‹ Œuvres complètes de M. de BalzacChapitre 512 sur 632 · reviennent Jules et Paméla · texte numérisé non relu

reviennent Jules et Paméla

Jules refuse de renoncer à celle qu'il aime. Duprè promet que Paméla sera son héritière et le père Rousseau cède. Les deux amoureux se marieront.

7. Binet survient ù son tour. Il est afTolé. Il a vu des militaires à cheval et croit qu'on vient l'arrêter. Duprè laisse tout le monde face à face.

8. Et l'on s'explique. 11 faut consentir à ce que demande l'avocat.

Ensuite, on avisera. .Jules étant .« Bruxelles, on a le temps...

9. Duprè revient. Les Rousseau donnent leur accord. L'avocat fait paraître Jules et Paméla. Les Rousseau sont pris au piège : Jules épousera Paméla. Duprè révèle que ce que Joseph dans son affolement a pris pour une troupe de militaires n'est qu'un envoyé du Garde des Sceaux, apportant à Duprè une lettre qui met heureusement fin aux poursuites contre Paméla.

Il est inutile d'ajouter ici le moindre commentaire. Même du point de vue de la technique théâtrale la pièce de Balzac est bien au-dessus du mélodrame qu'en a fait Jaime. En fait il n'y a plus rien de Balzac dans le texte de Jaime, si ce n'est quelques répliques récupérées ici et là. On adhère facilement au jugement qu'Etienne Arago, qui connut bien Balzac, porta sur la pièce en 1843 : « Absent de Paris, l'auteur d'Eugénie Grandet a confié son manuscrit à un de ces soudeurs littéraires, hommes sans talent, sans conscience, sans orthographe et sans nom, qui ne doutent de rien et qui gâtent tout. Paméla Giraud est une œuvre souillée. » (La Réforme, 2 octobre 1843.)

Cela est d'autant plus regrettable que l'œuvre de Balzac, telle que nous la découvrons aujourd'hui, est assez étonnante du point de vue de la technique théâtrale. Nous voudrions seulement attirer l'attention sur un aspect qui nous paraît singulièrement neuf.

Examinons la scène 2 de l'acte II (pp. 330-338) : L'avocat Duprè doit obtenir de Paméla qu'elle reconnaisse faussement avoir passé la nuit avec Jules Rousseau. Beau sujet pour une scène de mélodrame et Jaime ne manque pas d'en tirer tous les effets possibles. (N'oublions pas que ce deuxième acte de Balzac est en fait le troisième de la pièce, compte tenu du prologue, et que c'est à cet acte que commencent les méfaits de Jaime.) Mais Jaime renonce aussi à toute une partie de la scène de Balzac où l'on voit l'avocat

et la jeune fille répéter, avec quelques chaises qui situent le décor, la séance du tribunal. Réminiscence de la scène où Maître Pathelin indique à Agnelet la conduite qu'il devra tenir au tribunal ? Sans doute. Mais Balzac va plus loin : ses personnages jouent sur scène, au milieu d'un décor dans lequel ils plantent un second décor, le rôle qui sera alors le leur. C'est déjà du théâtre dans le théâtre. Si Balzac refuse, ou néglige, d'émouvoir le spectateur par les moyens faciles dont Jaime abusera, en revanche il cherche à susciter chez lui un plaisir théâtral par un moyen nouveau.

C'est dans le prolongement de cette scène de l'acte II qu'il faut voir, nous semble-t-il, le début, à première vue assez déroutant, de l'acte V. Il y a là parodie évidente du Bourgeois gentilhomme, si évidente même qu'on est tenté de trouver le procédé facile et grossièrement utilisé. Que l'on se reporte à la dernière réplique de Duprè à la fin de l'acte IV : ... ils accompliront leurs promesses ; et moi je me serai donné le plaisir de leur voir jouer encore la comédie. Il y a là l'annonce de tout le cinquième acte, répétition de cette scène où, déjà, Duprè faisait jouer Paméla. Ici Balzac va encore plus loin dans l'audace technique, il efface le metteur en scène et les personnages ignorent qu'on les fait jouer. Ils sont dupes. Mais il ne faut pas que le spectateur le soit. Aussi Balzac prend-il soin de rappeler, dès la première scène, que c'est Duprè qui est derrière tout cela. Puis il force la note et grossit le trait. Car le spectateur doit reconnaître le Bourgeois gentilhomme, pour comprendre qu'il n'a plus en face de lui les Giraud et les Rousseau tels qu'il a appris à les connaître, mais les Giraud et les Rousseau jouant la comédie. Et lorsque enfin Duprè paraît, finie la comédie ! N'est-ce pas là également, poussé un degré plus loin, du théâtre dans le théâtre ? Et Duprè est bien proche de Balzac : il considère la vie comme une comédie humaine, que jouent pour ceux qui savent ne pas être dupes, les hommes, ces comédiens sans le savoir. Jamais plus que dans Paméla Giraud Balzac dramaturge n'a approché de Balzac romancier. Mais l'auteur de V École des ménages et de Paméla Giraud pouvait-il être compris à une époque où l'on admirait Scribe, Bayard et autres Jaime ?

