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PART. II. POLITIQUE. — DE LA LANGUE POLITIQUE

ÿ:2 entre les hommes, on a commencé par chercher ce qu’il peut être entre les loups. On croirait peut-être que, dans le cours de plus de douze siècles qui se sont écoulés depuis Justinien, les idées sur le droit naturel ont dû s'éclaircir, et que nous n’en sommes plus à en regarder la eonnaissance comme commune aux hommes et aux bêtes; et cependant, dans le dernier ouvrage sur cette matière, qui a paru en 1803, sous le titre d’Institution au droit de la nature et des gens, et sous le nom d’un homme qui a rempli avec distinction des missions importantes en politique , on lit au premier paragraphe : « Toutes les recherches, toutes les méditations sur la nature humaine, ont pour dernier résultat, qu’il existe dans l'homme un principe primordial, essentiel,

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une impulsion inhérente à sa nature, et qui

est la base de son existence ; que le premier

objet de ce principe, qu'on nomme instinct, est sa propre conservation; que sa propre conservation le conduit à satisfaire ses besoins physiques; qu’elle est par conséquent la source de l'amour de soi et de l'intérêt personnel. »

Il y aurait bien des choses à dire sur cet amuur de soi et cet intérét personnel, dont l’auteur fai’ le fondement et le motif de la société, qui est proprement l’amour des autres et l’intérêt de tous; mais je n’ai cité ce passage que pour prouver qu’encore aujourd'hui, comme aux temps demi-païens de Justinien, on cherche à expliquer le droit de la nature par des instincts de propre conservation physique, par des impulsions vers des besoins physiques, c'est-à-dire, par l’homme animal, et que cette première thèse de l’ouvrage moderne ne diffère de la proposition un peu crûment avancée par l’ancien législateur, que par une expression adoucie et plus étudiée, puisqu’au fond on retrouve dans la brute, et même plus impérieux et plus marqués, ces mêmes insfincts de conservation, ces mêmes impulsions, ces mêmes besoins physiques, que l’auteur des institutions sem ble ne considérer que dans l’homme.

Si, de cette première expression de la langue politique, nous passons à d’autres mots de son vocabulaire, nous ne trouverons guère plus de précision dans les idées, ni de propriété dans les termes; et pour nous borner à quelques exemples en petit nombre, mais qui nous fourniront l’occasion de développer des vérités importantes, les expressions pouvoir absolu, pouvoir arbitraire, despotisme, tyrannie, n'ont pas encore une acception

propre et parfaitement déterminée : elles sont employées assez souvent l’une pour l’autre, même dans les écrits; et cependant, l’on n'aura jamais en politique une langue bien faite, et par conséquent une bonne doctrine, qu'autant qu’on attachera à chaque mot l’idée précise qui y correspond, et que l’on évitera une confusion dans les termes, qui suppose de l'incertitude dans les pensées. La philosophte voit toujours deux pensées là où elle voit deux expressions, et elle laisse les synonymes à la poésie. Avant de me livrer à cette discussion, je dois prévenir le lecteur que je traite toujours de la politique dans cette pensée, ou, si l’on veut, dans ce système, que j'ai développé ailleurs, qu'il est une nature morale ou sociale, comme il existe une nature physique ou corporelle ; qu'il y a des lois générales qui régissent le monde social, comme il y a des lois générales qui régissent le monde matériel ; et que celui qui a donné la meilleure constitution à la société des fourmis ou des abeilles, n’a pas laissé sans constitution, et au caprice des passions, la société des hommes : avec cette différence toutefois, que la brute obéit en brute, c’est-à-dire, par ua instinct où impulsion aveugle, invariable, irrésistible, dans chaque individu ; au lieu que l’homme obéit à ses lois en être intelligent, c’est-à-dire, libre ; libre cependant dans un ordre de choses nécessaire et déterminé.

Car, si l’homme est libre, la société ne l’est pas; elle marche vers son but, quoique l'homme s’en écarte sans cesse; et cette distinction réelle et fondamentale peut lever de grandes difficultés. On n’exige pas d’un éerivain qu'il soit infaillible ; mais on peut lui demander d’être conséquent dans ses opinions.

Toute société donc, ou tout pouvoir bien constitué, je veux dire, fondé sur ses lois naturelles, lois raisonnables, légitimes (car toutes ces expressions, et même celles de divines que j'aurais pu ajouter, ne font que présenter la même idée sous des rapports différents), doit être et est par le fait indépendant des hommes, et par conséquent absolu. Car si le bon sens, selon Bossuet, est le maître des affaires, la raison doit être la reine du monde; non cette lueur incertaine qui égare si souvent l’homme aveuglé par ses passions, mais cette lumière vive et forte émanée de la source même de toutes les clartés, et qui n'est que la connaissance des vrais rapports de toutes choses.

