PREMIER ARTICLE
(Conservateur, juin 1819.)
On ne peut s'empêcher de remarquer, ‘en parcourant le budget de cette année, que Ha guerre y est comprise pour 184 millions, et la justice seulement pour 17.
Si c’est beaucoup pour la guerre, c’est assurément bien peu pour la justice, et encore lies mauvais plaisants diront peut-être qu’on nous en donne pour notre argent; et certes, après tout ce que le ministre de la justice lui-même nous arévélé à latribune, des iniquités du jury, de cette institution sublime, que la philosophie a mise au rang de ses plus grands bienfaits, et même dans la séance du 26 avril, du peu d’indépendance réelle des magistrats, et de leur opposition aux nouvelles institutions, il est permis de croire qne cette dépense, tout imperceptible qu'elleest dans l’immensité de nos charges publiques, est encore assez inutile.
Les seuls frais de négociations du trésor royal, c'est-à-dire des intérêts de quelques avances, ou de l'épargne des frais detransport de l’argent monnayé dans les provinces, se sont élevés plus haut que.le budget
(4) Si, en 1814, on eût compris qu'il fallait . laisser reposeren France l'humeur guerrière si longtemps et si cruellement exaspérée, qu'on eût fait un puissant établissement judiciaire, un fort établissement religieux, et pour le moment réduit la
du ministère de la justice ; ce qui peut donner à la fois une idée de l’énormité de notre
établissement fiscal et de l’exiguité de notre
établissement judiciaire.
Non-seulement la justice, en France, ne
coûte que du 11 ou 12° de ce que coûte l’état :
militaire, mais encore, quand on yjoindrait les dépenses des cultes, de l'instruction publique et de bienfaisance, on trouverait que la partie qu’on peut appeler morale de notre budget, équivaut à peine à la moitié de ce que coûte le seul article de la guerre dans le budget matériel; rapprochement bien propre à nous faire admirer l’esprit du siècle et le progrès des lumières.
J'aurais cr, je l’avoue, avoir plutôt tout pacifié en France pour le présent, et mieux assuré l'avenir avec des proportions différentes entre la guerre et la justice; c’est-àdire entre la force morale et la force physique. On n’édifiera jamais rien en France que sur cette base. L'homme oppose la force à la force; il n'a rien à opposer à la justice (1) |
La dépense relative à la guerre irait plus
force militaire, nous n'aurions pas, il est vrai, de
recrutement forcé, et même nous serions privés
des droits réunis; mais le 20 mars n’eût pas eu lieu;
nos frontières n'auraient pas été confiées à la garde
de l'étranger ; nous n'aurions pas payé un milliard L]
cer PART. II, POLITIQUE. — CONSIDERATIONS POLITIQUES. 118
loin, si l’on y faisait entrer tout ce que coûte individuellement aux familles le recrutement forcé, tandis, au contraire, que la justice rend beaucoup à l'Etat, par les droits qu’il prélève sur les actes judiciaires.
Cependant, si la justice était aussi largement traitée que la guerre, et qu’elle fût en proportion raisonnable et nécessaire avec Ja population de la France, son étendue, ses besoins, en un mot, et ses intérêts, j'ose affirmer que la nation ne pourrait en supporter là dépense, obligée qu'elle est de pourvoir à tant d’autres services publics; et c’est ici qu’il faut admirer la sagesse el la perfection de nos anciennes institutions.
Autrefois la justice était rendue par Îles citoyensles plus riches, qui même achetaient de l'Etat l'honneur de le servir dans les fonctions de la magistrature, et le capital qu'ils lui avaient primitivement donné avait en entier tourné à son profit. Aujourd'hui, elle est aux mains, sinon des plus pauvres, au moins de ceux qui ont, en général, besoin, pour vivre, des appointements qu'ils en retirent, et Etat paye au juge sa Journée comme à tout autre fournisseur.
Il en était à peu près de même pour le service militaire. Si le juge achetait son office de son capital, l'officier de guerre servait, dit Montesquieu, avec le capital de son bien, et en temps de paix, beaucoup plus aux dépens de son revenu qu'avec ses modiques appointements.
