PART. II. POLITIQUE. — SUR UN ECRIT DE M. CAMILLE JORDAN
encourager l'incertitude, pardonner Îles répugnances, écouter les avis ou apprécier les services, certains, quoi qu'ils fassent, de ne passer à vos yeux que pour des traîtres el des menteurs, vous prieront de les honorer de votre haine, et de leur faire grâce de vos soupçons.
M. Camille Jordan revient sans cesse sur cet odieux reproche de duplicité et de fausseté : c’est tantôt le faux honneur, tantôt le faux sentiment religieux. Il ne voit de droiture, de bonne foi, de sincérité, que dans lui-même ou dans ceux qui partagent ses opinions. Il ne sait pas qu’à considérer en général l’état et le genre des opinions politiques qui nous divisent, s’il est possible d’embrasser avec franchise un système mitoyen, et qui se compose de deux systèmes opposés, il est beaucoup plus facile d’adopter et de défendre franchement un système franc, absolu, extrême si l’on veut, qui entre plus naturellement dans l'esprit, s’assortit mieux à certains caractères, et dont il est, à la fois, plus difficile et de méconnattre la vérité ou de découvrir l'illusion : et la franchise, dans les opinions, vient beaucoup plus de la nature du système que l’on embrasse, que des dispositions de ceux qui les adoptent. Pour moi, je fais profession de croire à la franchise, sinon de toutes les opinions, du moins à celle de tous les opinants.
On ne peut s'empêcher de retrouver, dans cette intolérante doctrine, la trace de l’exaltation religieuse dont on assure que l’auteur a été atteint dans sa jeunesse, qui lui faisait regarder l'ombre du mal comme le mal lui-même, et porter la religion jusqu’à la mysticité : c’est, avee la même droiture de cœur, la même vivacité d'imagination, la même exagération dans les idées, le même défaut de mesure dans l'esprit, et de solidité dans les principes.
Oui, sans doute, la Charte, comme toules les institutions humaines, a ses partisans et ses détracteurs. Elle aurait également des détracteurs quand il n’y aurait, en France, que des laboureurs et des commerçants ; elle en aurait quand il n’y aurait eu aucunes institutions précédentes, et qu’on aurait pris la nature au sortir des forêts. C’est le sort de tous les établissements de main / d'homme, par la raison que j'ai donnée, que tout homme, quel qu’il soit, qui ne parle qu’au nom de l’homme ou des hommes lorsqu'il veut imposer aux hommes des lois
constitutives et fondamentales, est assuré de réveiller en eux le sentiment de leur indépendance naturelle, et plus encorechez une nation lettrée; au lieu que les institutions venuesde la nature et du temps, insensiblement et sans efforts, s’établissent sans résistance, parce que la nature est la législation de l’auteur de toute société, et le temps son moyen universel ; et que, dans tout ce qu’on appelle esprit du siècle, lumière du siècle, progrès de la raison, etc., je ne peux voir que l'esprit et la raison d’hommes comme moi, sujets à l’erreur comme moi, dont je mecrois l’égal en raison et en connaissances, et auxquels même:je me crois supérieur, pour peu que je me laisse aller aux suggestions d’une vanité trop naturelle.
Mais tous ceux qui sont ou qu’on suppose être les détracteurs des nouvelles institutions, veulent-ils les détruire ? Le veulentils, les pairs qu’elle a placés dans un rang si éminent, et qui seuls partagent, avec la royauté, le pouvoir même héréditaire? Et quels sont les priviléges féodaux, ces priviléges qu'on suppose l’objet de tant de regrets, qui aient jamais approché de cette prérogative ? Le veulent-ils, les députés des provinces, bornés autrefois, même pour les nobles, à un avancement militaire qui, pour la plupart, n'allait pas au delà du grade de capitaine, ou à une charge de conseiller au parlement, sans aucune autre perspective, et qui peuvent aujourd’hui, avec des talents et de la capacité, quelquefois même seulement avec de l'intrigue, s'ouvrir, dans l’administration, la carrière la plus honorable?
Non, mais comme la Charte, qui n’a dû poser que des principes, ouvre nécessairement la porte à des applications diverses et à des corollaires plus ou moins directs de ces axiomes, les uns ont voulu l’interpréter dans
un sens, les autres dans un autre ; et, quels
que soient l'esprit et la droiture du cœur de M. Camille Jordan, il n’a pas reçu d’en haut le droit exclusif d'interpréter la Charte, et d’en fixer, tout seul, le véritable sens.
Les plus habiles attendent : ils savent que, si la Charte remplit toutes les conditions d’une loi naturelle et fondamentale, les efforts de tous ses détracteurs ne sauraient la détruire, et elle sortirait du creuset de la contradiction plus pure et plus brillante ; que, si elle contrariait l’ordre naturel, et par conséquent le sens durable de la société, les efforts de tous ses partisans ne sauraient lalfermir. Quand on laura assez interprétée
dans le sens démocratique, si l’on s’est trompé, on reviendra sur ses pas, et on l’interprétera dans un sens plus monarchique ; et les événements, qui sont toujours l'épreuve des opinions, nous apprendront | quelle est, de ces deux manières de consi- | dérer notre loi fondamentale, celle qui con-
vient le mieux à la société. Je ne peux voir, . dans cette lutte, que l’état naturel, presque nécessaire, où la révolution nous a placés.
