SUR LES RENTES
Qu'est-ce pour la politique que les rentes sur l'Etat, et quelle est la source secrète des variations de leur cours ?
.» Les rentes sur l'Etat sont un calcul de probabilité sur la solvabilité des gouvernements (et même sur leur vie politique, au-
jourd'hui qu'ils ont fait du crédit un principe vital), comme les rentes viagères sont un calcul de probabilités sur la durée de la vice humaine.
On pourrait demander s’il est d’une bonne politique, pour un Etat, d’afficher ainsi le thermomètre de sa force intérieure, et de donner à l'opinion le moyen de l’interroger à tout instant.
Ainsi les rentes au pair, ou les 100 fr. de capital pour 5 fr. de rente sont chez nous le plus haut degré de confiance en la stabilité du gouvernement. Le zéro, je veux dire le refus de la rente ou l'impossibilité au gouvernement de trouver à emprunter à aucune condition, serait le dernier degré de la défiance.
Entre ces deux termes extrêmes se placent et se balancent les divers degrés de crainte ou d'espoir, et c’est dans cet espace que s’agite la rente, et qu’elle hausse ou qu’elle baisse. :
Ainsi la rente à 50 fr., par exemple, représenterait cet état de la société qui offre autant de chances à la crainte qu’à l'espoir.
Autrefois des corporations, des villes, même de petites communes, trouvaient facilement à emprunter à 5, à 4 pour 100, même à 3. Aujourd’hui l'Etat, avec un milliard de revenu et un fonds considérable d'idées Jibérales, ne peut, au moins d’une manière permanente, élever la confiance des prêteurs beaucoup au-dessus de 7 à 8, et la laisse souvent tomber au-dessous.
Qnand un gouvernement emprunte, confiant en lui-même, il est censé offrir toujours sa rente au pair. Les prêteurs qui le connaissent mieux qu’il ne se connaît luimême, disent quelquefois sans le penser, plus souvent pensent sans le dire : « Votre papier ne vaut pas tant; vos affaires ont plus d'éclat que de solidité réelle, » etc., etc. [ls proposent, en conséquence, beaucoup moins.
Les derniers emprunts ont été pris au taux de 55 à 65, et la rente aujourd'hui n’est pas beaucoup plus élevée.
Au moment que l’emprunt se remplit, moins les prêteurs ont ou montrent de confiance, plus ils gagnent, puisqu'ils déboursent moins de capital pour obtenir le même intérêt. Quand l'emprunt est rempli et la rente consolidée , le cours n’a plus lieu qu'entre les particuliers, et alors il est plus réellement l'expression vraie des craintes ou des espérances.
Alors on joue sur ces craintes ou sur ces
PART. I. POLITIQUE. — SUR LES RENTES
espérances; je veux dire, que les possesseurs vrais ou fictifs de rentes parient les uns contre les autres à la hausse ou à la baisse, c’est-àdire, pour ou contre la prospérité des affaires publiques, ou, ce qui est la même chose, la solidité et la solvabilité du gouvernement ; et ce jeu, dont la rente est l’occasion et le prétexte plutôt que la matière, sert à lui donner un cours forcé et fictif qui peut la hausser ou la déprimer plus qu'elle ne devrait l’être, si elle était abandonnée à elle-même : c’est ce qu’on appelle l’agiotage.
Autrefois les rentes sur l’hôtel-de-ville de Paris, sur le clergé, sur les pays d’états ne donnaient pas lieu à l’agiotage, parce que dans un Etat tranquille et affermi on ne pouvait pas mettre en problème la solvabilité des établissements particuliers cautionnés par l'Etat ; et même les réductions d'intérêts trop souvent opérées par l’autorité dans les fonds publics, affligeaient les prêteurs et n’alarmaient pas les citoyens.
La moitié des parieurs, ceux qui jouent en baisse, ont donc intérêt que les affaires aillent mal, et s'ils le pouvaient, ils aideraient à faire baisser la rente et à troubler les affaires.
Il est aisé de voir que ce genre de spéculation est funeste à l'Etat. Il trouble le cours réglé des effeis publics ; il entraîne dans un jeu ruineux d’honnêtes rentiers qui voient, par des manæuvres quelquefois coupables, diminuer un capital qu'ils n’aspiraient pas à augmenter, et il crée, au milieu de la nation, une race ennemie qui est à l’affût des malheurs publics, et trouverait le moyen de jouer et même de gagner sur la pesté, la guerre et la famine.
Le gouvernement qui favorise ce jeu et s’y associe me paraît jouer et pour et contre lui-même, et nourrir le jeu pour le seul plaisir des joueurs, et il affaiblit Ja garantie qu'il doit aux rentiers sincères, de toute la protection qu’il accorde aux agioteurs.
Les rentiers qui ne sont que rentiers, et qui ont acheté des rentes pour en jouir comme d’un fonds de terre, sont réellement intéressés à la prospérité de l’Etat, et cependant, dans les temps de crise leurs alarmes en troublent toujours la tranquillité, et les rendent souvent plus dangereux même que les ennemis. C’est ce qu’on à vu, c’est ce qu’on verra toujours. Ils sont, dans un Etat en révolution, ce que sont, dans une maison en
feu, les locataires qui, pour sauver leurs meu-
qu’ils ne les aident.
