‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 195 sur 306 · SUR L'EMPLOI DE QUELQUES TEMPS DU VERBE ÊTRE · texte numérisé non relu

SUR L'EMPLOI DE QUELQUES TEMPS DU VERBE ÊTRE

Je crois qu’on peut juger ave certitude de l’état intérieur d’une société par les différentes manières dont la famille y emploie le verbe étre.

Partout où la famille peut dire avec confiance : Je suis et je serai, il y a sécurité de profession pour le présent, garantie de propriété, et même espoir fondé d'avancement et de progrès pour l’avenir ; et c’est tout ce que les hommes peuvent demander de la société, et tout ce que Dieu même leur a donné pour leur bonheur temporel.

Mais dans une société en révolution, au-*

cune famille ne peut dire : Je suis, et moins encore : Je serai; il n’y a plus ni présent assuré, ni avenir garanti, ni possession tranquille, ni propriété inviolable, ni espérances fondées, et les temps du verbe changent comme les temps de la société.

Alors beaucoup de familles disent : J'ai été; mot douloureux, mot cruel, mais qui exprime un déplacement de propriété, et non un changement d’état de l’homme luimême, c’est-à-dire, pour parler en métaphysicien, qu’il porte sur l’uvenir de l'homme et non sur son éfre, et ce n’est que dans les Etats anciens que se voyaient les révolutions qui faisaient de l’homme libre un esclave, ou de l’esclave un homme libre; tandis que dans les nôtres elles font d’un riche un pauvre ou d’un pauvre un riche. Là les révolutions frappaient sur l'homme lui-même

(Défenseur, juin 1820.)

et changeaient son état, ici elles frappent sur la propriété et ne changent que la fortune.

Mais les regrets d’une fortune perdue, et pour des motifs dont on s’honore, sont les moins cuisants et les plus supportables de tous, et l’on s’accoutume beaucoup mieux qu'on ne l’aurait cru à des revers de fortune. Il y a même très-souvent des compensations à ce malheur. 11 y a, dit Bossuet, je ne sais quoi de noble que le malheur ajoute à la vertu; et, avec un peu de religion ou seulement de philosophie, en supporte, et surtout en France, son malheur d’assez bonne grâce.

D'ailleurs les regrets de ce qu’on a perdu sont finis et déterminés comme leur objet.

L'imagination n’y ajoute rien et en ôterait

plutôt. Tel homme qui a perdu cent mille

livres de rente s’estimerait heureux d’en avoir recouvré vingt-cinq; et en général, sauf quelques exceptions, tout le monde est assez raisonnable sur ce point, et finit par s’arranger dans sa position, où se trouve, du moins pour ceux qui se rappellent la cause de ce sacrifice, cette paix du cœur qui surpasse tout sentiment. (Philip. 1v, 1.) Mais dans une société en révolution, si bien des gens peuvent dire : J'ai été, en France, par un concours extraordinaire de circonstances, comme tout ce qui s’y passe est une succession rapide de révolutions,

beaucoup, au lieu du passé * J'ai été, emploient le futur conditionnel : J'aurais été, mot terrible, source intarissable de désespoir pour l’homme, et de troubles pour la société.

Malheur donc à la société où les uns peuvent dire : J'ai été, et les autres : J'aurais été, et où personne ne peut dire : J'e suis ou je serai! S'il y a dans ce monde un Etat qui ressemble à l’enfer, c’est à coup sûr celui-là.

En effet, le futur conditionnel j'aurais été, vague comme l'avenir, infini ou indéfini comme nos désirs, renferme toutes les espérances et toutes les illusions, et produit, sans terme possible, toutes jes irritations et toutes les douleurs. Ici rien n’est mensonge, tout est conviction, et la folie elle-même : pas un commis aux droits réunis qui ne dise, et de bonne foi : J'aurais été inspecteur général; pas un auditeur qui ne dise : J'aurais été conseiller d'Etat; pas un conseiller d’Etat qui ne dise : J'aurais été ministre ou direc-

teur général; pas un lieutenant qui ne dise:

J'aurais été colonel; et ici le futur conditionnel est appuyé sur les deux plus grandes certitudes que l’homme puisse avoir : certitude intérieur de son mérite personnel, qui n’admet pas le moindre doute sur la réalité de ses espérances; certitude extérieure que donne une assez longue expérience de semblables fortures et d’avancements aussi rapides.

Aussi dans la manière générale dont j'aime à cousidérer les choses de ce monde, et la - langue analytique que je me suis faite pour exprimer mes idées, je ne dis plus des hommes de telle ou telle époque, maïs des j'ai

été ou des j'aurais été, et je trouve à la fois,

dans ces dénominations abstraites, moins de prise aux animosités et aux haines, et plus de sujets de réflexion et même de règles de conduite pour ceux qui gouvernent.