Ainsi l'on peut dire que la raison du pou-

CEUVRES COMPLETES DE

M. DE BONALS, 594 voir est le pouvoir de la raison, et ce pouvoir ne doit éprouver aucune opposition :

car Où serait, même à parler philosophiquement, la raison de s'opposer à la raison? La nécessité d’un pouvoir absolu ou définitif a été si bien sentie, que l’on en a attribué le privilége même à une autorité qu'on supposait pouvoir ne pas être conforme à la raison ; puisque l'apôtre de la souveraineté populaire, Jurieu, a osé dire : « Le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin d’avoir raison pour valider ses actes. » Au fond, un pouvoir qui n’est pas définitif n’est pas un pouvoir. Il y a contradiction dans les termes, et par conséquent, fausseté dans l'idée et désordre dans les effets.

Il faut bien l’avouer : cette politique n’est pas celle de la fausse philosophie, et l’on doit la chercher dans une meilleure philosophie :

J'observe le roi, disent les livres saints; sa ! parole est puissante, el personne ne lui peut dire : Pourquoi faites-vous ainsi? (Eccle.

vin,2,4.) «Façon de parler, » dit Bossuet, «si propre à signifier l'indépendance, qu’on n'en a point de meilleure pour exprimer celle de Dieu. Personne, dit Daniel, ne résiste à son pouvoir, et ne lui dit : Pourquoi faites-vous ainsi ? [Dan. 1v, 32.) Dieu est donc indépendant par lui-même ou par sa nature, et le roi est indépendant à l'égard des hommes et sous les ordres de Dieu. »

Ce qui ne veut pas dire qu’il soit nécessaire, pour que le pouvoir soit absolu et indépendant, que l’homme qui l'exerce obéisse à toutes les lois de la religion et de la morale révélées par Dieu, ce qui est une erreur condamnée dans Wiclef; mais que le pouvoir ne saurait être absolu et indépendant , s’il n’est constitué sur les lois naturelles de l’ordre social, dont Dieu est l’auteur, et que notre raison peut découvrir; et s’il ne s'exerce en vertu de ces mêmes lois.

La première condition du pouvoir et. la loi la plus fondamentale de la société, est que le pouvoir soit définitivement un dans sa volonté législative, et multiple dans son action publique, ou dans l'interprétation et l’exécution de la loi; c’est-à-dire, que le pouvoir doit vouloir par. lui-même, et agir par des ministres constitués comme le pouvoir; car s'il y à dans le même Etat deux volontés législatives, ou elles se combattent et alors il y a deux sociétés opposées : ou elles se détruisent et il n’y a plus de société, puisqu'il n'y a plus de volonté. Et si le pouvoir n'a-

. git pas par des ministres qui soient indépen-

dants dans l'exercice de leurs fonctions, il peut agir avec les passions et les erreurs.

Nous opposerons l’une à l’autre la France et la Turquie, les deux extrêmes, l’une du pouvoir absolu, l’autre du pouvoir arbitraire.

Ainsi, en France, le pouvoir avait en définitif la plénitude de la volonté législative, qui n’est au fond que le droit de dévelop-

per les lois fondamentales et de les appliquer

à l'état successif de la société; et la fonction de distinguer dans la loi la volonté du pouvoir de la volonté de l’homme, de la faire connaître aux peuples, de l’interpréter dans des décisions généraies, et d’en faire l’application à des cas particuliers, était confiée à des corps. .:

En Turquie, au contraire, il ne se fait jamais de lois ; et même cette société et celles qui lui ressemblent, se distinguent par un attachement. aveugle et opiniâtre pour leurs lois anciennes, écrites ou traditionnelles, et par une horreur insurmontable de tout changement, ces sortes d'Etats ne subsistent que d'habitudes; et la conversion d’une seule loi, même mauvaise, enune meilleure, pourraitentraîner laruine totale del’édifice, dont les parties diverses ne seraient plus en harmonie. Il ne. se fait donc jamais de lois; et s’ils’en faisait, le corps des uhlémas ou des ministres de la religion et des docteurs de la loi, aurait une grande part au pouvoir législatif, ou plutôt serait le vrai législateur, et ses décisions l’'emporteraient. même sur la volonté des princes.

Mais l'application et l'exécution de la loi, dans ce qu’elle a de plus redoutable et de plus auguste, je veux dire, dans le droit de disposer de la vie et de la propriété, appartient au prince qui, à la vérité, renvoie à des cadis la connaissance des délits particuliers, à laquelle il ne pourrait suflire ;. mais qui juge lui-même et punit de mort sans forme de procès, et par un seul acte de son pouvoir, les crimes contre l'Etat ou contre sa personne, et confisque à son profit les biens des condamnés ; cette faculté personnelle au prince, ei qu'il exerce sans réclamation, de faire lui-même l'application de la loi, constitue proprement le pouvoir arbitraire, et de à vient que, lorsque les rois, en France, nom- “aient des commissions extraordinaires pour soustraire un homme prévenu de crimes à la juridiction de ses juges naturels, ministres constitués et permanents du pouvoir, on Se p'signait qu'ils exerçaient un pouvoir arbitraire ; parce que, dans ce cas, le prince s'immiscait dans la fonction d'interprêter , d'ap-

OEuvres cover, be M, pe BoNazo. IL,

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