plus gai que la physionomie de tous ces animaux, savourant les plaisirs de la vengeance, avec la diversité d'expression que commandent leurs mœurs et leur caractère.

Tu juges bien, mon cher Xavier, que, dans ce sanctuaire des arts et des sciences, les antiques et les minéraux n'ont pas été oubliés : on en peut admirer un grand nombre qui proviennent de la collection du grand chambellan Narischkin , et du cabinet du célèbre minéralogiste Pallas. On raconte que, lorsque Catherine voulut acheter celte der-

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nicre collection, le propriétaire demanda ^ 0,000 roubles, et que l'impératrice, après l'avoir examinée, écrivit en marge de sa lettre : « M. Pallas » est un savant minéralogiste , mais un fort mau- » vais calculateur; nous ordonnons que son cabinet » lui soit payé 20,000 roubles. »

Avant de nous diriger vers le théâtre de l'Ermitage , qui nous conduira à la loge de Raphaël , nous entrerons dans la bibliothèque, et nous donnerons , en passant, un coup d'œil à une pendule mécanique connue sous le nom de ïhorloge du Paon. Cette pendule , faite en Angleterre , par le fameux mécanicien Coks, fut achetée en ^7S0 par le fastueux Potemkin , qui en fit hommage à Catherine II. Dès que le carillon commence a jouer, un l)aon se tourne vers les spectateurs , en développant majestueusement sa queue étincelante de mille couleurs, un coq chante, un hibou agite ses prunelles, et à chaque seconde un insecte ailé saute sur un champignon dans lequel se trouve le corps de l'horloge. A l'aide du même mécanisme , un éléphant, qui faisait aussi partie de cette pendule , qu'on pourrait prendre pour une ménagerie , remuait sa trompe et sa queue; mais il en a été détaché et envoyé, il y a quelques années, au schah de Perse.

La bibliothèque de l'Ermitage s'enrichit, sous Catherine , des bibliothèques de Voltaire, de Galiani et de Diderot. Celle du philosophe de Ferney, rangée dans le môme ordre que chez lui , par les soins de son secrétaire, que l'impératrice fit venir à Pétersbourg, se compose de six mille sept cent soixante volumes. Autant qu'il m'a été possible d'en juger par les titres, car les armoires étaient fermées, et je n'ai pu en obtenir la clef. La plupart de ces ouvrages traitent d'histoire et de philosophie ; beaucoup aussi ont rapport à la théologie , et j'ai remarqué que ceux-là surtout sont hérissés de petits papiers qui indiquent les notes de Voltaire, et les passages qui avaient appelé son attention. J'ai vivement regretté de ne pouvoir feuilleter quelquesuns de ces livres, et recueillir quelques-unes des observations dont ce génie subtil et profond a chargé ces marges, sur lesquelles vit sa pensée tout entière. Je ne saurais attribuer à la mauvaise volonté de mon guide , ni aux ordres qu'il aurait reçus, la privation dont je gémis; mais la personne chargée de la conservation de ces livres était absente, et un autre n'aurait pu ni vouiu remplir les fonctions qui lui sont assignées. Pareil inconvénient

se renouvelle à chaque instant en Russie : soit dans les établissements publics, soit dans les maisons particulières , chacun a sa portion de travail et de responsabilité, qu'il ne dépasse jamais. Ainsi, il m'est arrivé, chez un homme de haut parage , de ne pouvoir obtenir un verre d'eau sucrée , parce que le domestique chargé de la surveillance de l'office ne s'est pas trouvé, et l'on compte plus de cent valets dans celte maison.

On a réuni à la bibliothèque de Voltaire un nombre assez considérable de manuscrits de ce grand homme ; on prétend que plusieurs n'ont jamais été imprimés ; juge , mon ami , combien il m'a été pénible de ne pouvoir au moins les parcourir.

Je ne rappellerai point ici, mon cher Xavier i l'histoire de l'acquisition de la bibliothèque de Diderot; cette anecdote , où brille la générosité de Catherine, est trop connue pour que je la répète : cette biblioihèque est composée de deux raille neuf cents volumes qui , presque tous, sont des ouvrages de philosophie. Celle du marquis de Galiani , célèbre par une traduction italienne de Vitruve, consiste en un millier de volumes consacres aux beauxarts , et principalement 'a l'architecture.

Un buste de Voltaire, sculpté par noire célèbre Iloudon , décore la salle où sont placés les livres qui ont ap[)artenu à ce puissant génie.

