DE LA LANGUE DE LA POLITIQUE
(Mercure, août 1807.)
Une science, a dit Condillac, n’est qu'une langue bien faite; expression très-philosophique, qui renferme une vérité importante.
Ainsi nos pensées, nos connaissances, n0S sciences, en un mot, ne sont que nos paroles, non-seulement pour celui qui en parle, mais pour-celui-là même qui ne fait qu'y penser.
Ainsi, comme nous ne pouvons, En CONNAISsances morales, rien recevoir des autres dans nos pensées que par l'expression de la parole extérieure qu’ils nous font entendre, nous ne
pouvons non plus rien apercevoir dans nos propres pensées que par l'impression de la parole intérieure que nous concevons ou entendons en nous-mêmes; proposition extrèmement féconde dans ses conséquences, et que l’auteur de cet article a présentée ailleurs sous une forme abrégée, lorsqu'il a dit : « qu’il était nécessaire de penser sa parole pour pouvoir parler sa pensée. »
Ainsi chaque science, même chaque art, a sa langue technique et particulière, qu'il faut ap-
prendre et savoir pour pouvoir parler d’un art ou d’une science ; de là viennent les erreurs où sont tombés tant d'écrivains du der-
nier siècle, qui ne savaient que la langue de
la littérature, du roman, de la géométrie, de la musique, de la médecine, et même tant d'hommes qui n'avaient jamais parlé que la langue des arts mécaniques, et qui ont voulu parler la langue de la théologie, de la morale, de la politique; et, si je voulais généraliser cette pensée, j'oserais dire que, dans le dernier siècle, où l’on a parlé si correctement l'idiome français, on n’a cependant pas toujours parlé la langue de la France, et que l’expression a été souvent plus française que les opinions. Ainsi, une science dont la langue n'est pas bien faite, n'est pas une science suffisamment développée et parfaitement connue.
De toutes les langues des sciences, la moins bien faite, pour me servir de l'expression de
Condillac, est la langue de la politique; et, par une conséquence infaillible, la politique
est de toutes les sciences la moins avancée.
Mais la politique se perfectionnera à mesure qu'on en fera la langue, comme la chimie s’est perfectionnée, parce qu'on en a bien fait la langue.
Il y a plusieurs causes du peu de progrès des connaissances politiques, déjà remarqué par Leibnitz au commencement du dernier siècle et attesté par les événements déplorables qui en ont signalé la fin, et que ce grand homme avait prédits.
On n’a pas assez observé les rapports qui existent entre la société politique et la société religieuse, et au lieu de commencer la politique par Dieu, pouvoir suprême de l’une et de l'autre, et par les lois absolues et générales qu’il a données à toutes les deux, on l’a commencée par l’homme, sujet dans la société, et par les lois arbitraires et locales qu’il a données à ses semblables; et l’on a fait une politique turbulente comme les passions et variable comme les climats. À
Les anciens,dépossédés par le christianisme de l'empire de la morale, et de l’empire de la physique par l’expérience, ont continué à régner dans le monde politique; et la mauvaise politique d’Aristote a survécu à l'oubli où sont tombées sa physique et sa métaphysique.
La plupart des publicistes ont écrit sous l'influence de gouvernements aristocratiques ou démocratiques; et leur politique s’est res-
sentie des idées fausses et étroites qu’inspire un état de société où tout est l'ouvrage de l'homme et de ses passions : « J'ai remarqué, » dit Leibnitz, en parlant du plus célèbre. de ces publicistes étrangers, « de grands défauts dans les principes de Samuel Puffendorff. Cet auteur pénètrerarement au fond de la matière. Il importe à la jeunesse et même à l'Etat d'établir de meilleurs principes de la science du droit que ceux que donne cet auteur. » à
Les gouvernements monarchiques, seuls dépositaires de la véritable doctrine politique, alarmés de la tendance de beaucoup de gens de lettres vers les systèmes populaires, ont craint d'encourager la culture d’une science qui, depuis trois siècles, avait pris, même dans de bons esprits, une fausse direction.
