‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 101 sur 306 · PART. II, POLITIQUE. — DE L'EQUILIBRE EN EUROPE · texte numérisé non relu

PART. II, POLITIQUE. — DE L'EQUILIBRE EN EUROPE

pouvoir , et en même temps la France reprit, par des succès plus décisifs et par des négociations plus heureuses , la prépondérance en Europe. Ici cesse, et sans doute pour longtemps, l’équilibre politique entre des forces opposées, et commence l’ordre par la direction unique des forces communes. Déjà l'Allemagne a été constituée non sur un système trompeur d'équilibre, cause éternelle de variations et de troubles, mais sur un Système positif de protection, dont cette belle partie de l’Europe, divisée en un grand nombre d'Etats inégaux, ne peut se passer: protection puissante, parce qu’elle sera désintéressée, et que la France, qui a atteint ces limites naturelles au delà desquelles un Etat ne fait jamais d'établissement, ne peut plus aspirer qu’à étendre son influence, et à maintenir autour d'elle tous les peuples dans un état de paix qu'elle n’aura plus d'intérêt à troubler.

Mais le plus grand acte de la prééminence de la France, et celui qu'on peut regarder comme l'acte d’inauguration de sa nouvelle dignité, sera sans doute le rétablissement de la Pologne dans son antique indépendance, et le retour de cet enfant déshérité à la table de ses frères: une saine politique aurait pu prévoir cet événement.

La Pologne, mûre par les désordres d’une \.

révolution, ne l'était pas encore au temps du partage, pour la sagesse d’une constitution durable, dont le plus grand nombre de ses braves défenseurs, par un attachement peu réfléchi pour leurs anciens ou plutôt pour leurs derniers usages, ne sentaient pas encore l’impérieuse nécessité. Au moment que ce grand héritage allait être dissipé dans les fureurs d’une guerre intestine, le pouvoir suprême des sociétés, qui s’est réservé le secret des temps et des événements, le mit, pour ainsi dire, en dépôt entre les mains de trois puissances, à qui elle le redemande aujourd'hui.

Lorsque les résultats, peut-être plus prochains qu’on ne pense, des événements présents, en auront dévoilé les véritables causes, et que le temps aura dissipé les préventions qui les dérobent à nos yeux, la postérité reconnaîtra des conseils profonds là où les contemporains ne voient peut-être que de grandes passions. La France ramène l'unité politique dans la chrétienté latine, dépositaire de toute la civilisation du monde ; et l'unité politique peut seule y ramener, avec le temps, l'unité religieuse, hors de laquelle

il n’y à que désordres dans les Etats et division dans les esprits. Sans unité politique, l’Europe n'aurait pas résisté à cette puissance formidable, forte à la fois de sa civilisation récente, et de son ancienne barbarie, et qui, se trouvant à l’étroit dans la moitié du monde, s’est mise en société d’ambition avec une autre puissance que la domination commereciale du monde entier ne saurait satisfaire : terrible ennemi dont le destin fut toujours d’étre instruit par des hommes extraordinaires, et de n'avoir à combattre que de faibles voisins, et à quiil ne manquait peut-être, pour accabler l’Europe, que les dernières leçons de l’art de la guerre, qu’il vient de recevoir.

\ Il ne faut pas se le dissimuler : les bords de la Vistule sont le champ de bataille où la France et la RussiC combattent pour savoir à qui restera l'empire du monde politique, comme sur d’autres bords, la religion et la philosophie disputent encore l’empire du monde moral. Mais si l’on arrête sa pensée sur la circonstance la plus remarquable de ce grand débat, si l’on fait attention que, d’un eôté la France, l'Espagne, l'Italie ; de l’autre, l'Angleterre, la Prusse, la Russie, sont parties principales dans cette luite du Midi contre le Nord ; si l'on observe la direction opposée que prennent, dans ce moment, sur un objet important, la France et l’Angleterre, chefs des deux confédérations belligérantes, on jugera peut-être qu'il y a quelque grand secret au fond des événements qui agitent l’Europe, et qu'elle peut s'attendre à des résultats plus graves et plus généraux que des fixations de limites, ou même des déplacements de souveraineté. ;

On ne peut même s'empêcher de remarquer que, dans ce jugement dernier de toutes les nations européennes, les seules qui restent encore sur le champ de bataille où la France, exerçant, au prix du plus pur de son sang, un terrible ministère, a vaineu ou plutôt a puni, sont celles qui, les premières, ont donné au monde civilisé ces funestes exemples qui ont eu sur les malheurs communs une influence si décisive. C’est l'Angleterre qui, la première, a offert le scandale de la défection publique, et en corps de nation, de l'unité religieuse et du régicide juridique. La Prusse a montré, durant quarante ans, un roi, cette vivante image de la Divinité, profes-