Il y a cette différence entre ces grandes divisions des hommes, en France et partout où nous avons porté nos armes et nos révolutions, que l’on peut, par un compte clos et précis, évaluer, à quelques mille francs près, toutes les pertes, et même, avec quelques miilions de rentes, réduire au silence les j'ai été; mais que toutes les propriétés de la France, toutes les finances de l’Europe, tous les trésors du Mogol ne pourraient combler le vide immense où les j'aurais été aperçoivent tant d’espérances déçues et d’ambitions arrêtées dans leur course, tant d'illusions qui paraissent des certitudes, tant de

regrets d’honneurs, de décorations, de fortunes, de dons qui formaient des patrimoines considérables, de majorats qui étaient des principautés; que sais-je? peut-être des royaumes : car si les un disent : J'aurais été maréchal d’empire, d’autres, tant est puissante l'influence d'un exemple, fût-il unique, disent peut-être : J'aurais été roi.

L'homme d’ailleurs ne peut pas regretter avec excès ce qu'il a réellement perdu, parce qu’il n’est jamais content de ce qu’il possède, et qu'arrivé aux termes de ses désirs il est tout étonné de désirer encore, et qu'il serait réellement malheureux s’il parvenait à un point où il ne pôût plus rien désirer; mais il regrette infiniment et avec désespoir ce qu’il croit qu’il aurait pu avoir, parce que l'imagination ajoute à ce bien fantastique tout ce que la possession ôte à un bien réel, et qu’il se persuade qu'arrivé à ce terme, qu'il ne voit qu’à travers le nuage des illusions, la faculté de désirer qui Île fatigue aurait été en quelque sorte épuisée.

Cet état de société est le plus extraordinaire qui se soit jamais présenté ; et si ceux que des événements extraordinaires comme tout le reste ont appelé à prononcer sur nos destinées l’avaient compris et médité, peutêtre auraient-ils aperçu des dangers qu'ils ne soupçonnaient pas, et des moyens de salut qui leur ont échappé. Is ont tout connu, hors le cœur humain, ses passions et ses maladies; et c’est cependant ce qu’il importait le plus de connaître. On n’a vu que ceux qui pouvaient dire : J'ai été, et on s’est appliqué avec un soin tout particulier, et qui avait quelque chose d'assez peu humain, à leur faire bien sentir leurs pertes, et à leur ôter jusqu’à l'espoir de rien recouvrer. Leur malheur a été consacré dans la loi la plus fondamentale par l’article le plus fondamental, et le seul peut-être auquel on ait attaché une importance réelle. Je ne m'en plains pas, quoique je pense qu'on aurait pu atteindre plus sûrement le but qu'on se proposait et qu'on devait se proposer, Ja tranquillité publique, par une forme plus heureuse; et je crois même qu’on eût pu rassurer davantage ceux qu’on voulait rassurer, et qui s’obstinent à ne pas vouloir être rassurés, et que les factieux désirent tenir toujours en alarmes.

Pour les autres, on a fait, ce semble, tout ce qu'il était possible dé faire; mais eût-on fait ou pu faire davantage, on serait loujours resté bien au-dessous des espérances et des

illusions de l'imagination et des passions, en sorte qu’on n’a pas plus tranquillisé ceux qui ont gagné, qu’on n’a satisfait ceux qui croient qu'ils auraient gagné.

Et dans cette somme de mécontentements les femmes n'ont pas été les dernières à apporter leur contingent, et elles n’ont pas été, comme on peut le croire, les moins vives et les moins passionnées. Au lieu de cette modération qui sied si bien à leur sexe, et qui aurait versé du baume sur des piaies douloureuses, leur vanité blessée, et presque toujours bien moins parce qu’on leur refusait que parce qu’elles exigeaient, a réchauffé des ambitions viriles prêtes à se calmer, et soufflé la vengeance et la haine dans des cœurs assez forts, s’ils avaient été laissés à eux-mêmes, pour supporter des revers avec le même courage qu'ils avaient bravé les dangers.

La société en France est une troupe qui a rompu ses rangs, et qu’on veut reformer en bataille sur un terrain où elle ne peut ni se déployer, ni se former en division, ni s’aligner.

Et comment, en effet, obtenir ou même espérer quelque ordre ou quelque tranquillité dans une société d’où toute modération dans les désirs est bannie, lorsque ceux mêmes qui ont conservé tout ce qu’ils ont acquis, ou même acquis tout ce qu’ils n'auraient peut-être jamais obtenu, sont plus inquiets encore et plus agités que ceux qui ont tout perdu ; lorsqu'ils envient à ces derniers jusqu’à ces avantages d'opinion, seuls débris de leur fortune passée, et qui rendent la pauvreté plus douloureuse, comme ils rehaussaient autrefois la fortune ? On voit des hommes qui voudraient que la France tout entière ne datât que de la révolution; triste origine! époque honteuse pour un peuple civilisé ! Is s’irritent contre les choses et contre les hommes de l’impuissance où ils sont d'effacer l’histoire, les traditions, les souvenirs, d'effacer la nature et le temps.

Quel moyen pourrait dompter cet indomptable orgueil, qui, s’offensant de quelques distinctions morales, ne voit pas qu'il est conduit, malgré lui, à désirer l’anéaniissement physique de ceux chez qui illes poursuit? Et cependant ces mêmes hommes désirent faire passer à leurs enfants les avantages qu’ils ont acquis, à leurs enfants qui en jouiront comme ceux des autres sans Îles avoir acquis, et peut-être sans les mériter par leurs qualités personnelles. Ils ne sen-

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