Terminons notre excursion dans l'Ermitage par le théâtre, et la loge de Raphaël.

Une arcade voûtée, que l'architecte Quarengbi jeta sur Je canal de Catherine, joint le palais au théâtre. Rien n'est plus enchanteur que le spectacle dont on jouit en traversant cette galerie ; les équipages'roulent sur un pont de granit, les barques silloiment les eaux du canal , les piétons se croisent sur les larges trottoirs, et le curieux qui circule dans la galerie peut embrasser d'un coup d'œil ce triple tableau qui se déroule au-dessous de lui.

Le théâtre de l'Ermitage est petit et sans loges ; l'enceinte s'élève en amphilhéâtre , où sont disposées des banquettes couvertes de coussins verts; sur le devant du parterre sont placés de riches fauteuils destinés a la famille impériale : c'est la qu'ont brillé tour a tour les artistes les plus distingués de l'Europe , en différents genres ; Ta , mesdemoiselles Georges et Bourgoin , dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, faisaient succéder riiarmonic enchanteresse des vers de Racine, h la mélodie de Viotti, de Rodes, de Lafout et de Boïeldieu. Mais depuis longtemps les concerts et les représenta-

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tioDs dramatiques sont devenues fort rares sur ce théâtre. Les idées sérieuses et graves qui, durant les dernières années du règne d'Alexandre, s'étaient emparées de son esprit, avaient jeté un voile de tristesse sur toute sa cour, et ne permettaient pas de se livrer de nouveau aux amusements qu'avait interrompus le fracas des armes. On espère qu'un jeune souverain rendra bientôt tout leur éclat aux plaisirs de l'Ermitage.

Des peintres, envoyés à Rome par Catherine, copièrent fidèlement les fresques qui décorent la loge de Raphaël au Vatican; ces tableaux, exécutés sur toile et collés sur bois, ornent les plafonds de l'édifice que Quarenghl construisit pour les placer, et ils offrent une imitation exacte des compositions originales de Raphaël. C'est ainsi que Catherine, en mettant toute l'Europe à contribution pour embellir sa retraite favorite, aimait a s'environner d'illusions, et transportait sous le soixantième degré de laiitude les merveilles enfantées par les aris dans les beaux climats qu'ils ont adoptés.

A revoir , mon cher Xavier ; tu trouveras sans doute que je ne t'ai donné qu'une description bien vague et bien confuse des richesses amassées à l'Ermitage; mais, en vériié, je n'ai pu faire mieux, et déjà ces lettres ne ressemblent que trop à un catalogue. Lis si tu veux, comprends si tu peux , et aime-moi toujours.

P. S. En relisant ma lettre , je m'aperçois qu'au milieu de tant de peinires morts ou vivants dont j'ai mentionné les ouvrages, ou du moins cité les noms, j'ai omis déplacer M. Daw, peintre anglais dont le pinceau est maintenant occupé à peupler une des salles de l'Ermilage des bustes de tous les généraux russes qui ont pris une part active aux campagnes de -I8^2, -1815, H 8-1 4; ces portraits, peints a la manière anglaise, sont remarquables par la ressemblance, pe.ut-clrc un peu chargée, de la figure; mais je ne saurais m'accoulumer à ces accessoires négligés, à ces nuancesjieurtées, àcette incorrection de dessin , qui trahissent la précipitation du travail. Ils doivent Cire au nombre de trois cents; l'empereur les paie 1,000 roubles la pièce, et, malgré la rapidité de son exécution, l'artiste n'a pas encore terminé cette collection de héros peints à l'entreprise.

Je devais bien aussi te parler de M. Orlowski, peintre polonais fixé à Saint-Pétersbourg : cet artiste a conquis une réputation européenne que justifient la grâce et l'esprit de ses piquantes composi-

tions. Ses tableaux populaires , ses chevaux , ses soldats , ses caricatures , sont très- recherchés des amateurs, et payés au poids de l'or. Doué d'une prodigieuse facilité , mais capricieux comme tous les grands talents, et paresseux avec délices, il ne se décide que très-difficilement à travailler. Ses ouvrages se distinguent par une hardiesse de pinceau qui ne coûte rien à la pureté , par une vérité naïve qui n'exclut pas la malice. Tous les étrangers s'empressent de visiter son cabinet; ils y viennent admirer une réunion immense et curieuse des armes de tous les temps et de tous les pays ; quant à des tableaux , c'est ce dont il s'occupe le moins , et ce qu'il est fort rare de rencontrer chez lui.

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