ACTE PREMIER
FIRMIN, seul*.
Voici donc le jour7 de la vengeance arrivé. Enfin ! ah vieux père Duval, autrefois domestique comme moi chez le duc de Drancey8, tu es devenu fournisseur de la République, riche à millions et tu t'es mocqué de moi9, tu m'as laissé domestique, tu m'as joué en faisant mettre10 à ton nom seul le traité des fourrages, et tu m'as demandé si j'avais des fonds, moi qui alors étais tout puissant aux Jacobins !... Et puis au moment où j'allais vous le faire guillotiner nous avons eu le malheur de perdre ce bon et excellent Monsieur de Roberspierre11 ! Et je suis retombé dans la crotte au moment où j'allais dire au père Duval, la moitié de ton quibus ou ta tête12... En a-t-il fait du chemin depuis ce temps-là ? il a acheté des hôtels, des biens nationaux, et s'est lié avec Monsieur de Barras, son fils est l'ami de Madame de Bonaparte, les citoyens Directeurs ne jurent que par lui et le voilà dans les secrets du général en chef des armées d'Orient qui va peut-être confisquer tout à son profit... Il va devenir un personnage et moi je reste valet de chambre, moi qui ai plus d'esprit que lui ; mais j'ai joué de malheur, je pensais au pouvoir quand il songeait à l'argent, il était convenu que je le protégerais pendant qu'il mettrait la main sur13... comme autrefois chez le duc de Drancey. Mais patience ! Il a mis toute son ambition dans son fils... il a raison, c'est un joli jeune homme, un des chefs de la jeunesse dorée, il est aristocrate et le père est républicain14.
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Oh ! ils sont malins !... Il ne reste de la famille de Drancey que les deux enfants15, le jeune homme qui est à Londres16 sans argent, le jeune duc, et sa sœur, à laquelle Monsieur Barras17 donne des secours et qui est très bien avec Madame de Bonaparte... Mon vieux coquin ne pense qu'à ce mariage, il a tendu ses toiles pour y arriver... il y arriverait sans moi... Voilà le général Bonaparte revenu, le jeune citoyen Anatole18 doit renoncer à faire le joli cœur auprès de la citoyenne19 Joséphine... Et elle le mariera avec Mademoiselle Henriette de Drancey à laquelle le vieux papa Duval rendra deux de ses terres... Va mon ami tu trouveras Firmin et sa vengeance au lieu de ton orgueilleux triomphe20. Anatole ne rentre pas, il y a quelque conspiration sous jeu ; cependant il doit être au faubourg Saint- Antoine à cinq heures et voilà trois heures du matin... J'ai entendu dire que le général Bonaparte n'aime pas les fournisseurs, que c'est tous voleurs, je suis enchanté de lui savoir mes opinions. Et ils se donnent les allures des grands seigneurs d'avant la révolution, voilà Monsieur Anatole qui a des maîtresses, qui joue dans le faubourg Saint- Antoine une comédie21 comme feu Monseigneur le Maréchal de Richelieu. Je t'en donnerai moi de la comédie !... Et s'attaquer à la fille d'un vieux septembriseur, le plus pur sang des septembriseurs, un citoyen selon Monsieur de Saint- Just22. Ah papa Duval tu méprises aujourd'hui les Jacobins et bien tu seras rejacobinifié23 !... Voici mon jeune maître !... il aura fait quelqu'orgie ! Ça lui donne plus l'air d'un ouvrier... il est adroit comme un singe, en trois mois il est devenu un très-bon ébéniste, s'il tombe dans la misère il aura, comme dit le citoyen Jean-Jacques Rousseau dans son contrat social, sa vie au bout de ses doigts...