SCÈNE V
Les MÊMES, BERTA.
BERTA
Mon père , sauvez-moi !
VERRINA
Que vois-je ? quel désordre ! et d'où vient cet effroi ?
BERTA
Ah ! ne me quittez pas , Génois , je vous implore ! Regardez : il est là (|ui me poursuit encore !
Rassure-toi , ma liile.
BERTA
Oui , mon père , c'est vous ?
MAISFREDI.
Vous entendez la voLx d'un père et d'un époux , Ne craignez rien , Berta !
^ BERTA
P Je demande vengeance !
VERRINA
Contre qui!
RERTA.
De Marie implorant la clémence .
Je priais sans témoins dans ce lien retiré , Qu'à la mère du Christ mes vœux ont consacré ; Sur mes lèvres soudain la prière s'arrête, Et tremblante je vois en détournant la tète, Dans l'asile pieux trois Génois s'élancer. Je frémis!... Jusqu'à moi l'un deux ose avancer , Et sa lâche fureur, méprisant ma faiblesse. Veut au toit paternel arracher ma jeunesse.
MA.NFREDI.
Grand Dieu !
VERRINA
Ma fille?
BERTA
En vain j'embrasse ses genoux , Le barbare déjà m'entraînait loin de vous , C'en était fait !... ïMa main s'arme de son épée, Il recule!... et ravie à sa fureur trompée , J'accours, dans votre sein déposant ma douleur , A l'amour paternel demander un vengeur !
VERRINA
Qui t'offensa? réponds sans tarder davantage !
BERTA
Un masque à mes regards dérobait son visage !
VERRINA
Qu*entends-je ! et dans ton cœur rien n'éveille un soupçon?
BERTA
Oui , mon père , sa voix m'a révélé son nom !
VERRINA
Eh bien!
BERTA
Octavio!
VERRINA
Dien !
MANFREDI
Vous serez vengée !
VERRINA
Mes armes!...
FONDI. 1 arrêtant.
Malheureux!...
Ma famille outragée !
Mon nom flétri!...
FONDI
Calmez cet affreux désespoir,
BERTA
Mon père !
vrnni.NA.
Le barbare! oui , j'ai du le prévoir.
Que des plus saintes lois son audace affranchie
FIESQUE. — ACTE IIl.
Attacherait l'opprobre à ma tête blanchie ! Génois , vous le savez, j"ai vieilU dans les pleurs , I\Ia fille , seul appui qui reste à mes douleurs , INI'aidait à supporter le fardeau de la vie , A mes bras paternels sera-t-elle ravie?... Regardez!... son aspect semble vous glacer tous! Vous gémissez sur moi ! . . . Tremblez aussi pour vous ! Suffit-il aujourd'hui de clameurs passagères ? Ma cause est mabitenant celle de tous les pères ! C'est la vôtre , Génois ! vous serez tous flétris ! Contre un vil ravisseur est-il quelques abris ! Il souille nos foyers ! De ses complots infâmes Qui défendra vos sœurs , vos filles et vos femmes ? Venez, rassemblez-vous autour de mon poignard , Et ne repoussez pas les larmes d'un vieillard ! C'est un père outragé qui réclame vengeance !
BERTA
Nous l'obtiendrons ! Génois, vousprendrezma défense! Écoutez tous!... Un lâche a fait rougir mon front ! Eh bien ! jusqu'à l'instant oij , vengeant mon affront , Vos bras seront baignés dans le sang du barbare , Du reste des humains sou forfait me sépare ! Un guerrier généreux m'avait donné sa foi : Amour, hymen, bonheur, tout est perdu pour moi! Un cloître est désormais ma dernière demeure : Que Berta disparaisse , ou que Doria meure ! Au sort d'un peuple entier mon sort vient de s'unir : Cessez donc de me plaindre et songez à punir !.. . Armez-vous ! . . . Combattez ! . . .
VERRINA
Tous venez de l'entendre !
Pour frapper maintenant qui parlera d'attendre ? Ses pleurs accuseront vos timides délais!... Doria règne encor ! . . .
MANFREDI
Courons à son palais !
Traînons son corps sanglant aux pieds de la victime. Amis !... Honte éternelle au cœur pusillanime , Transfuge de la gloire au sein des voluptés ; Laissez-lui ses plaisirs et suivez-moi !
