‹ Œuvres complètes de M. AncelotChapitre 558 sur 560 · FONTF.NAY - AUX - ROSES · texte numérisé non relu

FONTF.NAY - AUX - ROSES

Rien n'avait manqué à la fête donnée par le comte de Sénanges; la magnificence élégante qu'il avait déployée répondiit parfaitement à l'altente de la hrillanle assemblée qui était venue chercher le plaisir dans ses riches salons; et ce succès paraissait nssez important au comte pour que sa vanité satisfaite ne laissât aucune place dans son cœur h de tristes souvenirs. Madame de Kosbol réunissait le

lendemain, dans sa terre, une grande partie de la même société , pour assister à l'une des représentations de ce spectacle qui chaque année occupait pendant l'été les loisirs de la duchesse ; non-seulement Sénanges ne pouvait se dispenser de se rendre a l'ontenay-aux-Roses , mais encore il avait promis de se joindre au petit cercle d'amis intimes qui devaient se trouver au château dans la matinée. En conséquence, dès midi, le comte, ù qui la veille prolongée du jour précédent n'avait pas permis de se lever plus tôt , songea à remplir sa promesse. Le soleil , quoiqu'un peu chaud pour la saison (le mois de septembre touchait à sa lin), annonçait une belle journée, et Sénanges résolut de faire la roule à cheval.

Deux heures allaient sonner quand il sortit de son hôlel ; de légers nuages voilaient par moments le soleil et en tempéraient l'ardeur ; tout cepcndaul faisait encore espérer une de ces agréables matinées d'automne qui consolent la nature des approches de l'hiver. Sénangesselaissaitaller à de douces rêveries ; c'est-a-dire qu'il se rappelait ses succès et s'en promettait de nouveaux ; car, ce jour-là même, on devait nommer à un poste érainent, envié par une foule de concurrents, et le comte nourrissait l'espoir de l'obtenir. Il repassait dans sa pensée tous les ressorts qu'il avait fait jouer pour l'emporter encore une fois sur ses nombreux rivaux; et, souriant à l'idée qu'il n'avait omis aucun des moyens de réussir songeant à la bienveillance gracieuse, à l'affectueuse estime que, la veille, le minisire lui avait témoignées durant la fête, il s'arrêtait avec complaisance sur ces présages d'un triomphe futur.

Au milieu de ces rêves séduisants , Sénanges ne s'est point aperçu que les nuages, s'araoncelant , se pressent avec force les uns contre les autres ; que le jour commence à s'obscurcir et à ne plus répandre sur la campagne qu'une clarté inégale et donteuse; mais le vent, qui vient de s'élever et sonfllj avec violence, l'oblige enfin à sortir de sa profonde méditation; il dislingue tous les signes d'un prochain orage, et il pense à chercher un abri sur celle route oîi il se trouve trop avancé pour avoir le len)ps de rentrer à Paris , et où il est encore trop éloigné du château de madame do Hosbel pour pouvoir espérer d'y arriver avant la pluie. II voit au loin une petite maison située sur le bord du chemin ; les éclairs qui sillonnenf le ciel invitent le comte h se hâter; et il pique des deux pour se dérober à la fureur deTorago Icrriblequi se préparcde tous côlés,

L HOMME DU MONDE

Eq effet, le tonnerre gronde, les nuages poussés par les vents parcourent rapidement le ciel , et laissent échapper des torrenlsde pluie, au moment où Séoanges atteint la modeste habitation qu'il a remarquée.

Il descend de cheval et va frapper à une porte que lui ouvre une petite tille de neuf à dix ans. « Entrez, monsieur, répond-elle à la demande qu'il lui fait d'unabri momentané, entrez, mais ne faites pas de bruit. » Le domestique reste avec les chevaux sous un hangard; Séuanges entre seul dans une salle basse, obscure et humide, et la porte se referme sur lui.

« Asseyez-vous, monsieur, lui dit l'enfaut , je ne peux pas vous faire entrer dans cette chambre , où pourtant vous seriez mieux qu'ici. » Et elle désigne une pièce voisine dont la porte est ouverte. « Mais voyez-vous , continue-t-elie à voix basse , il y a là une personne bien malade ; le médecin dit même qu'elle va mourir. »

Le comte éprouve un sentiment pénible , et fait un mouvement involontaire à cette idée de mort, dont un retour sur nous-mêmes rend l'image si cruelle : pour écarter ce qu'ont de personnel les réflexions qu'inspire le voisinage de la souffrance , Sénanges adresse quelques questions a l'enfant.

