‹ Œuvres complètes de M. de BalzacChapitre 45 sur 632 · RAOUL, VAUTRIN · texte numérisé non relu

RAOUL, VAUTRIN

Vautrin se retire de manière à laisser la scène à Raoul.

Raoul.

Je donnerais la moitié de ma vie, dût-elle être la plus heureuse entre celles des hommes heureux, pour qu'Inès fût une grisette, mais elle sait bien que sa fortune, sa naissance, son rang41 qu'elle donne, ne sont rien à mes yeux et cependant, ces magnificences nous séparent, avoir entrevu le paradis et rester sur le seuil, car je suis perdu !... Vautrin, cette providence, cet homme impénétrable comme Dieu ! n'est pas Dieu ! pour avoir Inès, je tenterais tout... je... oh ! non, il faudra donc mourir d'un coup de poignard ! j'en ai reçu mille tout à l'heure ; si je pouvais écraser les Montsorel sous mes pieds comme des insectes ! la vengeance ! ô c'est après l'amour la seule chose qui fasse bien battre le cœur d'un homme !...

Vautrin.

Il souffre. Raoul, qu'as-tu mon enfant ?

Raoul.

Laissez-moi.

Vautrin.

Tu te fâches avec moi ingrat ! à quoi penses-tu ?

60 vautrin, i.

Raoul.

A rien.

Vautrin.

A rien. Cependant depuis trois mois malgré la dissimulation, je te vois changer, si je ne t'avais pas appris ta contenance d'Anglais, ces momies conservées dans le froid des manières et dans le silence de l'orgueil, tu me tromperais.

Raoul.

Tu appelles dissimuler ne plus rentrer ivre, quitter les rats et les lions et toute la ménagerie de l'Opéra ; je deviens un homme sérieux, j'étudie la diplomatie, je veux arriver à une position, je ne joue plus et tu appelles cela tromper.

Vautrin.

Tu n'es encore qu'un pauvre diplomate, tu seras grand quand tu auras... trompé... Enfant tu commets la faute contre laquelle je t'avais mis le plus en garde, mon Don Juan qui devait rire avec toutes les femmes, les prendre comme des êtres sans conséquence, les faire servir à sa destinée, est devenu un Médor42, un Don Quichotte, un Nemorin43, un berger de Monsieur le chevalier de Florian, mon Lovelace se heurte contre une Clarisse. Moi qui t'ai formé la main au pistolet, qui t'ai montré l'épée, qui t'ai appris à ne pas redouter l'ouvrier le plus fort du faubourg, et qui ai44 fait pour ta cervelle ce que j'ai fait pour le corps, moi qui t'ai mis au-dessus de tous les hommes, moi qui t'ai sacré roi, tu me traites comme une ganache ?...

Raoul.

Voulez-vous savoir ce que je pensais, mais non, ce serait accuser mon bienfaiteur ?...

Vautrin.

Ton bienfaiteur ! tu m'insultes ! t'ai-je obligé, t'ai-je offert mon sang, suis-je prêt à tuer, à assassiner ton ennemi pour recevoir de toi cet intérêt exorbitant appelé reconnaissance ; pour l'exploiter, suis-je un usurier45 ? Il y a des hommes qui vous attachent un

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