ACTE V, SCÈNE
La Duchesse, venant à Vautrin.
Eh bien ?
Eh bien, non, je ne vous rendrai pas votre fils, Madame. Je ne me sens pas assez fort pour survivre à sa perte ni à son dédain. Un Raoul ne se retrouve pas ! Je ne vis que par lui, moi !
La Duchesse.
Mais peut-il vous aimer, vous, un criminel que nous pouvons livrer...
Vautrin.
A la justice, n'est-ce pas ? Je vous croyais meilleure. Mais vous ne voyez donc pas que je vous entraîne, vous, votre fils et le duc, dans un abîme, et que nous y roulerons ensemble ?
La Duchesse.
Oh ! qu'avez-vous fait de mon pauvre enfant ?
Vautrin.
Un homme d'honneur.
La Duchesse.
Et il vous aime ?
Vautrin.
Encore.
La Duchesse.
Mais a-t-il dit vrai, ce misérable43, en découvrant qui vous êtes et d'où vous sortez ?
Vautrin.
Oui, Madame.
La Duchesse.
Et vous avez eu soin de mon fils44 ?
268 vautrin, ii.
Vautrin.
Votre fils ? notre fils. Ne Pavez-vous pas vu ? il est pur comme un ange.
La Duchesse.
Ah ! quoi que tu aies fait, sois béni ! que le monde te pardonne ! Mon Dieu !... (Elle plie le genou sur un fauteuil) la voix d'une mère doit aller jusqu'à vous, pardonnez ! pardonnez tout à cet homme ! (Elle le regarde*5.) Mes pleurs laveront ses mains ! Oh ! il se repentira ! (Se tournant vers Vautrin.) Vous m'appartenez, je vous changerai ! Mais les hommes se sont trompés, vous n'êtes pas criminel, et d'ailleurs toutes les mères vous absoudront !
Vautrin.
Allons, rendons-lui son fils.
La Duchesse.
Vous aviez encore l'horrible46 pensée de ne pas le rendre à sa mère ? Mais je l'attends depuis vingt-deux ans.
Vautrin.
Et moi, depuis dix ans47, ne suis- je pas son père ? Raoul, mais c'est mon âme48 ! Que je souffre, que l'on me couvre de honte ; s'il est heureux et glorieux, je le regarde, et ma vie est belle.
La Duchesse.
Ah ! je suis perdue ! il l'aime comme une mère49.
Vautrin.
Je ne me rattachais au monde et à la vie que par ce brillant anneau pur comme de l'or.
La Duchesse.
Et... sans souillure...
Vautrin.
Ah ! nous nous connaissons en vertu, nous autres !... et — nous