(( -\on , répond-elle , ce n'est pas ma parente qui est dans cette chambre. Ma mère et ma sœur ne sont pas malades ; j'aurais bien plus de chagrin encore : ce malin , sur la roule , elles ont trouvé une jeune dame bien jolie, mais si pâle qu'elles l'ont cru morte. Pourtant, voyant qu'elle vivait encore, et qu'elle était sans connaissance , elles l'ont amenée ici pour la guérir. C'est moi qui ai été chercher le médecin; mais tous les remèdes sont inutiles, elle n'a pas repris assez de forces pour parler.

— Vous ne savez donc pas qui elle est?

— Non ; mais ça n'est pas nécessaiie pour la soigner. Ma sœur ne l'a pas quittée , et le médecin, qui avait été obligé d'aller voir d'autres malades , vient de revenir; il est Ta , près d'elle , et on m'a renvoyée; mais je l'ai vue , elle est jolie et blanche comme la bonne Vierge qui est dans notre église. On croirait qu'elle est morte, si de grosses larmes qui sortent de temps eu temps de ses yeux et coulent le long de ses joues, ne faisaient bien voir qu'elle souffre encore. »

La petite fille s'arrêla ; Sénanges voulut parler, mais elle lui ht signe d'écouter ; et un faible gémissement , arrivant jusqu'à eux , porta le trouble dans l'âme du comte.

« C'est elle, dit l'enfant; peut-être on est parvenu à la ranimer ; je vas voir : quel bonheur si on pouvait la sauver! » En disant ces mots, elle entra doucement dans la chambre voisine, et Sénanges demeura seul.

L'orage éclatait alors avec une horrible furie; les nuages et la pluie obscurcissaient tellement le jour, qu'on distinguait a peine les objets dans la chambre où le comte avait trouvé un asile ; une étroite fenêtre donnait seule une clarté faible , et la grêle frappait violemment les carreaux qu'elle semblait prête à briser. Le vent, qui tourmentait les arbres du voisinage , augmentait encore l'horreur de cette scène de désolation, qu'éclairait de moments en moments la foudre qui déchirait la nue.

Sénanges, involontairement troublé à cet effrayant spectacle , éprouvait une terreur secrète eu se voyant ainsi placé entre les deux scènes les plus imposantes de la nature : là , sous ses yeux, le désordre des éléments ! à côté de lui la mort avec toutes ses souffrances! Immobile, plongé dans une sombre rêverie , si la foudre cessait de lui faire entendre sa voix terrible , le silence de la cabane était troublé par les gémissements faibles et plaintifs de la mourante , et son âme agitée ne pouvait se défendre d'une sensation cruelle chaque fois que ces sons douloureux arrivaient à son oreille. Pour s'en distraire, il s'approche de la fenêtre d'où il peut jeter un coup d'œil sur la campagne; il lui semble que l'aspect de cet épouvantable désordre lui donnera des émotions moins pénibles. Mais cet affreux spectacle produit sur son cœur uu effet iuaccoutumé : la foudre, eu tombant, brise et renverse un arbre devant ses yeux. Pourquoi son cœur s'est-il serré à la vue de cet accident si simple"? C'est qu'il lui rappelle l'instant où ses coupables séductions livrèrent à ses désirs la jeune et malheureuse Emma : il s'étonne que le souvenir de ses plaisirs lui cause un effroi et des regrets inconnus jusqu'ici, et, par un mouvement involontaire, il cherche loin de cette fenêtre un refuge contre ses pensées ; mais la foudre se taisait, et la voix plaintive, plus distincte et plus déchirante , fit entendre encore un profond gémissement; il se fit un léger bruit dans la chambre voisine , puis on n'entendit plus rien.

Quelques instants après , le médecin traversa la pièce où était Sénanges, en prononçant ces mots ; « Tout est fini 1 » Et il sortit , car l'orage était calmé, et ses soins étaient attendus ailleurs.

L'HOMME DU MONDE

Le comte aussi s' élança hors de la maison ; il ne se sentait plus la force de commander "a son trouble, et il voulait éviter les détails que déjà commençait a lui donner la petite tille qui rentrait. « Partons, » dit-il sans s'apercevoir que la pluie tombait encore; et , montant à cheval , il s'éloigna précipitamment. Par degrés , la rapidité de sa course dissipa celte mélancolie qu'il ne pouvait expliquer, et qu'il s'efforçait de regarder comme une faiblesse sans motif et sans excuse. Pourtant il ne put si bien l'effacer, qu'il n'en restât quelques traces qui devinrent le sujet des plaisanteries de la belle duchesse, dont les coquetteries aimables parvinrent enfin à chasser entièrement les souvenirs du comte.

