RHONE
(Conservateur, novembre 1818.)
M. Camille Jordan, député de l’Aïn, vient de publier un écrit de deux cents pages,sous le titre de La session de 1817, aux habitants de l’Ain et du Rhône.
Cette sorte de compte rendu par un député à ses commettants, et même à d’autres que ses commMettants, n’est pas très-constitutionnelle, et l’auteur en fait la remarque.
L'exemple, dans d’autres eirconstances, pourrait n’être pas sans inconvénients ; et si M. Camille Jordan s'adresse ainsi à deux départements, d’autres, se considérant avec raison comme députés de la France entière, pourraient rendre compte de leur mission à tous les départements. [Il est vrai que, pour justifier cette démarche inutile, M. Camille Jordan se place hors de ligne et dans une exception toute particulière. Il a cru que la hardiesse singulière avec laquelle il s'était exprimé à cette session, et avait osé, sur quelques points, différer du gouvernement auquel l’attachent d'honorables fonctions ; enfin la situation difficile et neuve où il s'était trouvé, lui faisaient un devoir naturel, peut - étre nécessaire, d'expliquer (cette situation) au moment où allait expirer sa mission législative.
Il y a, ce me semble, dans cette justification plus de naïveté que de modestie. M. Camille Jordan ne s’est pas. exprimé à la tribune avec plus de hardiesse que bien d’autres; il n’y a pas de hardiesse à dire la vérité ou ce qu’on prend pour elle, surtout quand on est en général du côté des plus forts.
M. Camille Jordan n’est pas le seul député qui, attaché au gouvernement par d'honorables fonctions, ait osé n’être pas toujours de l'avis du gouvernement. Sa situation, dans
la chambre comme député, n’est pas plus difficile que celle de tous ses collègues ; elle n’est pas neuve; et je ne connais qu’un de nos honorables collègues, M. Benoît, qui ait quelque droit à trouver neuve la situation de M. Camille Jordan à l'égard du gouvernement,
Quoi qu’il en soit, cet écrit a paru en temps utile :les élections allaient s'ouvrir dans les deux départements auxquels M. Camille Jordan adresse l’exposé de sa conduite législative, et dans l’un desquels il avait été nommé président du collége électoral. Dès qu’on ne peut pas encore, comme chez les Romains, paraître aux élections revêtu d’une robe blanche, il est tout à fait permis de s’y faire précéder par un écrit, et je ne blâme ni le but ni le moyen. -
Mais M. Camille Jordan n’aurait-il pas pu parler de lui, et même avec éloge, sans parler autant des autres, et s’acharner sur une partie de ses collègues avec tant d’intolérance el d’acrimonie? Ne pouvait-il rendre un compte particulier de sa mission, dont il n’a presque rien dit, sans rendre si longuement et avec tant de détail le compte de ses collègues ? Je suis loin de penser que les fonctions de conseiller d’Etat ôtent au député le droit de censurer à la tribune législative les propositions du gouvernement; mais je crois en même temps que cette place et celle de député commandent à celui qui les réunit plus d’égards et de mesure, une discussion moins âcre et moins amère; je pense qu’à ce double titre l’auteur devait, plus que tout autre, l’exemple de l'union, de l'oubli, du support, s’il aime mieux, pour
les opinions qui ne sont pas les siennes, il est vrai, mais qui peuvent être soutenues avec autant de bonne foi, de lumière, de désintéressement; je pense enfin que s’il est permis au député de contredire le gouvernement, il peut être interdit au conseiller d'Etat d’exciter les haines populaires.
Je cherche la cause de la colère de M. Camille Jordan, et ne peux la trouver. Il a été, ce me semble, dans tout le cours de sa carrière législative, plus agresseur qu’attaqué.Il a souvent attaqué ses collègues et personnalisé leurs opinions, quelquefois même par des éloges adressés à leur personne. Il a attaqué, dans l’aflaire de Lyon, des administrateurs, des militaires, un tribunal tout entier ; il a attaqué même le ministère, et fut lui-même étonné de sa hardiesse singulière.
Sans doute on lui a répondu; mais la réponse la plus sévère publiée contre lui n’est pas partie des rangs qui lui sont opposés.
On dirait que l’auteur se croit seul à défendre et par conséquent à saisir le véritable sens de nos institutions. Il s’identifie avec elles, c’est à elles qu’on en veut lorsqu'on le combat. Les attaques dont elles sont l’objet lui paraissent bien moins dirigées contre lui que contre les principes qui nous régissent; et c’est à ce titre qu'il monte en chaire pour donner à toute la France des leçons de politique constitutionnelle.
L'auteur commence par remarquer chez tous les peuples libres qui veulent se donner des institutions nouvelles, par remarquer, dis-je, comme un phénomène digne de fixer l'attention des politiques éclairés, la lutte des divers partis contre ces mêmes institutions. Faible philosophe! qui admire comme um phénomène l’effet le plus simple, le plus naturel, le plus inévitable. Des hommes veulent imposer leur raison à des hommes aussi raisonnables qu’eux, et donner à des hommes tous naturellement indépendants les uns des autres, des lois non pour régler des intérêts privés et des conventions arbitraires, mais des lois fondamentales de l'existence politique des hommes en société, des lois non de position, mais d'état, ces lois que la nature semblait, du moins en France, s'être réservées, et M. Camille Jordan s'étonne des résistances |!