Les étrangers, intéressés dans nos fonds, précipitent souvent aussi le cours desrentes. Comme ils n’ont jamais connu de la France que la sfalistique, c’est-à-dire rien, et qu’il y a peu d'Etats en Europe qui ne fussent renversés de fond en comble par dix fois moins de folies et de sottises qu’il n’en faudrait pour détruire la France, ils sont sujets à prendre l’alarme pour un discours de ministre ou pour un article de la Minerve, et ils vendent par peur. Quelquefois aussi leurs craintes peuvent être un calcul, comme leurs espérances; ils craignent quand ils veulent vendre, êt espèrent après avoir acheté.
Une autre chose encore \qui complique singulièrement le cours des rentes, et rend impossible quelquefois à faire, dans les causes de leurs variations, la part des hommes et celle des choses, est la difficulté de distinguer dans les actes publics de l’autorité ce qui se fait pour la conservation de i Etat, de ce quise fait pour la conservation du ministère, qui tient une si grande place ans un gouvernement représentatif.
Ce serait une étude curieuse que celle de tous les événements politiques, de toutes ces intrigues décorées du nom de coups d’Etat, plutôt de coups contre l'Etat qui depuis trente ans devaient faire hausser les rentes et ont fini par les faire baisser, ou devaient les faire baisser et ont fini par les faire hausser; et peut-être cette étude seraitelle un excellent cours de politique pratique.
En général, je crois que les hommes à opinions monarchiques ont été moins malheureux dans le jeu sur les rentes que leurs adversaires, et cela doit être, s’il est vrai que le cours haut ou bas de la rente soit l'expression de la confiance ou de la défiance générales.
Et pour ne parler que du moment actuel et d’un événement qui a eu un effet si fâcheux sur nos effets publics, l’année dernière, à pareille époque que celle où nous sommes, des joueurs et des plus forts étaient persuadés que l'évacuation de notre territoire devait sur-le-champ faire hausser la rente et baisser les impôts. Combattre avec des raisons cette idée où il n’entrait que des passions eût été folie. Celui qui aurait représenté que le séjonr des étrangers sur nos frontières était, pour les étrangers bien plus que pour nous un motif desécurité, et queles
bles, embarrassent les pompiers bien plus.
prêéteursétrangerss’empresseraientde vendre à l’instant que leurs troupes quitteraient la France, et feraient ainsi baisser nos fonds, tandis que l'obligation de payer leur retraite augmenterait encore la masse de rentes en émission; celui, dis-je, qui aurait hasardé cette réflexion, eût passé tout au moins pour un mauvais Français. Il fallait attendre l'expérience, l'expérience qui, trop tard consultée pour donner des avis, vient toujours assez tôt pour donner des leçons. La rente a baissé, et les impôts ont haussé, et il y a eu de grandes pertes et de terribles mécomptes.
La proposition faite à la chambre des pairs sur la loi d'élection devait, entre autres malheurs dont nous étions menacés, aflaisser la rente. Effectivement elle baissa le lendemain, je crois de dix centimes: mais, comme on avait oublié de faire jouer à ia fois tous les contre-poids de cette machine d'opéra, le même jour les effets de la banque haussèrent à contre-temps. Le rejet de cette proposition par la chambre des députés devait avoir sur la hausse des rentes un effet merveilleux, et, depuis le rejet, les rentes ont plus baissé que haussé. |
Par une suite de nos fautes ou de nos malheurs, la bourse de Paris est done encombrée de rentes flottantes qui sont sur la place comme des domestiques sans condition, et dont Paris voudrait fort se soulager sur les provinces; sur les provinces, tantôt instruments de ses fureurs, tantôt matière à ses plaisirs; que la capitale joue sur ses théâtres, et où elle voudrait aujourd’hui transporter ses tréteaux d’agiotage et jouer ses comédies d'intrigues ; sur ces provinces au détriment desquelles on centralise dans la capitale ce qui devrait être dispersé dans les provinces, et quelquefois, comme pour les inscriptions départementales, on disperse dans les provinces ce qui devrait être centralisé dans la capitale.
En général, dans les discussions sur les inscriptions départementales comme dans celle sur la proposition de M. le marquis de Barthélemy, s’il y a eu du côté des opposants une grande dépense de raisonnements, il y a eu une économie remarquable de raisons; et, sur cette proposition, le rapporteur, homme d’esprit, a, contre l'usage, refusé de donner les dernières, parce qu’effectivement on n’en avait encore donné d’aucune espèce. Dans la discussion sur la résolution de la chambre des pairs, tous les
raisonnements se sont réduits à ceux-ci :
«Il y a une intention perfide dans la proposition, et par conséquent dans la résolution; la proposition a excité les plus vives alarmes, et troublé la tranquillité publique; »
ce qui est à la fois une insulte au premier corps de l'Etat, et une mauvaise plaisanterie, pour ne pas dire une imposture. Dans la discussion sur Jes inscriptions départemen-