Le soir, les grâces charmantes de madame de Rosbel brillèrent de tout leur éclat dans les différents rôles qu'elle remplit ; son succès fut tel, qu'aucune actrice, disait-on, ne pouvait l'égaler; et Sénanges put rendre a son talent, comme à sa beauté , tous les éloges que la veille elle avait donnés au bon goût qui présidait à la fêle du comte. Chacun d'eux fut satisfait d'obtenir devant les autres des suffrages auxquels la mode avail attaché tant de prix ; ils se servaient ainsi mutuellement; et ces liens , qui n'ont d'autre fondement que l'amour-propre et la vanité , sont bien plus durables dans le monde, que ceux qui s'appuient sur les sentiments du cœur.

Tandis que le château de la duchesse est le théâtre des jeux et des plaisirs, l'inquiétude et la douleur régnent chez madame deTerny, et se sont emparées de tous les cœurs, à la nouvelle de la fuite d'Lmma, que rien ne peut expliquer; car Arthur, fidèle au secret de 1 1 malheureuse enfant , renferme ses craintes dans le fond de son âme. Il court de tous les côtés pour s'informer de sou sort , dont il ne prévoit que trop le malheur : au milieu de ses efforts longtemps infructueux, il redoute et désire à la fois les renseignements qui voni l'éclairer sur le destin de la jeune flile qu'il a tant aimée ; et son désespoir s'accri'ît des reproches qu'il s'adresse à luimême pour n'avoir pas exercé une surveillance plus active : la vertu s'accuse quand elle a fait tous les sacrifices, et lecomte do Séuangos est heureux ! . . . du moins il paraîl l'être aux yeux du monde, qui ne peut lire dans le foud de sou âme où est placé son châtiment, lùifiu , après bien des tentatives , bien des courses superflues, le généreux Arthur a recueilli «quelques indices, qui ue lui permettent pas

de douter qu'il ne soit sur les traces de riDforlanéc qu'il espère sauver encore.

Madame de Rosbel rclmt le comle jusqu'au lendemain , cl ils se préparèrent a rclourncr ensemble à Paris. On monta en voilure a peu près à l'heure où Sénanges était arrivé la veille ; une amie de la duchesse et un jeune honmie prirent place avec eux dans le landau , que le beau temps permit de découvrir : on voulait jouir de l'aspect de la campagne, qui conservait des traces nombreuses de l'orage. Dans le printemps, comme dans la jeunesse , un beau jour eHace bien vile l'empreinte des jours malheureux; mais le désordre qu'ils causent est plus difficile à réparer quand l'hiver s'approche : les branches que l'orage a frappées ne reprennent plus leur fraîcheur; et la terre, dépouillée de fleurs , garde longtemps les marques du passage de la tempête.

Déjà un Yoile de deuil commençait à s'étendre sur la nature; un vent froid glissait parfois en sifflant à travers les branchages éclaircis, et cet avanlcourenr de la plus triste des saisons inspirait une secrète et involontaire mélancolie ; car la feuille qui tombe, la verdure qui se flétrit, toutes ces images de la destruction sont pénibles au cœur de l'homme, àqui elles rappellent sa destinée. Sénanges ne peut se préserver de l'impression qu'elles produisent, quoiiju'il cherche a s'en distraire, en s'occupant de sa jolie voisine : a chaque iustaul la conversation languit, et il retombe, malgré lui, dans les tristes pensées qui viennent l'assaillir.

« Jamais , s'écrie eu riant la belle duchesse , M. de Sénanges ne nous avait montré ce visage sérieux et sombre ; et, si nous ne parvenons à dissiper ce nuage, il faut au moius que nous obtenions la confidence du sujet de ses rêveries.

— C'est peut-être, ajoute élourdiment le jeune homme assis près du comle, la conversion de madame d'Olban? Savez-vous que dans Paris aujourd'hui on ue parle que de cela:*

— Kncore quelque nouvelle folie de la vicomtesse! dit Sénanges avec uu dédaigneux sourire, (jui semblait annoncer combien il y |)renail peu d'intérêt.

