LETTRE XXV
Pélersbourg, juillet 1826.
Ainsi que je l'avais prévu, mon ami, voici le moment arrivé de quitter Pétersbourg, et cette lettre est la dernière que je t'écris de celte ville. 11 est pourtant un grand nombre d'édifices, d'établissements dont j'aurais voulu te donner la description 3 mais le temps me presse, Moscou m'appelle, et je me contenterai de faire passer rapidement sous tes yeux quelques-uns des objets que je n'ai point encore offerts à ton attention.
Je vais donc m'éloigner , sans doute pour toujours, de cette immense cité, création gigantesque d'une volonté forte , véritable prodige de l'obéissance! Je le l'ai dit dès l'instant de mon arrivée, et je dois le répéter aujourd'hui , le voyageur ne peut se défendre d'un sentiment de surprise et d'admiration a l'aspect de cette ville , dont la magnificence régulière éblouit ses regards; mais cette magnificence même les fatigue par son uniformité monotone. 11 est dans le monde des villes plus vastes que Saint-Pétersbourg ; il n'en est point qui le paraissent davantage. La, point de sinuosités, point de détours qui vous permettent une illusion sur la distance que vous avez à parcourir; point de magasins, de boutiques, d'étalagistes qui viennent distraire votre route; les marchands sont, pour ainsi dire, casernes dans une enceinte nommée le Gostinol-Dvor, vaste bazar où se trouvent réunies une foule de boutiques; et celles que les besoins de
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la population ont répandues dans les autres quartiers de la ville, étant placées ou dans des caves, ou au premier étage, l'œil du piéton ne renconlrcjamais celte quantité d'objets divers qui , dans les autres capitales de l'Europe, attirent ses regards, piquent sa curiosité, et lui donnent ces distractions sans cesse renouvelées, innocente occupation du badaud de Paris ou de Londres. Il est vraiment fâcheux pour l'homme désœuvré que le rez-dechaussée des maisons de Pétersbourg ne lui présente pas ces magasins variés, qui partout ailleurs sollicitent son attention , car il n'est pas de lieu où l'on ait donné plus de soins à la sécurité et a la commodité de l'homme obligé soit par son goût, soit par sa fortune , a se servir de ses jambes : des trottoirs en pierre dure, larges et élevés, le mettent à l'abri de toutes les atteintes, et lui assurent une promenade paisible. Ces trottoirs , placés dans toutes les rues par l'ordre de l'empereur Alexandre, qui aimait à parcourir seul Pétersbourg, sont d'autant plus précieux pour le piéton , que le pavé de cette ville est détestable. De petites pierres, rondeset iûégales, confiées a un sol sablonneux et léger qui ne peut les retenir, sont promptement ébranlées par le choc des voitures qui roulent sans cesse au grand galop de quatre chevaux dans les rues de Pétersbourg; et les petits morceaux de brique rouge que les paveurs sèment dans les intervalles de ces pierres, le sable fin dont ils les couvrent, sans opposer une résistance suffisante aux roues des équipages , produisent le double inconvénient d'une poussière insupportable durant l'été , d'une boue épaisse dans les temps pluvieux. Ce dernier désagrément est très-fâcheux dans cette ville, car on y chercherait en vain ces établissements d'utilité publique si communs dans notre Paris, où de modestes artistes rendent tout son éclat à la chaussure du piéton. L'absence de cette précieuse institution m'a surpris dans un pays qui s'est emparé si vite de toutes les conquêtes de la civilisation européenne.
Pétersbourg, qui ne compte guère que deux cent cinquante a trois cent mille âmes de population , ne renferme point assez d'habitants pour vivifier ses vastes rues; puis, toutes ces maisons, tous ces édifices construits en brique et en bois, et recouverts d'un stuc blanc et poli, ne présentent rien de monumental, malgré leur étendue, l'élégance de leur forme et la pureté du dessin. Ils ont un certain air de fragilité qui les assimile à des édifices de carton ; et l'étranger pourrait se croire dans
une ville qu'ona placée là aujourd'hui, pour la transporter demain dans un ûulrc lieu , si des quais de granit , quelques palais d'une construction plus solide, et des églises, n'étaient là pouratleàtcrrimraobililé des maisons qui 1rs environnent.