La guerre, et même le service en temps de. paix, étaient alors ruineux pour le particulier, ce qui tendait à rendre les guerres et moins longues.et moins opiniâtres, tandis que le service moins prolongé ouvrait aux jeunes gens plus de chances d’avancement.
Aujourd’hui que la guerre a été si longtemps et si grandement profitable, sinon pour la France, au moins pour beaucoup de militaires, il s’est formé une population affamée de guerre, qui ne voit de prééminence que celle des armes, et de gloire que la conquête.
En mème temps que nos nouvelles institutions ont donné une nouvelle direction à notre esprit militaire, elles oônt ouvert aux familles opulentes ou les plus considérées par leur ancienneté, une carrière plus élevée et moins périlleuse que celle des armes, la pairie, qui, les associant au pouvoir, même héréditaire, les rapproche de laroyau-
de contribution, et nous serions aujourd'hui plus riches, plus forts, plus unis, plus tranquilles, et
té, et laisse entre elles et les autres familles un intervalle incommensurable en politique.
et que déguise mal, même en Angleterre, la familiarité ou la popularité des manières.
D'un côté, cette prodigieuse inégalité; de
l’autre, cette égalité rigoureuse que les lois
militaires établissent entre les jeunes gens qui commencent la carrière des armes, ne disposeront pas du tout à y entrer les enfants des familles honorées de la pairie, et ces familles historiques, comme les appelle Mme de Staël, se contenteront à l'avenir ce la gloire modeste consignée dans les procèsverbaux des séances de la chambre, et oublieront leur histoire ou chercheront à la faire oublier.
Mais parlout, et particulièrement en France, le peuple, laissé à lui-même, se gouvernait par l'exemple des classes supérieures; et lorsque le villageois voyait les enfants du plus grand propriétaire de sa commune, même le fils aîné aller se faire tuer ou estropier à la guerre, quoiqu'il pût chez lui vivre commodément, et même sans travailler, il en concevait une plus haute estime pour le métier des armes, et s’enrôlait volontairement. Le peuple, et même ceux qui nesont pas peuple, n'embrasseront donc plus la profession des armes que par la nécessité d’obéir ou celle de vivre, et c’est cette nouvelle disposition des esprits qui nous à conduits au recrutement forcé, donné au peuple comme les prémices de la liberté, et à l'Etat comme son unique moyen de défense. Nous aurons donc des armées inquiètes el toujours disposées au mécontentement qui résulte de la contrainte, des armées dont le service, tout entier aux frais de l'Etat, sera accablant pour les propriétaires ; des armées dangereuses pour les voisins, parce qu’elles feront la guerre dans l'espoir d’en profiter ; et comme une spéculation de fortune. Les républiques qui ne sont que commerçantes, comme était la Hollande, payaient largement leurs troupes; mais si elles leur donnaient de l'argent, elles leur refusaient de la considération, et les tenaient dans ur rang inférieur, pour leur ôter la tentatio::
de monter au premier. Aussi les armées de la Hollande ont-elles toujoursété à peu près aussi inutiles à l'attaque qu’à la défense, ct ne Jui servaient que dans ses colonies con.
tre des peuples barbares. L’Angleterre ellemême, à demi-monarchique, estimait bien
par conséquent mieux défendus contre létriu ger ger,
moins l’armée de la monarchie ou les troupes de terre que la marine, qui est proprement l'arme des républiques; et jusqu'aux guerres de la révolution, qui, en nous jetant dans la démocratie, a renforcé en Angleterre le système monarchique, les troupes ang’aises avaient bien mieux servi contre les Indiens que contre les puissances européennes.