La carrière de la pièce de Jaime. C'est pourtant l'œuvre « souillée » par Jaime qui fut représentée en 1843, reprise en 1859 et encore en 1917, sous le nom de Balzac. C'est cette œuvre qui fut imprimée, dès octobre 1843, avant le retour de Balzac qui s'y serait sans doute opposé, et que les éditeurs continuent à reproduire sous le nom de l'auteur de la Comédie humaine. C'est sur cette pièce enfin que la critique juge encore du talent et des intentions de Balzac dramatiste ! En fait l'histoire de la pièce ne nous intéresse encore que dans la mesure où elle peut nous éclairer sur les rapports de Balzac avec le monde du théâtre, et où elle a joué un rôle dans la carrière dramatique de notre auteur. Nous ne referons pas ici l'histoire détaillée des représentations de 1843, que nous avons présentée dans VAnnée balzacienne 1968 (pp. 337-353). Rappelons simplement que la pièce, fort discrètement montée, fut créée le 26 septembre 1843 et connut un succès relatif : 24 représentations jusqu'au 7 novembre. Ce qu'il importe de noter c'est que le nom de Balzac valut à ce mélodrame de la Gaîté une attention particulière de la critique. Et si Jules Janin et Hippolyte Lucas furent, une fois encore, méchants sans discernement, l'ensemble de ces articles témoigne de l'intérêt et de la compréhension que la critique est prête à montrer à l'œuvre théâtrale de Balzac, quand elle n'a pas été, au préalable, irritée et provoquée par les attitudes de l'auteur. Bien des articles, lus à la lumière de ce que nous savons aujourd'hui de l'histoire de cette pièce, font grand honneur à l'intuition et au sens cri-

tique de leurs auteurs. Et le bilan de cette expérience fut en définitive plutôt favorable à Balzac. Certes, disent les critiquée, cette œuvre n'est pas réussie — certains précisent qu'elle est sans doute défigurée — mais elle prouve que Balzac peut faire du théâtre. « Nous croyons, écrit Julien Leiner, qu'il en est encore à chercher son point dans cette lunette d'approche qui fait connaître aux auteurs l'optique du théâtre. Peut-être tatonnera-t-il ainsi longtemps encore en passant par les effets de perspective les plus extravagants ; mais le jour où il réussira sera une grande date pour l'art dramatique de notre siècle, car il nous promettra une longue suite d'œuvres remarquables. » (La Revue parisienne-Sylphide, t. VIII, p. 304.) L'histoire de Paméla Giraud prouve à tout le moins que Balzac eût pu faire une fructueuse carrière au théâtre s'il s'était résigné à marcher dans les sentiers battus ; à « s'abdiquer » comme l'écrit Gautier dans son feuilleton de la Presse, le 2 octobre 1843.

Après 1843 la pièce connut encore l'honneur de deux reprises qu'il faut évoquer rapidement pour que cette histoire soit complète. En 1859, elle fut jouée au Gymnase dramatique, le théâtre qui avait créé, avec grand succès, Mercadet le faiseur en 1851. Geoffroy, créateur du rôle de Mercadet, y reprenait celui de Duprè. Francisque (Joseph Binet en 1843) joua le père Giraud et MHe Mélanie reprit le rôle de Mlle du Brocard qu'elle tenait en 1843. La pièce eut une carrière honorable : 28 représentations consécutives du 6 juillet au 2 août. Elle fut encore jouée les 7, 8 et 9 août, les 2 et 10 septembre et enfin le 9 octobre. Ces trois dernières représentations s'expliquent par le désir du Gymnase de profiter du succès de la Marâtre, reprise au Vaudeville, depuis le 1er septembre. Dans le môme esprit le Gymnase joua ensuite les 25, 26 et 29 septembre Mercadet le faiseur. Ce qui permit aux Parisiens, fait unique dans l'histoire du théâtre de Balzac, de voir jouer trois de ses pièces le même mois. La revue de presse est comme toujours fort instructive. On y trouve toute la gamme des jugements, du plus sévère (ce fut encore une fois Janin dans le Journal des débats du 11 juillet 1859) au plus laudatif (« Paméla Giraud est un chef-d'œuvre... », Louis Avenart dans le Monde dramatique, 14 juillet 1859). Mais dans l'ensemble la critique ne retrouva que par instants le vrai Balzac « dans cet essai de fabrication de pièces à procédés connus » (B. Jouvin, le Figaro, 16 juillet 1859) et regretta que l'auteur ait renoncé aux hardiesses qui caractérisent ses autres pièces.