Puisque ma pensée vient de s'arrêter sur les églises, mon cher Xavier, occupons-nous un instant de celles qu'on rencontre à Pétersbouig. Dans une seule rue (la Perspective-Newski), on compte dix temples consacrés à des cultes différents. Mais l'église de Kazan appelle d'abord nos legards : cinquante-six colonnes de granit , hautes de trentecinq pieds et polies comme le cristal , s'étendent sur une ligne demi-sphérique, de chaque côté de la porte principale, et d'autres colonnes de la même dimension décorent l'intérieur du temple. En gé- I néral, les églises grecques, moins spacieuses, mais plus éclairées que les églises romaines, offrent un aspect moins imposant; elles inspirent aux fidèles des pensées moins mélancoliques, mais plus consolantes; on n'y rencontre point de statues, parce que les schismatiques grecs ont cru trouver dans une interprétation d'un passage des saintes Écritures la défense de sculpter les pierres ou les métaux : mais la profusion des images, dont les figures peintes sur ivoire sont entourées d'or ou d'argent ciselé , la richesse de la porte sacrée , la magnificence des ornements sacerdotaux, tout éblouit les regards ; et l'harmonie des cantiques, les mélodieux accords de ces voix si bien mariées ensemble , qui chantent le solennel Kyrie, sans qu'aucun instrument les accompagne, ouvrent notre âme aux plus douces émotions , et la transportent dans un séjour d'espérance et de bonheur. La plus parfaite égalité règne entre les fidèles dans les temples grecs : là, point de distinctions humaines, point de sièges! lout le monde est debout devant Dieu : c'est là que se fait remarquer aussi cette tolérance , principal caractère de ce culte ; l'étranger assistant aux cérémonies de celte religion, qui n'est point la sienne, peut ne pas s'agenouiller, quand tous ceux qui l'entourent se prosternent, sans être l'objet de l'attention ou du blâme : on ne lui demande aucun signe de dévotion, aucune participation aux pratiques religieuses dont il est le témoin.
J'ai trouvé dans celle église do Kazan des monuments de nos récents désastres; et, malgré moi, la réunion de ces trophées m'a rappelé que, de toutes les faiblesses humaines, la vanité est la plus habituelle h la nation russe ; elle semble inhérente
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à soQ caractère. Jamais ud Russe, parlant à un étranger des monuments de son pays , ne dira : Ceci est une belle chose, mais toujours : Cesl la plus belle chose du monde ! Voyons donc quelles sont ces conquêtes si pompeusement étalées sur les murs de ce temple ! C'est d'abord le bâton du maréchal Davoust : mais cette marque de sa dignité at-elle été livrée à l'ennemi par la victoire? Non ! elle était renfermée dans des fourgons qui furent abandonnés par les ordres même du maréchal ; les Russes n'ont eu que la peine de ramasser ce bâton doré. Faut-il donc se targuer d'un trophée qu'on doit a un oubli? Près de là sont les clefs de quelques ailles françaises qui n'ont jamais eu de portes, et qu'on n'a point assiégées, ce qui diminue considérablement lemérite de la conquête: montrez-nous, si vous le pouvez, les clefs de ces villes fortifiées que défendait une garnison française, nous rendrons hommage à votre vaillance , tout en nous affligeant de ses triomphes; mais ne vous vantez pas d'être entrés dans des villes ouvertes !
Au nombre de ces dix églises qui décorent la Perspective-Newski, est l'église consacrée au culte catholique; elle n'est remarquable ni par sa dimension , ni par ses ornements ; mais elle renferme une tombe qu'un Français ne peut regarder sans douleur, c'est la tombe de Moreau. Est-ce à Pétersbourg qu'on voudrait trouver la cendre de ce général si fameux sur les champs de bataille , si grand aux jours de la persécution? L'ambition d'un rival condamna son génie à l'exil : pourquoi faut-il qu'un boulet français ait exilé sa dépouille mortelle ? Ah! reportons nos regards vers les champs de Hohenlinden et vers la Forêt-Noire ! Rappelons cette carrière militaire si pleine, quoique si courte , et, près de la tombe de ce guerrier, ne parlons que de sa vie. Si l'aspect de Pétersbourg , malgré sa magnificence , paraît triste et monotone a l'homme qui parcourt cette ville, le coup d'œil qu'elle présente est tout différent lorsqu'on l'examine du haut d'une tour ou d'un clocher. Ces milliers de toits peints en vert-clair ou en gris-cendré; ces flèches dorées qui, réfléchissant les rayons du soleil, s'élancent dans les airs comme des lames de fea ; ces cinq dômes étincelants d'or qui s'élèvent au-dessus de chaque église grecque, et semblent un diadème oriental placé sur le front de cette ville européenne; ces nombreux canaux dont on dislingue les eaux limpides courant sous des ponts en fer élégants et légers; ces masses épaisses de verdure qui reposent
les yeux éblouis ; cette large et profonde rivière que sillonnent d'innombrables bateaux , et d'où jaillit la brillante aiguille de la forteresse , offrent aux regards un panorama éclatant et varié , que diversifie encore le tableau des îles qui environnent Pétersbourg. Rien de plus enchanteur, mon ami, que ces maisons de campagne qui peuplent Krestowski et Kameni-Ostroff. Variées comme les caprices de l'homme, parées des plus riantes couleurs, construites en bois de sapin , et légères comme les palais aériens d'une fée, elles semblent fouler à peine le sol verdoyant sur lequel elles reposent. Un système uniforme d'architecture n'a point présidé a leur construction; l'Italie, la France, l'Angleterre, la Hollande ou la Chine ont fourni les modèles , et cette réunion pittoresque semble un piquant abrégé des fantaisies de tous les peuples.