(1) , Le roi de Hollande. Cette réduction est le vœu de tous les administrateurs; mais il peut être un jour contrarié par les changements religieux et

politiques introduits en Europe par la philosophie,

sant l’athéisme sur le trône, et protégeant cette désolante doctrine de tout l'éclat de sa vie et de toute la familiarité de son accueil: La Russie….…., il est permis de le dire, puisque l'histoire contemporaine l’a déjà dit et que ses révélations ont prévenu tous les soupçons et toutes les découvertes, la Russie a retenu, au milieu des mœurs douces et décentes des cours européennes, les violences et les cruelles voluptés de l’état barbare. Le xvir° siècle a vu renaître Jes malheurs des Atrides, les forfaits. des Egisthes et des Clytemnestres; et sur ce trône ensanglanté, l'assassinat a été plus héréditaire que la succession.

Je finirai par une réflexion : l'équilibre politique est entre les puissances ce qu'était dans notre politique l’égalité entre les citoyens; et comme sous le nom d'égalité tous aspiraient à la domination, sous le prétexte. d'équilibre, chaque puissance aspire à la supériorité. De là l’excès toujours croissant des impôts et les nombreuses armées, ces deux fléaux des peuples modernes et auxquels l’Europe ne résisterait pas encore un demi-siècle, aujourd’hui surtout que la sfatistique, qui calcule à un écu et à un homme près les forces financières et militaires de tous les gouvernements, devenue l'unique science des hommes. d'Etat, est un régulateur public d'équilibre, c’est-à-dire un thermomètre de puissance sur lequel l'ambition et la crainte ont toujours les.

‘yeux.

Une prépondérance reconnue, une direction commune, peuvent seules amener une réduction dans le système fiscal ou militaire, ou peut-être même un changement de système offensif en système défensif. Déjà un discours émané d’un roi allié (1) de la France en a fait concevoir l'espérance, et des opiniôns qui se répandent insensiblement en Europe em font entrevoir la possibilité. On sent généralement l’abus du régime fiscal partout en vigueur, et toutes les proclamations des souverains à leurs peuples promettent la diminution des contributions publiques.

Mais ce n’est pas assez à la France d’avoir reconquis son ancienne influence en Europe, elle doit surtout la conserver, et la sagesse seule peut maintenir ce que la force a établi.

Cette prééminence que, pour le bonheur de l'Europe, la France doit obtenir su les autres nations, ne peut être la domination exelusive

par la révolution inévitable du commerce colonial , et surtout par la découverte de la vaccine, qui donnera un jour à penser aux hommes d'Etat.

du commerce, première occupation des peu-

. ples souverains, ni celle des arts et des plai-

sirs, amusement des peuples enfants, ni celle

* desrecherches curieuses des choses physiques et des vains systèmes d’une philosophie toute matérielle, consolation des peuples vaincus; pas même la supériorité de la force guerrière

unique mérite des peuples barbares : cette prééminence doit être surtout celle de lois fortes, de mœurs sévères, d'institutions publiques, de connaissances morales, de nobles productions de la pensée; enfin, de tout ce que la perfection des idées chrétiennes et des idées monarchiques peut, dans toutes les parües de l’ordre moral, politique, même littéraire, produire de bon et de grand chez le peuple qui fonde sa constitution sur la religion, et son administration sur la morale. Ce n'est que par la force qu’elle tirera de son attachement au christianisme, que la fille aînée de la grande famille dirigera ses frères et gouvernera ja chrétienté. En vain nous voulons, avec nos arts et notre philosophie, être les Grecs des temps modernes; la nature veut que nous en soyons les Romains ; et c’est aussi pour nous qu'il a été dit :

Fu regere imperio populos, Romane, memento, Hæ tibi erunt artes, pacisque imponere morem.

(Vinaiz. Æneid., lib. vtr, vers. 851, 852.)

Qu'on ne s’y trompe pas; les titres de la France à cette magistrature héréditaire qu’elle -a toujours exercée en Europe, sont fondés sur des raisons naturelles propres à son état politique, et qu’elie ne partage avec aucune autre nation. La puissance destinée à être le premier ministre du pouvoir suprême des s0-

ciétés, doit être la plus forte (j'entends de force

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