acte iii, scène
Vautrin.
Raoul tu seras demain le prétendu de Mademoiselle de Christoval, admis par la famille, et les Montsorel seront renvoyés, tout Montsorel qu'ils sont.
Ma douleur vous rend fou.
Vautrin.
Qui t'a jamais autorisé à douter de ma parole ? qui t'a donné un cheval arabe pour faire enrager tous les dandys exotiques ou indigènes du bois de Boulogne, qui t'a donné des bottes, à toi qui n'avais pas de souliers à Frescas, qui paie tes dettes de jeu ?... qui veille à tes plaisirs ?...
Raoul.
Toi mon père, mon ami, mon frère, ma famille !...
Vautrin.
Ah ! tu me récompenses de tous mes travaux, mais je le pressens, une fois prince, une fois grand d'Espagne, une fois que tu vivras dans le monde, tu m'oublieras, plus de Vautrin, tu me mépriseras et tu auras raison !...
Raoul.
Je rêve, je me tâte pour savoir si j'existe, vous me semblez un de ces génies des mille et une nuits, il me faut une famille.
Vautrin.
On te la fabrique en ce moment et le Louvre ne contiendrait pas les portraits de tes aïeux, ils encombrent les quais.
Raoul.
Vous allumez mon espérance qui s'éteignait et vous m'avez habitué à tout croire de vous ?...
Vautrin.
Tu veux ?...
66 vautrin, i.
Raoul.
Par tous les moyens possibles.
Vautrin, à 'part
Il est à moi49. (Haut.) Tu ne recules devant rien, la magie, l'enfer ne t'effraient pas ?
Raoul.
Va pour l'enfer, s'il me donne le paradis.
Vautrin.
L'enfer, c'est le monde des bagnes, les forçats décorés par la justice et la gendarmerie de marques et de menottes, le paradis, c'est un bon hôtel50, des voitures, des livrées, de belles femmes, des honneurs, et il y a deux mondes, je te jette dans le plus beau, je reste dans le plus laid et je te tiendrai quitte si tu ne me trahis pas !...
Raoul.
J'ai le frisson, la fièvre, le délire.
Vautrin.
Tu es un enfant... (Lafouraille paraît.) Frappez des bouteilles de Champagne, servez un déjeuner digne de Monsieur de Frescas, il se marie et va dire adieu à la vie de garçon, allez chercher ses maîtresses, ses amis, il y a noce pour tout le monde, branle-bas général et la grande tenue.
Raoul.
Son intrépidité m'épouvante... Je ne sais que croire, ni que dire ; il me tient dans ses griffes ; quand il met la main sur moi, j'ai la sensation d'un fer chaud.
Vautrin.
Que dis-tu là ?
Raoul.
Je dis que mon'^honneur !...