PART. IH. POLITIQUE. — SUR L'EMPLOI DE QUELQUES TEMPS DU VERBE ETRE
tent pas que les enfants de ceux qu’ils persécutent, héritiers des malheurs de leurs pères bien plus que de leurs noms, seront réduits un Jour à invoquer la protection des heureux héritiers des emplois et des richesses des nouveaux favoris de la fortune, et que le peuple, qui ne lit pas Fhistoire, s’incline devant l’opulence et la dignité en carrosse, et coudoie la noblesse à pied.
Mais Bonaparte lui-même, s’il revenait au monde politique, accablé de la foule de services réels ou prétendus, ferait plus d’ingrats que n’en a fait Louis XVIII ; non-seulement il aurait à récompenser la fidélité hautement avouée qui lui aurait été gardée, mais cette autre fidélité incognito qui présenterait des services patents envers le roi, comme des gages d'affection secrète envers lui-même : fidélité commode et éventuelle, qui en servant un maître se ménage à tout événement la ressource d’en être payée par J’autre. Dans la poursuite de ces nouvelles faveurs, les plus jeunes et les plus ardents écarteraient les premiers et les plus anciens amis, et Ja révolution et l’empire lui-même auraient leurs voltigeurs comme Louis XIV a eu les siens, et les jeunes concurrents les mettraient peut-être aussi en caricatures.
Malheur, trois fois malheur à l’usurpateur, quel qu’il fût, qui oserait se placer au milieu de contendants, etde ceux qu'il trouverait et de ceux qu’il ferait lui-mêmel line sait pas à quelles horribles mesures il serait condamné! Pour satisfaire tant de ressentiments et jouir lui-même avec quelque sécurité de son nouveau pouvoir, il serait forcé de porter des lois terribles, que nos mœurs ne supporteraient pas; et si elles venaient à les supporter, c'en serait fait du peuple français, et il ne mériterait plus ni nom ni rang parmi les peuples civilisés. 7
Le roiseul, et son auguste famille, pouvait venir se placer entre tous les regrets et toutes les espérances; consoler les uns d’un passé irréparable, et affermir l'avenir raisonnable des autres, parce que seul il venait ayec les droits que le passé donne sur l'avenir, et que n'ayant pas gouverné depuis trente ans il n’était responsable ni des pertes essuyées, ni des illusions détruites ; il le pouvait, parce qu’il venait avec l’assentiment général de l’Europe, dort la France aujourd’hui voudrait en vain s’isoler, après que Bonaparte, par ses conquêtes et ses expéditions, l’a jetée pour ainsi dire au milieu de l'Europe, et a plus mêlé nos affaires à
celles de nos voisins, dans les dix ans qu’il a régné, que nos rois ne l’avaient fait dans dix siècles qu'a duré leur règne; il le pouvait, parce que l’Europe ne demandait À la monarchie pacifique des Bourbons que des indemnités en argent une fois payées, et qu'avec ses six cent mille hommes elle aurait demandé au despotisme guerrier de Bonaparte des garanties perpétuelles en cessions de territoires, qu'il n'aurait pas refusées, lui qui en pleine paix, sans pouvoir, sans droit et sans raison, avait vendu à vil prix, et comme unballot de marchandises, notre plus belle colonie, la Louisiane (à la grande satisfaction de ces mêmes ennemis à qui il avait juré ou paraissait avoir juré une baine irréconciliable) : faute énorme! ou plutôt crime qui pour les vrais intérêts de la France a été bien plus nuisible que toutes les conquêtes qu’il avait faites ne lui auraient été utiles, les eût-il conservées, parce que la France a assez de force territoriale, et que sans colonies elle ne peut avoir de force maritime. Sans doute Bonaparte aurait consenti à des cessions de territoire comme
il l'a proposé aux dernières conférences,
parce qu’il aurait espéré les ressaisir, lui qui, par l’exagération de sa force militaire, s'était mis dans la terrible nécessité de tou-
jours combattre et de toujours vaincre, et qui, en allumant contre la France d'aussi terribles ressentiments, avait donné à ses ennemis, par ses exemples et ses leçons, de silégitimes motifs et de si puissants moyens de les satisfaire.
Heureuse l’Europe si elle avait compris que les énormes sacrifices qu’elle exigeait de nous re faisaient qu’aigrir nos blessures, et que pour son repos et pour le nôtre, il fallait laisser au gouvernement du roi tous les moyens de soulager les peuples, de calmer les esprits, d’adoucir les pertes! Il fallait voir de plus haut et de plus loin; il fallait surtout être juste, et considérer que l’Europe, qui n’avait que trop favorisé notre révolution, etapplaudi peut-être à ses excès, armée pour sa délivrance bien plus que pour la nôtre, nous faisait payer ses propres fautes tout autant que nos désordres. C'était d’autres moyens qu'il fallait prendre pour ramener latranquillité en France, et l’ordre en Europe; pour y extirper ce principe d’impiété, de rébellion et de rapine qui menace toute religion, toute politique, toute propriété... On a manqué de foi à Dieu, de charité envers les hommes, et il reste à peine l’espérance.
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