SCÈNE IV
FIESQUE , LÉONOR, suivie d'une femme qui dépose un coffre sur la table.
FIESQUE
Que vois-je ? près de moi quel sujet vous amène ? Quels soucis impiiets bâtant votre réveil , Loin de vous , Léonor , ont chassé le sommeil ?
LÉONOR
■fe viens à vos boutés demaniler une grâce : Ecoutez-moi.
FIESQUE
Pour vous que faut-il (pie je fasse.
Je ne vous comprends pas ! De vos paisibles jours , Quels chagrins inconnus ont pu troubler le cours ? Parlez !
LÉONOn.
llélas ! je sens que je suis importune !
Fiesque , pardonnez-moi ! la trompeuse fortune , .luscpi'ici de ses dons se plut à me parer . Fies(iiie était mon époux ! qu'a\ais-jeà désirer ! Je croyais au bonheur... 11 n'est point siu- la terre 1 Triste aujourd'hui , traînant mon chagrin solitaire , En des lieux où mon cœur rêva des jours plus doux . J'y vois encore un maître, et je n'ai plus d'éiioux? Près de vous, la douleur me trouve sans défense : Souffrez (pie je retourne aux lieux de mon enfance. Sous le toit paternel, à mon (^ceur éperdu , Tout ne parlera pas du bien (pie j'ai perdu ; D'innocents souvenirs sans cesse environnée , Aux jours de mon printemps je serai ramenée ; Je dirai : Ce bonheur ipii fascina mes yeux , Ces doux serments d'amour , cet hymen glorieux , Tout fut un songe vain, que l'orgueil a fait naître ; Je le dirai souvent !... je le croirai peut-être ! Ou si la vérité , dissipant mon erreur , Parfois de mes deslins me retrace l'horreur . D'un espoir mensonger altjurant la chimère . Pour pleurer avec moi. du moins, j'aurai ma mère.
FJESQtE.
Qu'entends-je , Léonor ? (piel étrange discours !
LÉONOU, inontraiit le coffre.
Mon cœur souffrant et faible a besoin de secours. Tenez , je vous les rends ces gages de tendresse Quid'un bonheur constant me semblaient la promesse. Reprenez-les , peut-être ils vous rappelleront , Qu'en desjours plus sereins, fier d'en parer mon front, Vous aimiez à me a oir , de vos dons embellie , Partager des transports que votre cieur oublie ! Ils ont fui ces beaux jours ! ... Je vous les rends encor Ces écrits mensongers où de sa Léonor Fiescpie abusant jadis la crédule espérance , D'un amonr éternel déposa l'assurance ; Il faut m'en séparer ! Dévouée au malheur , Je ne veux emporter d'ici que ma douleur.
Par ([uelle erreur, ô ciel, votre âme fut séduite! Calmez-vous.
LÉONOR
A l'autel votre choix m'a conduite :
Je n'ai point mérité (lu'il s'arrêtât sur moi , .Te le sais ; mais du jour où , me donnant sa fiti , Fiesque offrit à mes vceux un bonheur légitime , Son épouse a du moins mérité son estime : ^\e faudra-t-il toujours dévorer mes chagrins , Et des femmes de Gêne essuyer les dédains? Je vois à mon aspect sourire les cruelles ! Je compremls leurs regards ! «La >uilà. - disent-elles.
FIESQUE. —ACTE II
« C'est celle Léonor , fière de son époux , » Qui dans Gênes longtemps sembla régner sur nous, » Qui s'enorgueillissait d'un illustre hyménée ; » La superbe aujourd'hui languit abandonnée ! » Je ne le cache point ; vaine de votre choix , J'aimais à leur vanter votre amour et mes droits; Me parant à leurs yeux du nom de votre épouse , ftlon orgueil triomphait de leur beauté jalouse , Heureuse du présent , je bravais l'avenir. Hélas ! était-ce vous qui deviez m'en punir ?
FIESQUE
Kon , non , cessez d'en croire une vaine apparence , Que votre cœur trompé renaisse à l'espérance ! Dès que l'astre éclatant qui se lève à nos yeux , Aux ombres de la nuit aura cédé les cieux , Léonor jugera si mon cœur infidèle Chercha d'autres amours et s'est retiré d'elle ; Léonor jugera si mes desseins secrets N'ont pas dû se cacher aux regards indiscrets , Et s'il ne fallut pas , domptant un vain scrupule , Occuper des Génois l'oisiveté crédule :
Vous connaîtrez alors ce qu'il m'en a coûté ! Mais jusqu'à ce moment , si longtemps souhaité , Quels que soient les soupçons où votre amour se livre, D'un regard curieux craignez de me poursuivre ; Dans cette route obscure où s'engagent mes pas, Attendez en silence et ne m'accusez pas.
LÉONOR
Quel langage!
FIESQUE
Crois-moi , bientôt tu pourras lire Dans ce cœur combattu que ta douleur déchire, Ma Léonor !
LÉONOR
O ciel ! l'ai-je bien entendu ?
L'époux que je pleurais me serait-il rendu ? Je devrais te haïr ! Eh bien ! vois ma faiblesse , J'adore malgré lui l'ingrat qui me délaisse, El mon cœur, d'un amour pour moi d'un si haut prix, Recueille avidement les plus faibles débris. Te haïr ! qu'ai-je dit? garde-toi de me croire : Non, déjà ton [)arjure est loin de ma mémoire. Écoute : je pourrai, si tu dois me trahir, Mourir de ma douleur , mais non pas te haïr !
FIESQUK.
Accorde à mon amour la faveur <iu'il iiuplore ; Avant de méjuger, attends un jour encore. Un seul jour, et les maux sont finis à jamais ! Oui, ton cœur y consent, oui, lu me le promets ,
Et tu ne voudras point tromper mon espérance !
LÉONOR
Hélas! je promets tout!... mais de ton inconstance Si , malgré mes soupçons, je n'ai point à gémir , Il est d'autres malheurs tlont mon cœur doit frémir ! Oui , tes discours obscurs cachent queUpie mystère Qui pèse sur ton cœur et que tu veux me taire : Quel est-il?... Mon amour craint de l'interroger. O ciel ! s'il était vrai ! si quelcpie affreux danger Attendait mon époux et menaçait sa vie? Naguère de soupçons , de chagrins poursuivie , Faible et dans l'abandon , loin de toi je pleurais , Eh bien ! ces jours de deuil, je les regretterais . Je souffrais seule au moins ! Dieu puissant que j'implore , Protège mon époux , et qu'il m'outrage encore !
FIESQUE
Dissipe un vain effroi, les chagrins vont finir. El pourquoi , Léonor, redouter l'avenir?
Non , de tes maux passés écarte la mémoire ; L'avenir nous promet le bonheur et la gloire.
LÉONOR
Je tremble malgré moi !
FIESQUE
Cesse de l'affliger.
LÉONOR
Tu me parles de gloire ! en est-il sans danger ?
FIESQUE
Chasse , je l'en conjure , une effrayante image. Mon amour ne peut-il ré\'eiller ton courage ? Crois-moi , nos vœux demain te seront tous connus. Espère un heureux sort , et ne m'accuse plus. J'entends du bruit... Bientôt j'irai sécher tes larmes. Rentre.
LÉONOR
Eh bien! lu le veux? je bannis mes alarmes. Mais ton sort est mon sort, tes périls sont les miens : Je t'ai donné mes jours, Fiesque... Tu t'en souviens ? Tu ne l'oublîras pas?... Adieu ; je vais l'attendre.