‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 100 sur 306 · PART. U. POLITIQUE. — DE L'EQUILIBRE EN EUROPE · texte numérisé non relu

PART. U. POLITIQUE. — DE L'EQUILIBRE EN EUROPE

D70 les revers qui avaient afligé les dernières années de Louis XIV n'avaient pu l’empêcherde disposer de la couronne d’Espagne en faveur de son petit-fils. La France s’effaçait insensiblement du nombre des puissances indépendantes: toutes se mettaient en équilibre avec elle ; et le roi de Prusse, son allié, et autrefois son client, osa faire à main armée, chez un peuple voisin et ami, une révolution qu'il fallait faire nous-mêmes, si elle était utile, ou empêcher, si elle ne l'était pas. La France, conseillée par la philosophie, allait au delà des mers appuyer la révolte et fonder une démocratie de marchands : funeste exemple pour tous les peuples, voisinage plus dangereux pour nos colonies même que celui de la puissance anglaise! Et elle ‘laissait détruire à ses portes une vieille monarchie, noble enfant

de la chrétienté, barrière nécessaire contre de grandes invasions, le premier-de tous les

Etats appelé par la nature à l’indépendance (1), qui, depuis Charlemagne, eût disparu de la grande famille ; mais depuis que l'aîné avait perdu tout pouvoir,le désordre était dans la maison: les plusjeunes se battaient entre eux, et, à défaut d’uncentre commun d’autorité,ilscherchaient leur sûreté dans des équilibres de puissance. La Pologne fut la victime de ce système. Trois puissances, à diverses reprises , s’arrangèrent paisiblement pour la partager en trois lots, qui furent pesés dans la balance de l’ambition et de la force. Cet événement honteux, préparé depuis longtemps par la philosophie de Frédéric et de Catherine, mais que nos philosophes, et pour cause, n’ont reproché qu’à Marie-Thérèse, termina le règne de Louis XV, ou plutôt son siècle, puis-

qu'il ne fut consommé que sous son successeur.

La philosophie du xvur siècle avait (elle l'avoue elle-même) ébranlé toutes les idées positives; elle avait affaibli la religion, égaré la politique, corrompu la morale, intimidé les rois, exaspéré les peuples, avili le clergé, porté atteinte à la juste considération de la magistrature, et même à l’honneur de la profession militaire, par ses éternelles et indiscrètes déclamations contre la guerre, et pour nous consoler de tant de pertes, elle nous avait donné La Pucelle, le Contrat social, le Système de la nature, le livre De V’Esprit, l'Encyclopédie, quelques académies de plus, et des théâtres partout.

pendance, et assurer celle de l’Europe, qu'en s’appuyant à l'Autriche ; et cependant, les titres de ces

monarchies ont été conservés, au lieu que tout a péri de la Pologne, jusqu'à son nom,

A tant de succès, il manquait le triomphe ; etle chef du parti, vieilli dans une guerre de soixante ans contre le christianisme, vint le recevoir dans la capitale, sous les yeux de l'autorité qui avait flétri ses ouvrages! Il y fut accueilli avec des honneurs presque divins : fêtes impies que Sully n'aurait pas plus permises que Richelieu. Je remarque cet événement, parce que ceux qui le répétèrent sur l’image de Voltaire, aux premiers jours de nos malheurs, nous révélèrent l’importance qu'ils y attachaient, qu'ils en firent comme l'inauguration de la révolution, dont Voltaire, suivant l’historien de sa vie, a été le premier auteur ; et que l’adoration du Dieu du bel esprit se trouva ainsi liée au culte de la déesse de la raison.

Si jamais un poëte entreprend de retracer l'histoire de nos calamités, et qu’usant du privilége de l'épopée d'assister aux conseils de la divinité, il représente, comme Homère, l'Eternel pesant dans des balances d’or les destinées de la France, il assignera à ce jour funeste le moment où un jugement sévère fut porté sur la France et sur ses maîtres, ét où, au milieu de nos joies insensées, une main invisible écrivit sur les murs de la demeure royale ces terribles paroles, qui disent à une nation que ses jours ont été comptés, ses crimes pesés, et que son pouvoir va être divisé.

I n'y avait plus de pouvoir en France, puisque la religion y était impunément outragée par ses ennemis. Il n’y avait plus de pouvoir en Europe, puisque la chrétienté y était impunément mutilée par ses propres enfants.

Dès ce moment la France et l’Europe furent en équilibre entre la monarchie et la démocratie, entre l’ordre et le désordre, entre la vie et la mort : el tout annonça aux esprits attentifs que cesroyaumes divisés eux-mêmes, suivant l’oracle de la divine sagesse, allaient être désolés. :

Les jours de la désolation arrivèrent ; hâtés par les uns, prévus par les autres, au point que l'annonce du bouleversement dont ces funestes doctrines menaçaient la société, était devenue, depuis quarante ans, un lieu commun des discours de la chaire, et même des réquisitoires du ministère public. Alors commençÇa pour la France, pour l’Europe, peutêtre pour le monde, cette révolution que les rois et les peuples ne sauraient assez méditer ; cette révolution qui a laissé, dans les esprits et dans les mœurs, des traces de désordre bien plus profondes que dans les fortunes ; mais.

qui cependant, grâce à notre caractère, et même à nos vertus, sera bientôt oubliée, lorsque ceux qui l'ont faite l’auront pardonnée à ceux qui l’ont supportée.

