‹ Œuvres complètes de M. de BalzacChapitre 284 sur 632 · ACTE I, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE

pouvait devenir un négociant estimable et riche32, s'est laissé surnommer dans le faubourg33 cœur d'épongé, nom34 qui exprime sa passion pour le vin35 et dont le blâme rejaillit sur vous...

Adeline.

Mais pourquoi me dites-vous donc tant de mal de mon père, ce matin, Adrien ? Qu'est-ce que son nom nous fait puisque nous nous aimons, que nous serons un jour heureux, à la tête d'un bon établissement et que nous lui ferons une rente avec laquelle il vivra36 comme il voudra... Je n'ai qu'à lui dire que je vous aime, qu'il nous cède sa fabrique, que je veux nous marier, il obéira37. Ne connaissez-vous pas son défaut, tout homme a le sien. Si vous m'aimiez autant que vous le dites, Adrien, vous ne parleriez pas ainsi de mon père. Croyez-vous que j'en sois là-dessus à mes premières larmes...

Adrien.

Allons, ma chère Adeline, pardonne-moi, mais il t'aime trop aussi, j'en suis jaloux et j'imagine qu'il ne voudra jamais consentir à te laisser en aller d'ici38... il a des idées à lui là-dessus et veut te garder toujours avec lui, près de lui.

Adeline.

N'est-ce pas naturel ? ne me dit-il pas tous les jours que s'il ne m'avait pas, il mourrait. Et moi, je vous avoue une chose, Adrien, je suis trop utile à mon père pour ne pas toujours veiller sur lui. C'est un enfant. Je ne suis pas seulement sa fille, Adrien, je suis39 sa mère. Je l'aimerais par compassion si je ne l'aimais pas déjà comme mon père40. Il ne m'a jamais fait de peines, jamais un reproche. Tout ce que je fais est bien fait, il est fier de moi, tout ce qu'il possède est à moi. Si je souhaite quelque chose, quoi que ce soit, ce serait un diamant, il vendrait toute sa maison pour me le donner41. Enfin, quand il a perdu la raison il pense encore à moi. Mon Dieu, serai-je jamais aimée ainsi...

Adrien.

Adeline ! tu ne me connais pas, tu ne sais pas combien tu es aimée.

410 richard cœur-d'éponge, i.

Adeline.

Cela est vrai, je ne vous connais pas, et néanmoins je vous aime comme une folle. Ne suis-je pas habillée avant le jour pour venir vous ouvrir et causer sans témoin avec vous ! C'est ma vie que cette causerie du matin ! Je suis gaie pour le reste du jour. Il n'y a pas d'oiseau qui connaisse mieux que moi l'heure où paraît le jour parce qu'à cette heure, votre pas s'entend sur le pavé, je l'entends dès la maison de madame Bossu... C'est déraisonnable d'aimer ainsi. Enfin, je me casse la tête42, j'apprends tout ce que vous voulez que j'apprenne et je crois que vous ne m'apprenez rien que de bien ; je suis pour vous, voyez-vous, comme mon père est pour moi ; tout ce que vous faites est bien, je me mettrais dans le feu pour vous satisfaire. Vous avez obtenu de moi des choses... enfin43 voilà que je sais lire, écrire, compter... Si mon père savait que son apprenti me montre le calcul, ha bien, lui qui a l'instruction et le beau monde en horreur, nous ne serions pas blancs.

Adrien.

Ma chère enfant, ne te sers donc pas de ces termes là44.

Adeline.

Allons, est-ce un gros mot de dire que nous ne serions pas blancs?

Adrien.

Non, mais c'est commun.

Adeline.

Est-ce que je suis45 destinée à être la femme d'un quatrième consul46. Vous47 êtes drôle Adrien, j'en saurai toujours assez pour parler aux pratiques. Je conviens que pour faire une bonne maison, il fallait savoir lire, écrire et compter, mais, mon cher Adrien, quand je vous dirai combien je vous aime48 je ne ferai pas de fautes, vous verrez.

Adrien.

Tu es une folle, que sais-tu si je ne ferai pas fortune49, n'y a-t-il

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