— Non vraiment, c'est un parti pris : elle quille le monde ! l-^lle a déjà disposé d'une portion de sa fortune , et elle veut employer le reste à fonder un hospice qu'elle dirigera elle-même; tout est prêt, elle pari Irès-prOv^liainemenl.... »

Sénanges u'enleudait plus rieu ; il avait devant

L HOMME DU M0NDE.

les yeux un objej quwncliainait toute son altention. La cabane, oîi la veille il avait trouvé uq abri, venait de frapper ses regards qui ne pouvaient s'en détacher ; et bientôt il devint tout a fait étranger a la conversation qui avait lieu près de lai; car, en ce moment, il vit de loin s'ouvrir lentement la porte de cette maison. Un prêtre en sortit , qui précédait un cercueil couvert d'un voile blanc, où l'on avait placé des couronnes de roses. Ce modeste convoi n'était suivi que d'un seul homme ; Sénanges put voir qu'il était jeune ; mais ses mains, qui essuyaient des larmes abondantes, lui dérobaient son visage.

Pour conduire ces restes inanimés à l'église du village, il fallait côtoyer la route que suivait l'élégante voilure, et passer tout auprès d'elle. Sénanges, voulant détourner ses regards de ce triste spectacle, et cacher le (rouble qu'il lui causait , essaya de mêler quelques paroles à la conversation qu'il n'avait point écoutée : ses discours incohérents, n'ayant aucun rapport avec ce qui venait d'être dit, excitèrent la gaieté de la duchesse, qui ne put réprimer un éclat de rire. Le jeune homme, qui suivait le cercueil, passait alors a côté de la voilure; ce signe de joie, si peu d'accord avec la douleur où son âme était plongée, lui ût involontairement lever les yeux, et il rencontra ceux de Sénanges, qui reconnut Arthur.

A l'aspect du comte, le visage du jeune homme parut s'animer d'une expression indéfinissable; il sembla ne retenir qu'avec peine un mouvement d'indignation, que tempérait pourtant un profond attendrissement ; sa main indiqua au comte le mo-

deste cercueil, et ses yeux se levèrent au ciel, comme vers le juge suprême des actions des hommes.

Ce geste d'Arthur a tout révélé a Sénanges : il fait d'impuissants efforts pour maîtriser son émotion ; son âme est bourrelée, et sa figure pâle garde l'empreinte d'une secrète douleur, longtemps encore après que la course rapide de la voiture lui a caché ses deux victimes.

En cet instant , un homme a cheval accourait précipitamment au-devant du comte; c'était un de ses gens qui lui apportait une lettre importante et pressée. « Ouvrez , » dit madame de Rosbel inquiète. Mais l'expression des traits de Sénanges changea tout à coup.

« Félicitez-moi, dit-il ; on me confie le poste éminent que j'ambitionnais: cette lettre contient ma nomination.

— Ce sont ceux qui savent ainsi distinguer le mérite, qu'il convient de féliciter, s'écria la belle duchesse.

— Qui oserait vous disputer la première place ? ajouta l'autre dame.

— Le public vous avait déjà nommé , reprit le jeune homme, et tout le monde applaudira a un tel choix. »

Au milieu de ce concert de louanges , le comte de Sénanges sentit se dissiper peu a peu la tristesse amère, mais passagère, dont il n'avait pu se défendre; ses yeux s'attachaient avec complaisance sur l'adresse de cette lettre, qui portait ces mots : A son Excellence... Et il rentra dans Paris, le cœur plein de la joie queluicausaitson nouveau triomphe.

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TAHM': DES \iatii:hi:s.

NOTICE sur la vie et iesoiivraoes de M. Ancplot. v

LOUIS IX . tragédie en rinq actes. \

A Sa Majesté Louis XVIII , roi de France et de Navarre. 5

Kxamen critique de Louis IX , j>ar M. Duviquel. 29

LE MAIRE DU PALAIS , tra|;édie en cinq acte». 35

FIKSQUE , tragédie en cinq actes. (iô

Kxamcn critique, par M. Sauvo. 97

L'IMPORTAIST , comédie en trois actes et en vers, i 01

OLGA oul'Orvhkline Mnscf)viTK, tragédie encinqactes. <ôo Examen crili(jiic , par M. Duviquet. 175

UN MARIAGE D'AMOT R , comédie en quatre actes. 2\ 3

ËLISARETH D'ANGLETERRE, tragédie m cinq actes et en vers. \ 97

Examen critique , par M. Duviquet. 209

LE ROI FAINÉANT , tragédie en cinq acte». 261

Avant-propos. 263

LORD BYRON A VENISE . drame en trol« actes. 295

LEONTINE , drame m trois actes. 357

Avant-propos. 339

LE FAVORI ou l\ Corn deCvtiiehim: II, comédie en trois actes. 373

L'ESCROC DU GRAND MONDE, ro-nédic on troi^ actes. :,\t

MARIE DE BRABANT , poëme en six chants. -5.J7

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