M. Camille Jordan l’a vu de même, et je trouverais plus de philosophie à souffrir la contradiction des opinions que la Charte :
elle-même a déclarées libres, et qui ne peut :
tourner qu’au profit de la raison et de la
vérité. APE
Iltire ses preuves de toutes les nuances d’opposition royaliste au principe de la Charte, des discours ou écrits des personnes qui, par les emplois qu'elles remplissent ou les serments qu’elles ont prétés, témoignent avoir accepté nos institutions, et se présentent comme les plus fermes soutiens du pouvoir, quoique sans étre avoués par le pouvoir luimême. Cette dernière phrase est mal sonnante en constitution. Car ces députés chez lesquels il a, dit-il, soigneusement puisé une profession de foi, et dont il cite les expressions soulignées, textuellement tirées d’opinions imprimées, pour que les lecteurs reconnaissent facilement ce qu'ils ont entendu de la bouche des principaux oracles de toute cette doctrine ; les députés, dis-je, ne sont pas les soutiens du pouvoir, ce qui convient aux agents civils et militaires de l’administration; mais ils sont membres du pouvoir et pouvoir eux-mêmes ; et il est étrange que M. Camille Jordan, si habile à saisir le vrai sens de nos institutions, avance qu’ils ne sont pas avoués du pouvoir, lorsque, revêtus par leur élection même d’une portion de ce pouvoir, ils l’exercent à ce seul titre, et ne peuvent demander aucun autre aveu.
Quoi qu’il en soit, je m'attendais que l’auteur allait développer son accusation, et citer en détail les opinions dans la session de 1817, qui lui ont paru répréhensibles, en les qualifiant comme on qualifie à Rome les hérésies par le plus ou le moins d’hétérodoxie des propositions censurées. Cependant cette annonce s’est réduite à quatre ou cinq lambeaux de phrases séparées de tout ce qui précède ou de ce qui suit; dans les opinions d'où elles sont extraites : telles que
- hérésie politique, un grand péché originel,
la souveraineté populaire, composer avec les
erreurs el les opinions, creuser un lit pour le torrent au passage, etc. La manière de citer est si peu exacte et si peu propre à éclairer le lecteur sur le vrai sens des auteurs de ces passages, que si on voulait les proposer comme des bouts rimés à remplir, il serait facile de les faire cadrer avec les opinions constitutionnelles les plus orthodoxes. La dernière citation, creuser un lit pour le torrent au passage, m'appartient, si je ne me trompe; et si M. Camille Jordan veut prendre la peine de relire mon Opinion sur le recrutement d’où elle est tirée, page 13 et 44, il verra qu’il s’est tout à fait mépris sur le sens qu’il lui attribue, et qu’elle ne présente aucune allusion, même éloignée, à la Charte et à nos institutions.
Mais enfin la Charte a-t-elle autant d’ennemis que lui en suppose ou lui en fait M. Camie Jordan? Les trois partis qui divisent l'assemblée, fidèles à leurs serments, Jui obéissent tous ; et où prendrait M. Camille Jordan le droit d'interroger les affections intimes des individus, ou d'expliquer leurs actions par leurs pensées, au lieu d’expliquer leurs pensées par leurs actions? Sans doute il ne sera pas plus exigeant pour la Charte que ne l’est pour elle-même la Divinité, qui ne demande qu’à quelques âmes privilégiées l’amour ardent de sainte Thérèse, et n’exige de tous que l’obéissance à ses lois, nous défendant surtout de nous juger les uns les autres autrement que sur les actions extérieures, et se réservant à lui seul le secret des cœurs et des intentions.
Je vais plus loin, et j'ose dire que les royalistes constitutionnels, que M. Camille Jordan lui-même, sont des amants bien froids de la Charte auprès des indépendants, et que si les uns aiment la Charte, les autres l’idolâtrent; et ils savent bien pourquoi. Car tandis que les constitutionnels, pleins de confiance dans leurs théories, admirent dans la Charte un gouvernement représentatif, c’est-à-dire un gouvernement royal mêlé d’un peu de démocratie, les indépendants, plus forts sur le positif, y voient ou croient y voir un gouvernement démocratique mêlé d’un peu de royauté; et tandis encore que les uns, regardant la démocratie comme un ingrédient nécessaire, sont tout occupés à en régler la dose et luttent péniblement contre cet élément envahisseur de sa nature, et dont M. Camille Jordan apprécie lui-même la redoutable énergie, les autres, plus décidés et ne voyant dans la royauté qu’un élément