‹ Œuvres complètes de M. de BalzacChapitre 145 sur 632 · BUTEUX · texte numérisé non relu

BUTEUX

Je veux être philanthrope, on devient millionnaire.

Et moi banquier.

Il veut être patenté.

Philosophe.

Fil-de-soie.

Vautrin.

Soyez donc, à propos, aveugles et clairvoyants, adroits et gauches, niais et spirituels (comme tous ceux qui veulent faire fortune). Ne me jugez jamais, et n'entendez que ce que je veux dire. Vous me demandez ce qu'est Raoul de Frescas !... Je vais vous l'expliquer : il va bientôt avoir douze cent mille livres de rente, il sera prince, et je l'ai pris mendiant sur la grande route, prêt à se faire tambour, à douze ans, il n'avait pas de nom, pas de famille, il venait de Sardaigne, où il devait avoir fait quelque mauvais coup, il était en fuite.

Buteux.

Oh ! dès que nous connaissons ses antécédents et sa position sociale...

Vautrin.

A ta loge !

Buteux.

La petite Nini, la fille à Giroflée, y est.

Elle peut laisser passer une mouche41.

Elle ! Ah ! c'est une petite fouine à laquelle il ne faudra pas indiquer les pigeons.

Vautrin.

Par ce que je suis en train de faire de Raoul, voyez ce que je puis.

OCB. T. XXII. th. 2. 14

Ne devait-il pas avoir la préférence ? Raoul de Frescas est un jeune homme resté pur comme un ange au milieu de notre bourbier, il est notre conscience42 ; enfin, c'est ma création : je suis à la fois son père, sa mère, et je veux être sa providence. J'aime à faire des heureux, moi qui ne peux plus l'être. Je respire par sa bouche, je vis de sa vie ; ses passions sont les miennes, je ne puis avoir d'émotions nobles et pures que dans le cœur de cet être qui n'est souillé d'aucun crime. Vous avez vos fantaisies, voilà la mienne ! En échange de la flétrissure que la société m'a imprimée, je lui rends un homme d'honneur, j'entre en lutte avec le destin, voulezvous être de la partie43 ? obéissez !

Tous.

A la vie, à la mort !

Vautrin, à part.

Voilà mes bêtes féroces encore une fois domptées44 ! (Haut.) Philosophe, tâche de prendre l'air, la figure et le costume d'un employé aux recouvrements, tu iras reporter les couverts empruntés45 par Lafouraille à l'ambassade. (A Fil-de-soie.) Toi, Fil-desoie, Monsieur de Frescas aura quelques amis, prépare un somptueux déjeuner, nous ne dînerons pas. Après, tu t'habilleras en homme respectable, aie l'air d'un avoué. Tu iras rue Oblin, numéro 6, au quatrième étage, tu sonneras sept coups un à un, tu demanderas le père Giroflée. On te répondra : D'où venez vous ? Tu diras : D'un port de mer en Bohême. Tu seras introduit. Il me faut des lettres et divers papiers de Monsieur le duc de Christoval : voilà le texte et les modèles, je veux une imitation absolue dans le plus bref délai. Lafouraille, tu verras à faire mettre quelques lignes aux journaux sur l'arrivée46... (Il lui parle à Voreïlle.) Cela fait partie de mon plan. Laissez-moi47.

Lafouraille.

Eh bien, êtes-vous content48 ?

Vautrin.

Oui.

Philosophe.

Vous ne nous en voulez plus ?

Page 1