Dans un autre siècle, Montesquieu eût pu être le créateur de la science politique, dont
le caractère de son esprit et de son style le rendait singulièrement propre a faire Ja }an-
gue. Malheureusement ce beau génie n’a pas arrêté sa pensée sur l’idée vaste et féconde de la constitution naturelle des sociétés, et sur les lois générales de l’ordre social données aux nations comme aux familles, par l’Auteur et le Conservateur du genre humain : constitutions et lois de la nature, dont toutes les juis de l’homme, toutes les institutions politiques, ouvrage de son esprit et de ses passions, ne sont que des dérogations. Mably, publiciste grec en français, avec bien moins de génie que Montesquieu, porta au dernier excès l'admiration que la philosophie de son temps professait pour les constitutions populaires de l'antiquité. J.-J. Rousseau, plus profond peut-être que ces deux écrivains, mais égaré par ses préjugés et ses habitudes, se perdit dans les abstractions de la démocratie : il creusa dans le vide pour y chercher le néant, et trop tard désabusé , reconnut luimême que son Contrat social était un ouvrage à refaire; mais, disait-il, je n'en ai ni la force ni le temps (1). Triste condition que celle d’un écrivain à qui le temps n’a manqué que pour réparer les maux qu'il avait faits!
Et, pour citer un exemple de l’imperfection de la langue politique, même dans ses expressions élémentaires, le titre des ouvrages qui renferment les principes de la science est : Du droit de la nature et des gens’; et ce titre, qui devrait offrir aux commençants,
(4) De mes relations avec Jean-Jacques, par Dussauzx, traducteur de Javénal, membre de lAca-
démnie des inscriptions.
5S1 sous l'expression précise d'une idée juste, l'abrégé et comme l’analyse du corps entier de la doctrine politique, est une véritable énigme qui présente un sens louche et inexact ; c'est-à-dire, une idée fausse, ou du moins obscure, sous une expression incorrecte,
Du droit de la nature et des gens signifie :
des lois privées et publiques, des lois de familles et des nations, ou ne signifie rien du tout. Mais le mot droit qui a plus d’une acception dans notre langue, ne représente qu'imparfaitement l’idée nette et précise qu’exprime le mot lois, qui n’a qu’une acception; et ce droit de la nature n’est guère plus clair que les droits de l’homme. Le mot nature, après
l'abus qu’on en a fait, et même sans cet abus,
a lui-même trop besoin de commentaire, pour pouvoir servir d'introduction aux éléments d'une science; et l'expression gens, avec laquelle on a traduit gentes, gentium , a dans notre langue une autre signification que le mot nations ; et elle est du latin francisé plutôt que du français. Enfin, et c’est ici le défaut capital de cette locution, que veut dire l’opposition qu'elle établit entre la nature et les gens? Est-ce que la nature ne comprend pas les peuples, ou que les rapports des nations entre elles, objet des lois publiques, sont moins naturels que les rapports des hommes ou des familles entre elles, objet des lois privées? Et n'est-ce pas tnujours la même nature, considérée dans la société domestique et dans la société publique? Sans doute, dans le commerce familier, où l’on entend à peu près ce que l’on veut dire, et où l'extrême précision serait une pédanterie insupportable, l'expression de droit de la nature et des gens, consacrée par l'usage, suffit aux besoins de la conversation, comme monnaies qui, quoique altérées, n’en sont pas moins reçues dans les échanges journaliers pour une valeur qu’elles n’ont pas; mais, lorsqu'il s’agit d’enseignement, cette expression peu correcte, rend les idées confuses dès le premier pas qu'on fait dans la science, semblable à ces expositions embarrassées qui jettent de l’obscurité sur toute la suite d’une intrigue dramatique. 4
Aussi, lorsqu'on a voulu expliquer ce droit de nature, ces mots employés dans une science toute morale, on les a interprétés dans un sens tout à fait physique. «Le droit naturel,» dit Justinien,« est cehs que la natureenseigne à tous les animaux : » Jus naturale est quod natura omnia animalia docuit. Et pour faire entendre ce que ce droit naturel doit être