Une dernière tentative fut faite à l'Odéon, le 28 janvier 1917. Son directeur, Paul Gavault - — il y a de telles rencontres de noms autour du théâtre de Balzac — était persuadé que Paméla Giraud était de toutes les pièces de Balzac « certainement la meilleure si l'on se place au point de vue dramatique » et qu'il était temps qu'on donnât au public l'occasion d'en juger. « Il appartient au public d'aujourd'hui d'apprécier l'œuvre en elle-même, sans parti pris d'école, ni de personnalité, et de remettre les choses au point », affirmait-il dans une lettre circulaire que publièrent le Figaro et le Gaulois le 27 janvier et la France le 28 janvier. « Pour que l'expérience soit complète, ajoutait Gavault, je présenterai aussitôt que je le pourrai, aux fidèles habitués du Second Théâtre Français, l'une des pièces qui furent jouées à la même époque et qui obtinrent le suffrage d'une critique enthousiaste. Je n'aurai que l'embarras du choix : elles sont toutes exécrables. » L'expérience méritait d'être tentée et pourrait être reprise. Mais le moment était mal choisi. Malgré le talent de Desjardins, qui incarnait Duprè, et de Mlle Bachel Berendt qui jouait Paméla, la pièce ne fit qu'une courte carrière (8 représentations) et la critique, dont les journaux mesuraient alors, par la force des choses, fort chichement la place, fut très discrète. A. Brisson (le Temps,

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12 janvier 1917), Paul Souday (Paris-Midi, 5 février 1917) furent assez réservés dans leurs louanges. Seul Guillot de Saix soutint à fond l'entreprise de Paul Gavault, grâce auquel, dit-il, « Balzac a enfin pris sa revanche ». Et le critique conclut son article : « Je crois que les Ressources de Quinola subiraient victorieusement la même épreuve que Paméla Giraud [...] Mais c'est encore dans ses romans que Balzac s'affirme un admirable auteur dramatique. Aussi a-t-il justement choisi pour titre à son oeuvre : La Comédie humaine. » (La France, 31 janvier 1917.) Le théâtre de Balzac souffrira toujours de la comparaison avec ses romans !

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2. Cette liste, dressée par Balzac au début de son travail, n'est pas complète. Ce qui confirme qu'il n'a pas alors de plan bien établi. (Cf. cidessus, note 1 de la p. 281.) Il faut y ajouter : le commissaire, le chef de la police et les gendarmes qui interviennent dans le Prologue, un huissier (acte II) et le chef cuisinier, le maître de musique, le cocher et le valet de chambre de M. Giraud (acte V).

3. Balzac avait écrit du Brissard. La forme du Brocquard apparaît en surcharge. C'est celle que nous avons retenue pour l'ensemble du texte. Elle est la plus fréquente et apparaît parfois, comme ici, après correction. On peut rapprocher ce nom de celui de Mme du Brossard, qui apparaît dans la première partie d' Illusions perdues (1837).

4. Balzac a-t-il choisi ce nom pour pouvoir placer dans la bouche de M. Giraud quelques mots faciles ? Notons qu'un Bousseau apparaîtra dans l'Envers de Vhistoire contemporaine (1842-1844) et que le personnage qui porte ce nom est inculpé de complicité dans l'agression de la voiture transportant la recette de Caen, qu'il est effectivement complice des agresseurs et cependant acquitté au procès. C'est aussi le destin du Bousseau de la pièce.

5. Balzac vient de créer, dans Un grand homme de province à Paris (1839), le personnage de Léon Giraud, membre du Cénacle. Un ralliement au régime assure son avenir. Jules Rousseau voit s'ouvrir devant lui une carrière du même genre. Rappelons que l'abbé Giraud est le confesseur de Mme de Montsorel dans la première version de Vautrin.

6. Ce Joseph Binet fait penser au Joseph Bonnet de Vautrin, en ce qui concerne le nom. Notons encore qu'un Binet, comme un Rousseau, apparaît dans l'Envers de l'histoire contemporaine. La reprise simultanée de ces deux noms n'est peut-être pas due au hasard.

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