SCÈNE
FIESQUE, HASSAN
FIESQUE
Approche et réponds-moi, je suis prêt à t'entendre :
Qu'as-tu vu? Qu'as-tu fait? et que peux-tu m'apprendre?
HASSAN
A VOS ordres soumis , j'ai parcouru les lieux Où vit dans l'abandon ce peuple industrieux Qu'à des travaux obscurs enchaîne l'indigence.
Quel est son sort ?
HASSAN
L'opprobre !
FIESQUE
Et son vcpu ?
HASSAN
La vengeance.
FIESQUE
Et de mes dons sur lui quels seront les effets !
HASSAN
Chacun honore Fiesque, et bénit ses bienfaits.
FIESQUE
Au nom de Doria , quel sentiment scvcille ?
HASSAN
La haine.
FIESQUE
Quels discours ont frappé ton oreille ?
HASSAN
fJes Français, disent-ils , nous subissions les fers , André de leurs vaisseaux a balayé nos mers , 11 nous a délivrés , mais sa coupable auilace A chassé nos tyrans pour régner en leur place !
On maudit sa puissance ? et nul dans l'avenir
Ne soupçonne un vengeur «lui pourrait len punir ?
HASSAN
Il en est un ! ... En vain leur désespoir le nomme.
FIESQUE
Quel est-il?
HASSAN
Un guerrier (pii promit un grand homme, Et qui des opprimés dédaignant les soupirs A d'illustres dangers préfère les plaisirs , Fiesque est son nom !
FIESQUE
Ainsi m' observant en silence , Ils semblent de ma vie accuser l'indolence !
HASSAN
En tous lieux hautement éclate leur douleur : Fiesque, répètent-ils, ihmt la jeune valeur De ses concitoyens pouvait briser les chaincs ,
FIESQUE. —ACTE II
Trahit le noble sang qui coule dans ses veines ; Ce guerrier , qu'à la gloire appelaient ses aïeux , Dans des plaisirs oli-icurs traine un nom glorieux ; Livrant ses jours oisifs aux caprices d'Elvire , De cette femme altière il a subi renqjire . De nos deux oppresseurs il adore la loi !
Je les ai donc contraints à s'occuper de moi !
HASSAN
Qu entends-je î
FIESQUE
Doria . qu'assiègent tant de haines , De l'État au hasard laisse flotter les rênes ; Linsensé !
HASSAN
C'en est fait , le voile est déchiré , Et Fiesque tout entier à mes yeux s'est montré. Il conspire ! mon cœur va renaître à la joie. Quel avenir sanglant devant nous se déploie !
FIESQUE
Que dis-tu ? malheureux.
HASSAN
Je suis las du repos !
Aux sables africains ravi par vos vaisseaux . J'ai vu ces vils Génois trafiquant de ma vie . Enchaîner aux douleurs ma jeunesse asservie. Indigné de mes fers , j'ai reconquis mes droits ; J'ai méprisé vos mœurs , j'ai détesté vos lois. Armé pour les braver , je fus proscrit par elles. Et ceux qui , m'arrachant aux tentes paternelles . Mont de la liberté ravi le doux trésor , Si le poignard en main , j'exigeais un peu d'or , Osaient , de leurs bourreaux invoquant la vengeance, De je ne sais quel nom flétrir mon indigence.
FIESQUE
Eh! bien, de mon crédit te prêtant le secours . A la rigueur des lois j'ai dérobé tes jours.
HASSAN
Je le sais , et dès lors ce bienfait , à ma haine ,
Révéla vos projets et l'avenir de Gêne :
Kh quoi ! me dis-je , Fiesciue, entouré de plaisirs ,
Des dangers d'tui esclave occupant ses loisirs,
Aux lois qui uj'ont proscrit arrache leur victime ?
Sans doute il a besoin de (;e (pi'un nonmie un crime !
Oui , j'osai suui)ronner ce fastueux re|(os ,
El vos bontés pour moi m'annonçaient des complots.
Je vous ai deviné !.. Parlez, (jue faut-il faire ?
FIESQUE
Être en tous lieux, tout voir , tout entendre et se taire.
HASSAN
Comptez sur moi ; je cours...
FIESQUE
Non , demeure : aujourd'hui J'attend.s mille guerriers qui , m'offrant leur appui , Et rassemblés hier dans la forêt prochaine , Yont , par divers sentiers , s'introduire dans Gêne. Ecoute : quelques-uns de ces futurs vengeurs Paraîtront sous Ihabit de pieux voyageurs Qui , brûlant d'accomplir un saint pèlerinage , Yont adorer la Yierge et parer son image ; D'autres ont emprunté , pour entrer dans nos murs, Les grossiers vêtements de ces mortels obscurs Que l'indigence arrache aux monts de la Savoie. La guitare à la main , ceux-ci feignant la joie , S'offriront à tes yeux tels que ces troubadours Qui chantent le plaisir , la gloire et les amours , Ou tels que ces soldats qui vont de ville en ville, Yendre à l'or étranger leur courage servile ! Surveille leur entrée , écarte le soupçon , Et garde-toi surtout de prononcer mon nom : Ils ne connaissent pas la main qui les achète. Protège les détours de leur marche discrète ; C'est moi qui l'ai tracée! Un chemin différent Les conduit tous au but où chacun d'eux se rend ; Les vastes souterrains du prochain monastère D'un asile sacré me prêtent le mystère. Qu'ils entrent , et tout prêts à marcher sur mes pas , Qu'ils attendent mon ordre et n'interrogent pas.
HASSAN
Il suffit.
FIESQUB.
J'attends plus encor de ta prudence :
Quelques Génois jaloux de leur indépendance La veulent conquérir!... Protégeons leur effort : Quatre vaisseaux armés vont entrer dans le port ; Le peuple à cet aspect s'étonnera peut-être ; On va l'interroger : tu diras que ton maître , Yengeur de Gêne et las de tant d'affronts soufferts , Aux brigands africains veut disputer les mers , Et , loin de sa patrie écartant les ravages , Châtier leur victoire et purger nos rivages. Obéis !
FIESQUE. —ACTE II