L'auteur entre dans le détail. Ce sont d’abord des exagérations opposées qui combattent ces nouvelles institutions avec une égale Diolence et franchise. Mais bientôt plusieurs, apprenant à compler sur la ruse plutôt que
sur la force, prendront le parti de ces institutions, mais pour les exploiter à leur profit, les corrompre dans leur source, les détourner de leur but, etc. Ce n’est pas tout. À cété de ces adversaires ouverts ou cachés de ces institutions, se trouvent des hommes sincères qui, tout en les acceptant de bonne foi, n’en connaissent qu'imparfaitement le véritable esprit, et se laissent entraîner à dénaturer ces mêmes institutions qu'ils prétendent soutenir.
Tel est, dit-il dogmatiquement, le développement naturel, peut-être nécessaire, des institutions libres chez les peuples divers.
Mais si ce développement es£ naturel, peutêtre nécessaire, pourquoi s’en plaindre, et comment l’empêcher ? L'auteur fait ici un principe général d’un accident local et particulier, et il serait, je crois, assez embarrassé s’il fallait en chercher un exemple tout à fait semblable ailleurs qu’en France.
Aussi il en fait tout de suite l’application à la France, où l’on a vu, dit-il, des oppositions déclarées et contraires, l’une invoquant l’illégitimité avec tout le cortége des doctrines révolutionnaires , l’autre demandant hautement que le prince régndt sans Charte; et il ne peut citer à l’appui de cette dernière assertion, et encore citer en note et avec quelque tirnidité, que de prétendues adresses qui- circulaient dans les départements, et dont aucune, que je sache, n’est parvenue aux chambres; comme si nous n’avions pas vu mille fois en France, depuis la révolution, des adresses clandestines fabriquées et répandues par un parti pour rendre l’autre odieux, et qu'on püût bâtir un système d’allégations et de preuves sur un pareil fondement |
Mais bientôt ces deux oppositions se sont démembrées. À la voix de quelques chefs plus habiles et plus calmes (l’auteur dira plus loin page 161, qu'il n'existait point de chefs reconnus, ni sur aucun banc, des agrégations qui voulussent reconnaître des directions individuelles); à la voix de quelques chefs, la. plupart se sont subitement rapprochés des institutions nouvelles ; mais il est difficile de s'abuser longtemps sur des concessions semblables : et la preuve qu’en donne l’auteur est surtout une censure chagrine de l'administration qu’il a lui-même, fonctionnaire dans cette administration, censurée avec une hardiesse singuliere, qui a rendu sa siéua-
tion dans la chambre difficile et neuve.
On n’est pas au bout. L'auteur dissèque
jusqu'aux moindres fibres de lopposition aristocratique, et je doute que les consulteurs du Saint-Office soient aussi habiles à démêler l’hétérodoxie religieuse, que M. Camille Jordan l’est à découvrir, sous ses divers déguisements, l’hétérodoxie politique.
Du sein de cette exagération royaliste, continue notre auteur (car l’exagération opposée lui paraît beaucoup moins coupable), sont sortis d'autres hommes qui, fatiqués d’un rôle toujours pénible d'opposition, se sont ralliés par des signes divers non-seulement aux institutions, mais à l'administration actuelle, se sont annoncés comme les utiles auxiliaires du pouvoir ; mais qui, nourrissant loujours, ef souvent à leur insu, une invinci ble àüntipathie contre les principes de la Charte dont ils ont fuit un abri passager, s'efforcent d'échapper à ce qu'ils ont essayé d'accepter, n'embrassent les institutions que pour les mutiler, ne servent le gouvernement que pour le compromettre, etc.
Ceei est trop fort et dépasse toutes les bornes. Quoi! méme à son insu, on peut, sans le savoir et le vouloir par conséquent, nourrir une invincible antipathie contre ses principes ; on peut, à son insu, n’embrasser les institutions que pour les mutiler, ne servir le gouvernement que pour le compromettre, etc. ? Et ce que je saurais de mes propres sentiments d'amour ou de haine, de sympathie ou d’antipathie, M. Camille Jordan le saura et lira, mieux que moi-même, dans mon cœur |! Mais qui sera donc assuré de son salut politique ? Il faudra donc faire celuilà, comme l’autre, avec crainte et tremblement ; et, à moins qu’on étrangle un ultra de ses propres mains, comment se répondre à soi-même qu’on ne sera pas, aux yeux du grand inquisiteur, digne de figurer dans son auto-da-fé? Eh bienl je le dis sérieusement, de tout ce qui aura été ou sera dit, ou écrit contre nos institutions nouvelles, rien n’a été ou ne sera plus dangereux que ces lignes intolérantes de M. Camille Jordan; rien qui puisse leur faire autant d’ennemis.
Comme il n’y a rien de plus odieux, de plus vil, de plus lâche que l'hypocrisie, rien de plus opposé, en général, au caractère français, il n’y a pas d'homme, d’un esprit fier et d’un
caractère élevé, qui ne préfère être rangé dans
la classe des opposants, quels qu’ils soient, que dans celle des fourbes et des hypocriies ; et les hommes, dont vous auriez dû accueillir le silence, excuser la timidité,