prologue, scène
Paméla.
Si vous faisiez ce que je veux, vous ne resteriez pas ici...
Joseph Binet.
Si je m'en vais, m'aimerez-vous un peu.
Paméla.
Mais puisque je ne vous aime que quand vous n'y êtes pas13.
Joseph Binet.
Si je ne venais jamais14...
Paméla.
Vous me feriez plaisir.
Joseph Binet.
Mon Dieu pourquoi, moi, premier garçon tapissier de Monsieur Morel, en passe de devenir mon propre bourgeois15, suis-je devenu amoureux de Mademoiselle. Non, je suis arrêté dans ma carrière ! Je rêve d'elle16, j'en deviens bête... Si mon oncle savait17 !... Mais il y a d'autres femmes dans Paris, et... Après tout, Mademoiselle Paméla Giraud, qui êtes-vous, pour être si dédaigneuse18.
Paméla.
Je suis19 la fille d'un pauvre tailleur ruiné, devenu portier, je gagne de quoi vivre... si ça peut s'appeler vivre20, en travaillant nuit et jour, à peine puis-je aller faire une pauvre petite partie à la chaumière, aux prés-St-Gervais, cueillir des lilas... et certes, je reconnais21 que le premier garçon de Monsieur Morel est tout-à-fait au-dessus de moi, je ne veux pas entrer22 dans une famille qui croirait se mésallier23... Les Binet !
Joseph Binet.
Les Giraud valent les Binet, tous pauvres gens24 qui vivent de leur travail25 et qui ne vivent pas bien ; mais vous ne savez pas quelle ambition m'a donnée l'amour26. Si vous m'épousez, je serai riche, si vous me refusez...
Paméla.
Pauvre garçon27 !
Joseph Binet.
Mais qu'avez-vous depuis huit ou dix jours28 ?... Là, ma chère petite, gentille, mignonne de Paméla, il y a dix jours, je venais tous les soirs vous tailler vos feuilles, je faisais les queues aux roses, les cœurs aux marguerites29, nous causions, nous allions quelquefois au mélodrame nous régaler de pleurer, et j'étais le bon Joseph, mon petit Joseph, enfin un Joseph dans lequel vous trouviez l'étoffe d'un mari... tout à coup... zest ! plus rien30.
Paméla.
Mais allez-vous-en donc, vous n'êtes là ni dans la rue, ni chez vous...
Joseph Binet.
Eh bien, je m'en vais, Mademoiselle... On s'en va, je causerai dans la loge avec maman Giraud ; elle ne demande pas mieux que de me voir entrer dans sa famille31, elle ! Elle ne change pas d'idée...
Paméla.
Eh bien, au lieu d'entrer dans sa famille, entrez dans sa loge, Monsieur Joseph32 ! allez causer avec ma mère, allez... (Il sort.) Il les occupera peut-être assez pour que ce jeune homme puisse monter sans être vu. Adolphe Durand ! le joli nom. C'est la moitié d'un roman33, et le34 joli jeune homme ! Enfin35, depuis quinze jours, c'est une persécution, je me savais bien un peu jolie, mais foi d'honnête fille36, je ne me croyais pas aussi bien qu'il le dit37. Ce doit être un artiste, peut-être un auteur, non, il a un trop gros diamant à sa chemise38 ! Quel qu'il soit, il me plaît, il est si comme il faut39 ! Ce diamant est bien beau, si ce n'est pas un banquier... mon Dieu si c'était un voleur40. Car enfin, cette lettre qu'il vient de me faire envoyer si mystérieusement41... (Elle la tire de son corset.) Attendez-moi ce soir, soyez seule, et que personne ne me voie entrer s'il est possible, il s'agit de ma vie, et si vous saviez de quelle horrible mort je suis menacé42... Adolphe Durand. Écrit