‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 118 sur 306 · PART. 1. POLITIQUE. — SUR L'ARISTOCRATIE ET LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

PART. 1. POLITIQUE. — SUR L'ARISTOCRATIE ET LA NOBLESSE

C’est un des mécomptes de la révolution, et ce ne sera pas sans doute le dernier.

Mäisiipeut exister, dans l’absence d’un roi, unearistocratie même héréditaire, soitqu’eile se soit créée d'elle-même comme à Venise, à Berne, et ailleurs, soit qu'elie ait, comme à Rome, survécu à l’expulsion des rois.

Alors cette aristocratie, en attendant un chef, roi ou despote, qui arrive tôt ou tard, concentre sa royauté collective et acéphale dans un sénat, véritable assemblée de rois, et cette assemblée de rois, que Cynéas avait vue dansle sénat romain, se retrouve dans tous les sénats aristocratiques, qui, quelle que soit la qualité de leurs membres, ne sont pas une noblesse, mais un patriciat.

Le roi, comme souverain, appelle ses sujets à partager avec lui le pouvoir législatif, et fait ainsi une aristocratie ; mais le peuple, là où il est souverain, appelle aussi les siens à partager ou à exercer son pouvoir; et je dis son pouvoir, car, dans la rigueur des prétentions démocratiques, telles qu'un parti les soutient aujourd’hui, tous, pairs, députés, etle roi lui-même, sont les délégués de la- souveraineté populaire. Ce peuple fait donc aussi son aristocratie en nommant ses députés, puisqu'il y a aristocratie toutes les fois qu'il y a partage du pouvoir législatif entre le souverain et les sujets. |

.Le roi communique à ses pairs l’hérédité de son pouvoir, et le rend ainsi fixe et perpétuel dans leurs familles, comme il est perpétuel dans la famille royale. Le peuple communique à ses élus, c’est-à-dire à ses députés, la mobilité du sien. Plus jaloux de son pouvoir que le roi de ses prérogatives, ilne l’aliène pas ainsi à perpétuité, et ne fait que le prêter pour un temps limité, et qui n’excède pas la durée du mandat du député. C’est cette mobilité qui caractérise la démocratie et qui la rend si dangereuse pour la stabitité et la tranquillité de l'Etat. Le renouvellement annuel de ces pouvoirs entretient dans la société une fermentation continuelle, Tous les ans, de nouvelles ambitions toutes fraîches, si jepuis m’exprimer ainsi, haïetantes d’avidité de places ou de renommée de tribune, viennent relever les ambitions mécontentes ou satisfaites, reprendre l’opposition là où les sortants l'ont laissée, et presque toujours la pousser plus loin.

C’est done la fixité ou la mobilité du pouvoir dans les mêmes mains qui fait la différence politique de l'aristocratie royale à l'aristocratie populaire ou à la démocratie ;

et J.-J. Rousseau en fait la remarque en comparant l'aristocratie noble de Venise à l’aristocratie bourgeoise de Genève, et ne voit entre elles aucune différence. On peut encore dire, entransposant les termes, qu’une chambre des pairs dans une monarchie est une démocratie royale, et une chambre des députés, une aristocratie populaire ; et l'on a vu quelquefois, et même en France, les deux chambres échanger leurs rôles, la démocratie dans la chambre des pairs et lJ’aristocratie dans celle des députés.

Voilà donc deux souverains ou deux pouvoirs, le pouvoir royal et le pouvoir populaire, par conséquent deux sociétés ou plutôt deux peuples d’origine différente, en présence, dans deux camps opposés, d’abord rivaux et bientôt ennemis ; et il ne fallait pas une grande perspicacité pour prévoir qu’ils ne tarderaient pas à se faire la guerre, et que l’un des deux, plus agressif parce qu’il est plus inquiet par sa mobilité même, l’emporterait tôt ou tard sur son adversaire mal retranché dans son immobilité défensive, et se reposant un peu trop sur la fixité de son existence et l’origine de son pouvoir.

C'est ce qui est arrivé. Maïs si, lors de invasion du gouvernement représentatif en France, on avait considéré qu'il y avait trop de noblesse anciennement propriétaire distinguée par de longs et loyaux services, et trop d'égalité politique entre ses membrés ; qu’il y avait aussi dans le fiers état trop de lumières, de richesses et d’existences honorables pour pouvoir sans danger et même sans injustice élever dans chacune de ces classes quelques-uns au-dessus de tous les autres, et les distinguer ainsi en pairs et députés, et simples citoyens, c'est-à-dire en pouvoir et en sujets : car on est pouvoir quand on fait la loi, et sujet quand on ne fait que lui obéir ; si l’on avait réfléchi que ce qui pouvait être supporté chez un peuple naissant, pauvre d'arts et de population, chez qui les ambitions n'étaient pas éveillées, ni les distinctions bien tranchées, ne pouvait pas convenir à une société vicillie dans la corruption, perdue de jouissance et de luxe, même de celui de l'esprit, et que le pouvoir, ce premier objet de tous les désirs, mis ainsi en loterie, y aHumerait toutes les passions ; On aurait reconnu, je crois, qu'il fallait laisser cette société poursuivre ou achever paisiblement sa vie, etne pas

tourmenter sa vieillesse ; que le système politique de l’école anglaise ne lui convenait pas plus que celui de l'école américaine, et qu'il arriverait qu'après des essais répétés et infructueux, et de longues agitations, on n’aurait constitué qu’une guerre intestine, légalisé que le désordre, et avancé. que la mort.

La pairie peut être une institution trèsconstitutionnelle, mais elle n’est pas une institution monarchique, et les sots qui demandaient une monarchie avec des institutions républicaines auraient pu se contenter de celle-là.

En effet, l'opposition dans la chambre élective, nécessaire ou du moins inévitable dans tout gouvernement à assemblées délibérantes, au lieu de trouver son écueil et un obstacle dans la chambre des pairs, Ja malheureusement trouvé trop souvent des auxiliaires, si même cette chambre n’a pas quelquefois pris l'initiative de la résistance aux propositions royales.

Cette même chambre, si hostile quelquefois aux ministres du ro1, à montré la plus déplorable faiblesse à l’égard de la chambre des députés, dontelle a souffert, sans se plaindre, les sarcasmes et les attaques ouvertes ou déguisées, plus occupée de ses titres et de ses costumes que de sa dignité.

C'est ce qui la perdue, et avec elle la royauté, qu'elle n’a pu défendre après s'être abandonnée elle-même à qui n’a pu la défendre.

La chambre des pairs n’a paru, dans sl ques occasions importantes, ni assez monarchique, ni assez religieuse, ni surtout assez politique. Elle avait reçu avec répugnance les pairs nommés par Charles X, et il lui a fallu subir sans résistance l’expulsion violente du tiers de ses membres et l« perte de son hérédité (1). |

Ainsi mutilée, décimée, déshéritée, si je puis m’exprimer ainsi, nommée par le roi, condamnée par le peuple, elle ne peut plus rien pour elle ni pour l'Etat.

Moins de philosophisme, d’intrigues, d’am bitions et de ressentiments auraient prolongé son existence et mieux défendu sa dignité.

La démocratie triomphe, la république est à nos portes, et ce que j'ai dit ailleurs avee une profonde conviction, je le répète ici : « La France république sera la fin de!

l’Europe monarchique, et l’Europe républi-| que sera Ja fin du monde. » "

(! L'auteur, nommé par Louis XVIH, n'avait pas d'intérêt personnel à se plaindre de cette expulsion.

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