FIESQUE , les arrêtant, et se plaçant au milieu deux.
Restez !
FONDI
Comment !
FIESQUE
Où vous égare une fougue insensée?...
Ne vouliez-vous pas lire au fond de ma pf nsée ? Ne prctendiez-voui-pas, d'un regard indiscret , Percer le voile obscur qui couvre mon secret?
Vous l'osiez soulever !... et moi je le déchire! Votre oisive fureur , ardente à les maudire, Des tyrans , à grands cris , conspire le trépas : Génois ! . . . moi je les frappe , et ne les maudis pas !
VERRINA
Oui? toi!
FIESQUE
Vous avez cru que ma haine endormie , Des fers que nous portons acceptait l'infamie?... Vous qui des oppresseurs dénonciez les excès , Qu'avez-YOus fait contre eux?... Vous parliez?... j'agissais? Qu'ont produit vos discours, vos éternels murmures ? Ont-ils délivré Gène et vengé nos injures? En agitant vos fers , les avez-vous brisés? Savez-vous quel destin vous menaçait ? Lisez ! ( U leur remet la liste de proscription. ) FO>DI.
Grand Dieu !
FIESQUE
D'Octavio les soupçons sanguinaires Abandonnent vos jours aux poignards mercenaires ! Sur la liste homicide où vos noms sont tracés, Mon nom ne s'offre point à vos yeux courroucés ! Vous gémissiez!... et moi, sur le bord de l'abîme , Avant de l'y pousser, j'aveuglais ma victime. Flatteur d'Oclavio , compagnon de ses jeux , J'endormais les soupçons d'un despote ombrageux; Et si j étais trahi , si quelque confidence Tentait sur mes projets déveiller sa prudence; Se fiant au plaisir qui suit partout mes pas , Le doge sourirait et ne la croirait pas.
VERRINA
Fiesque !
FIESQUE
Vous m'accusiez ! et du milieu des fêtes , Seul , au glaive assassin je dérobais vos têtes ! Mais c'est peu que mon bras vous prêtât son appui , J'ai voulu sauver Gêne, et la sauve aujourd'hui !
VERRINA, à part.
Il nous aurait trompés!
BERTA
Ma vengeance est certaine !
FIESQUE
Livrés aux vains transports de votre aveugle haine. De mes succès futurs vous renversiez l'espoir , J'ai dû vous arrêter !... Vous allez tout savoir : Vous couriez au supplice et non à la vengeance. Entouré de soldats armés pour sa défense , L'oppresseur braverait votre imprudent effort ;
FIESQUE. —ACTE III
Ëangez-vous près de moi ; je vous promets sa mort. Tout est prêt : réunis à la voix d'un seul homme , Les secours de la France et les trésors de Rome De mon vaste complot protègent le succès : Mille guerriers vendus à mes hardis projets N'attendent (pi'un signal pour ressaisir leur glaive; Je n'ai (p«'à dire un mot , tout un peuple se lève. J'ai de l'or , des soldats , des armes , des vaisseaux , Je suis maître dans Gène et règne sur les eaux ; Des Doria déçus par ma feinte indolence , Partout mon nom vengeur menace l'insolence ; Mais ils ne l'enlendront cpi'en tombant sous mes coups.
FONDI , s'inclinant avec les sénateurs, excepté Verrina. Nous sommes à tes pieds !
Génois, relevez-vous !
Fiesque, je l'avoûrai, j'admire ton génie ! Mais tu dois sans retour frapper la tyrannie , Songes-y sans retour !
FIESQUE
Je change vos destins !
A l'éclat des plaisirs, au luxe des festins Pour la ilernière fois va s'ouvrir ma demeure , Mêlez-vous à nos jeux ! et quand la dixième heure Dans les cieux obscurcis ramènera la nuit, Soyez prêts! Gène attend, et Fies(pie vous conduit
( S'aiiprocliant de Berta. ) Fille de Verrina , tpie ta douleur espère !
MANFREDI, à Verrina.
Fiesque s'arme avec nous, consolez- vous, mon père
VERULNA , seul.
Mes yeux avec effroi lisent dans l'avenir ; Est-ce un tyran de plus qu'il nous faudra punir ?