Au resle, quelle que fût la dépense ou même le luxe de l’établissement militaire dans ces deux Etats, les fraisen étaient bien moins onéreux qu'ils ne le seraient en France, parce qu’en Angleterre et en Hollande il y avait beaucoup d'impôts indirects ettrès-peu d'impôt foncier. L’accroissement de l'impôt indirect est richesse, puisque, volontairement payé par les consommateurs ou par le commerce, l’accroissement des droits d’accise et de douanes prouve qu’il ya plus de consommation, et qu'il se fait plus d’affaires commerciales, au lieu que l'accroissement ou l’énormité de l’impôt foncier, tel qu’il est en France, ne prouvent que les besoins du gouvernement, et ne produisent que la misère des contribuables. -
La nature veut que la France soit monarchie,et les passions veulent en faire une république. La monarchie voudra des armées seulement pour sa défense : la république en voudra aussi, mais pour les jeter au dehors, parce qu'elle les craindra au dedans, et qu'il n’y apas d'armée plus à craindre pour le gouvernement que celle qu'il craint lui-même. Le chef-d'œuvre de nos monarchies avait été de faire des armées qui savaient supporter la païx, et n’en étaient pas moins braves à la guerre.Les armées de ja république, bonnes pour la guerre, sauront difficilement s’accommoder de la paix.
Ceux qui ont ôté au roi l’absolue et entière composition de l’armée, auraient dû réfléchir que les républiques n’ont jamais péri que par des armées républicaines.
Quand les chefs ne sont pas des princes, ils sont tentés de le devenir. Il faut donc, pour l'intérêt de l’Etat et de sa constitution, placer les princes du sang à la tête de l’armée. Les Anglais nous donnent, sur la composition et la direction de l’armée deterre qu'ils ont exclusivement confiée au roi, des leçons de sagesse que nous aurions dû imiter.
S'il y avait un peu plus de cannaissances politiquesen Europe, et surtout dans les mi-
litaires, on serait convaincu, par des expériences récentes, que les grandes armées
Gnt été partout inutiles à la défense extérieure des Etats, et trop souvent funestes à leur tranquillité intérieure, et qu’elles la menacent bien plus qu’elles ne l’affermissent. Quelque autre force que la force des armes, si souvent malheureuses, avait toujours défendu la France, maintenu lintégrité de son territoire, souvent même l’avait agrandi. Dans la supériorité de {la France, cette supériorité qui avait fait sa principale force au dedans et sa dignité au dehors, il entrait bien plus de moral que de matériel. Cette force était la force de la nature même qui avait, à l’aide du temps, son premier ministre, établi et ordonné 5es institutions dans un parfait équilibre : elle résultait surtout de la place qu'y occupait la magistrature, premier coïps de l’administration où l’armée. n’était que le second; la magistrature qui avaittoujours été la sagesse des rois même les plus sages, et la force des rois même les plus forts. Ce développement est tout à fait naturel à l’âge avancé de :la société qui s’étend à sa naissance par ‘es armes, et s’affermit plus tard par la justice. Ainsi l'enfant, après avoir développé ses forces physiques, devenu homme, se gouverne, et gouverne les autres par son intel ligence et sa raison, La ferce morale de la France, au dedans, avait fait sa considéra tion au dehors, et avait été comme le ciment qui avait indissolublement uni. au corps de l'Etat les parties même les plus récemment ajoutées, et donné à tous les points de sa vaste circonférence la force du corps entier.
Mais le premier moyen de sa force morale, je dirais presque le premier organe, était le pouvoir royal dont l'indépendance assurait la véritable liberté des peuples; car il n’y a de société libre que celle dont le pouvoir est indépendant, et la France était sous ce rapport la société la plus libre et même la seule libre de l’Europe, et par conséquent la plus forte, non de force d'agression, mais de force de stabilité. IL est bon d'apprendre aux partisans des constitutions populaires, qu'il n’y a pas d'Etats plus mal défendus contre les invasions et les partages, que ceux où le peuple est souverain. Comme la souveraineté est partout, et qu’elle n’est nulle part, elle n’est propriété entre les mains de personne, et on ne dépouille réellement personne enenvahissant tout ou partie de l'Etat. Un pays possédé à titre de souveraineté par le peuple est dans le cas d’un riche patri-