La France descenditrapidement des erreurs philosophiques de la Constituante aux féroces extravagances de la Convention, et alors seulement on put mesurer la hauteur de sa chute. Elle devint un objet de mépris pour les hommes éclairés, et d’horreur pour les hommes vertueux. Elle s’en releva par la terreur, et en répandant sur toute l’Europe l’anarchie qui la dévorait.Il y eut, pour la première fois, interrègne en France, et, pour la seconde fois, interrègne en Europe ; maïs, au premier, l'Europe avait été désolée par l'ignorance des peuples barbares ; au second, elle fut désolée parles fausses lumières d’un peuple policé, par des lois plus cruelles que les armes, et des exemples pires que des invasions.

Dès qu'il n’y eut plus de pouvoir en France ni en Europe, les partis en France, les rois en Europe cherchèrent entre eux l'équilibre : et les faibles furent écrasés dans ce balancement de poids inégaux. La cause partout était la même; les effets furent semblables : un parti en France ne voulait pas de royauté, et, sous les nome de liberté et d'égalité, ne cherchait qu’à satisfaire son ambition et sa cupidité. Un autre parti voulait la royauté, mais. renfermée dans d’étroites limites, et lui Ôtait la force d'agir, de peur de lui laisser les moyens de nuire. D’autres auraient voulu tenir entre les opinions opposées une balance impossible. Ils cherchaient à empêcher, plutôt qu’à faire eux-mêmes; et renfermés dans une neutralité qu'ils croyaient sage, et qui n'était que faible, ils attendaient du temps et

de la lassitude des partis quelque événement

qui leur apprit l'opinion qu'ils devaient former, et la conduite qu'ils devaient tenir. Il en fut à peu près de même des projets des puissances étrangères sur la France ou contre la France. Elles se coalisèrent sans s'unir; et dans des desseins en apparence communs, conservèrent chacune des vues différentes, ou même opposées. L’Angleterre ne voulait pas de royauté en France, et n’aspirait qu’à établir sur le monde entier la domination de son commerce. Si l’Autriche voulait un roi en France, il est permis de penser quelle ne le voulait pasaussi puissant qu'il l'avait été; et ses premiers succès annoncèrent le dessein d’affaiblir la France, et de la resserrer dans des bornes étroites. Une troisième puissance, la Prusse, royaume nouveau venu dans

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la chrétienté, qui n’y était pas entré comme les autres par la porte de Rome, et n’y avait paru que pour la troubler ; la Prusse (je parle de ses intérêts et non des nôtres) aurait dû peut-être regarder comme l'événement le plus heureux pour sa royauté, encore jeune, et dont l’éclat récent n'avait ni la dignité de l'âge, ni la majesté des souvenirs, l’occasion de marcher à la tête des antiques puissances de l’Europe dans cette nouvelle croisade, et de faire ainsi ses premières armes pour l’ordre public de la société chrétienne ; mais lasse d'une campagne de quelques jours, ou dé:

tournée de ces nobles desseins par je ne sais quelles intrigues, elle se retira du champ de bataille presque sans avoir combattu; elle espéra peut-être que l'épuisement de la France et de l’Autriche la laisserait à la fin l'arbitre de l’Europe; et en attendant, gardant avec un art extrême le secret de sa force ou de sa faiblesse, elle ne voulut pas exposer au choc des événements l’ordre mince de son existence politique, et entraîna tout le nord de l'Allemagne dans sa neutralité : rôle périlleux entre de grandes puissances, et d'où l’on ne sort pas comme on veut et quand on veut, disait, en parlant de cette puissance, l’auteur de cet article en l’an X, n° 32 de ce journal.

Au reste, toutes ces puissances, méconnaissant le lien qui doit unir tous les peuples dans la chrétienté, comme tous les hommes dans le christianisme , même en faisant la guerre à la révolution française, ou plutôt à la France, protestaient, du moins extérieurement, de leur respect pour cette maxime impie de J.-J. Rousseau : « Quand un peuple veut se faire du mal à lui-même, qui est-ce qui a le droit de l'en empêcher ? »

Comme si un peuple, et surtout un peuple puissant, tenant par tous les liens à tous les peuples, pouvait se faire du mal à lui-même sans en faire à ses voisins; ou que l'humanité par un motif encore plus sacré, n'imposât pas aux autres gouvernements le devoir de défendre un de leurs frères de ses propres fureurs, et de lui rendre sar luimême le pouvoir qu’il a perdu |

Les desseins opposés de tous les partis et de tous les rois avortèrent également, parce que la nature, plus puissante que les partis et que les gouvernements, veut qu'il y aitun pouvoir en France, et que la France soit le pouvoir de l’Europe, comme l’Europe est celui du monde. Cette volonté irrésistible ramena en France l'unité et l'indépendance du

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