‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 174 sur 306 · DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF · texte numérisé non relu

DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF

(Rénovateur, 6 octobre 1832.)

M. le garde des sceaux, en interdisant, dans sa circulaire aux procureurs généraux, toute discussion sur le principe du gouvernement représentatif, a porté une atteinte grave à la liberté de la presse, regardée, à tort ou à raison, comme le palladium, ou plutôt la vie du gouvernement représentatif, à cette presse qui, par les bras de ses ouvriers, a renversé une royauté de quatorze siècles, et en a improvisé une nouvelle en quelques heures.

On a dû conclure de cette défense que le principe du gouvernement ne pouvait supporter la discussion; car si le principe est vrai, la vérité n’a rien à craindre de l’examen, et s’il est faux, la société a tout à gagner à en reconnaître l'erreur.

Quoi qu’il en soit, la défense n’empêchera pas la discussion, et ne fera que la rendre plus circonspecte, ou peut-être plus animée.

Et si Ja religion ne défend pas l’examen respectueux de ses dogmes, pourquoi la politique ne permettrait-elle pas la discussion calme et raisonnée de ses principes?

Le principe du gouvernement représentatif est la souveraineté du peuple.

La souveraineté est le pouvoir suprême, le pouvoir au-dessus de tous les pouvoirs, et celui qui donne l’être et l'impulsion à tous les pouvoirs subordonnés.

On avait cru jusqu’à présent, dans toutes les sociétés anciennes et modernes que le pouvoir suprême universel ne pouvait être que celui de Dieu : À Jove principium, disaient les paiens; Omnis potestas a Deo, disent les Chrétiens.

Nous avons changé tout cela; mais si tel est l’attribut du peuple, le peuple donc est Dieu : et où réside cette divinité? quelle étoile mystérieuse nous conduira jusqu’à elle, pour que nous puissions lui porter nos adorations et nos hommages? Nous la chercherions en vain. Le mot de peuple est un

nom collectif qui représente une idée abstraite, pure création de la pensée, qui, faisant abstraction des individus dont le peuple se compose, en compose elle-même un être sans réalité, un être fictif, et que, à cause de cela, on appelle un étre de raison. |

Nulle part donc on ne voit, on ne peut voir un étre peuple, mais seulement des in- | dividus isolés, indépendants les uns des autres, sans lien entre eux ni cohésion naturelle, et dont aucun ni tous ensemble n’ont naturellement de pouvoir sur leurs semblables. « Il n’y a pas d’impératif de l’homme à l’homme, » dit à sa manière un célèbre philosophe allemand, Fichte. Ainsi c'est aux hommes les plus positifs, aux Français, qu'on donne comme une fiction ce qu’il y a au monde de plus positif et de plus réel, le pouvoir. Si ce n’est pas là une absurdité, c’est du moins une illusion, mais qui devient une réalité entre les mains des ambitieux, qui ne font le peuple souverain de droit que pour se faire eux-mêmes souverains de fait.

£t qu'on ne dise pas que Dieu, en qui nous plaçons le pouvoir suprême, est aussi une abstraction : car le christianisme l’a réalisé dans la personne de l’Etre divin, qui s'appelle lui-même le Roi des rois de la terre, et a été reconnu en cetle quaité par les nations les plus puissantes et les plus éclairées.

Je cherche donc le peuple, et je ne vois que des individus dans les ateliers, dans les boutiques, dans les salons, sur les places publiques, dans les théâtres, dans les bagnes, dans les maisons de détention, dans les émeutes, enfin dans des situations dont les unes font un étrange contraste avec la nature et les fonctions de la souveraineté, et les autres ne me représentent aucune idée de la dignité du souverain. Je vois ce peuple dans les temples, dans les armées;

, mais là il ne commande pas, il obéit. Je le vois encore dans les assemblées législatives, et si c’est là que le peuple exerce sa prétendue souveraineté, ce n’est pas là du moins qu’elle paraît avec le plus d'avantages, et ses tumultueuses délibérations et ses résolutions contradictoires et précipitées ne me donnent pas une haute opinion de sa raison souveraine.

Je vois ce peuple d'individus, avec la faiblesse de son intelligence, la grossièreté de ses habitudes, la dépravation de ses mœurs, la violence de ses premiers mouvements, sa crédulité, ses préjugés, son ignorance, ses passions, sa rage de détruire. Et quel respect peut-il m’inspirer pour sa souveraineté, quand une partie de ce souverain est sans cesse occupée à combattre, à force de lois et de châtiments, l’autre partie, pour l'empêcher de se détruire elle-même et de détruire la société (1), Il est vrai, selon le protestant Jurieu, que le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin d’avoir raison pour valider ses actes; car, s’il veut se faire mal à lui-même, qui a le droit de l’en empécher ?

En sorte que le souverain en qui doit se trouver la raison intelligente, la volonté de la société, peut lui-même se passer de raison, d'intelligence et de volonté éclairée et raisonnable.

Mme de Staël va plus loin encore : « Il n’est aucune question, dit-elle, ni morale ui politique, dans laquelle il faille admettre ce qu'on appelle l'autorité. La conscience des hommes est en eux une révélation perpétuelle et leur raison un fait inaltérable. » C’est la théorie du fanatisme.

C’est, comme on le voit, le protestantisme qui, en attribuant au peuple l'autorité sur la religion, lui a conféré en même temps l'autorité politique. Mais du moins les protestants supposent une révélation immédiate et particulière de la Divinité, qui donne à chaque sectateur de leur doctrine le goût et l'intelligence de la loi, et fait comprendre le sens des divines Ecritures à ceux-là même

() L'homme sensé qui entend parler sans cesse

de ISôuveraineté du peuple, qui sait tout ce que : ses délégués ou ses officiers sont obligés d'employer ‘de lois, de force et de vigilance pour contenir celui v”dont ils sont les mandataires, et qui voit qu’un homme, membre du souverain, ne peut pas sortir de sa commune, même pour aller gagner sa propre vie, sans s'être fait dépeindre de la tête aux pieds, et avoir fait enregistrer, ne varielur, la hauteur de sa taille, la forme de son nez, la couleur de son teint, de ses yeux, de ses cheveux, son âge, ct

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