En promenant mes regards sur Pétersbourg , je m'aperçois, mon cher Xavier, que je n'ai point parlé de la statue équestre de Pierre 1", monument admirable que la Russie doit an génie d'un statuaire français (Falconnet) ; mais il n'est point de voyageur qui n'ait consacré un souvenir a ce chefd'œuvre, et leur enthousiasme, si bien justifié par la hardiesse de cette gigantesque conception, ne m'a rien laissé à dire. Cette ville offre à chaque pas des jouissances à notre orgueil national, car, à chaque pas , nous trouvons les traces de nos compatriotes ; ces ponts gracieux, ces élégants édifices ont été conçus et dessinés par des ingénieurs et des architectes français; ils ont dirigé l'adresse imitatrice des artisans russes, et ces hommes, encore à demi sauvages, ont exécuté des ouvrages étonnants, sans se douter qu'on admirerait leurs travaux. On leur a présenté des modèles, on leur a dit: «Faites cela;» ils ont obéi. J'ai souvent entendu reprocher à ce peuple de n'avoir pas le génie de Finveotion ; mais, jusqu'à présent, les Russes ont-ils pu être autre chose que d'habiles imitateurs? N'est-ce pas une condition forcée de leur situation , depuis le moment où Pierre 1" conçut la pensée de placer sa nation au rang des nations de l'Europe? Arrivé au commencement du dix-huitième siècle, ce puissant monarque jeta les yeux autour de lui : que vil-il? l'Europe parvenue au dernier degré de la civilisation , par les développements lents et progressifs de l'esprit humain , et près de lui un peuple barbare. Mais il avait étudié ce peuple, il connaissait sa force; il sentit que le faire marcher pas à pas , comme avaient marché les nations européennes du-
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rant sii siècles , c'était le condamner a rester constamment en arrière, c'élait demander aux temps les grands résultats qu'il voulait rapidement obtenir, c'était les exposer a toutes les chances des événements. Armé d'une volonté inébranlable, souverain absolu d'une nation qui ne connaît qu'un devoir , l'obéissance, il entreprit de la contraindre à francliir d'un seul bond l'espace immense qui la séparait du reste de l'Europe : l'élan fut donné et le peuple russe enjamba par-dessus les siècles. Mais, en s'élevant tout a coup de l'état de nature au sommet de la civilisation , ce peuple a laisse derrière lui tous les espaces intermédiaires, et nécessairement il n'a pu saisir que la superflcie des choses offertes à son imitation ; une base solide a manqué à son éducation ; semblable à un enfant intelligent et docile qui parviendrait, a force de persévérance, h copier une académie, sans avoir appris a dessiner un œil, ce peuple, en exécutant des prodiges, laisse partout apercevoir l'absence des premiers éléments, et jusqu'à ce que le temps et des études rétrogrades aient rempli les lacunes , il imitera les effets sans pouvoir approfondir les causes.
Je m'arrête ici, mon cher Xavier; demain je quitte Pétersbourg. Je n'ai point la prétention de t'avoirfaitconnaître cette vaste cité, par les esquisses rapides que j'ai placées sous tes yeux; j'aurai rempli mon but si elles ont pu t'intéresser un instant. Dans une de tes lettres , tu m'engages à livrer à la curiosité du public ces confidences de l'amitié ; mais je crains fort que ton indulgence ne t'égare. Au reste, je continuerai de te communiquer mes observations ; le véritable peuple russe que je vais trouver à Moscou me fournira sans doute matière à plus d'une remarque ; je rencontrerai Ta les traces encore vivantes du passage de nos armées, et si, à mou retour, tu penses que des lecteurs, qui ne sont pas mes amis, puissent parcourir ces lettres sans trop regretter leur temps , je les abandonnerai aux chances de la publicité.
Adieu encore une fois, et, sous les frais ombrages de Belleville , pense à ton meilleur ami , qui va traverser des forcis de sapins et de bouleaux , incendiées par le soleil, et qu'on laisse brCder sans y donner la moindre attention.