‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 305 sur 306 · RETIRÉE · texte numérisé non relu

RETIRÉE

On dirait que la France n’a tout sacrifié à l'amour de la liberté et de l’égalité, que pour tomber sous le joug de irois despotismes qui ont successivement et. sans interruption pesé sur elle : du despotisme civil de la €onvention, mais la haine et l'horreur qu'il inspirait vengeaient la nation de ses excès; du despotisme militaire de Bonaparte, mais la gloire dont il était entouré consolait Ja France de ses rigueurs ; enfin du despotisme littéraire des journaux, qui pèse comme un impôt sans compensation et sans gloire, exercé par des hommes qu’on n’a pas même la triste consolation de connaître, et qui, cachés sous le nom collectif d’un journal, quelquefois rédacteurs à un âge où 1 leur serait interdit d'être responsables, font les uns ou les autres une guerre anonyme à la politique, à la religion, à la morale, à la vérité, au public, aux particuliers, à tout : et si le despotisme est un pouvoir sans frein et sans limite, quoi de plus despotique qu’une puissance qui censure tout

-et ne veut pas être censurée ?

Jamais le déspotisme n'avait intimé ses volontés avec plus de hauteur et moins de ménagements que dans l'écrit que M. le vicomte de Châteaubriand a publié il y a quelque temps, et qui devait être prononcé à la tribune de la chambre des pairs, si la loi sur la police de la presse n'avait pas été retirée.

« Les ennemis, » dit-il, « je ne dis pas les adversaires de la liberté de la presse, sont d’abord des hommes qui ont quelque chose à cacher dans leur vie, ensuite ceux qui désirent dérober au public leurs œuvres ou leurs manœuvres, les hypocrites, les administrateurs incapables, les auteurs sifilés, les provinciaux dont on rit, les niajs dont on se moque, les intrigants et les valets de toutes les espèces. »

La distinction d’ennemis et d’adversaires de la liberté de la presse ne présente aucun sens.

La licence de la presse a des ennemis ou des adversaires, la liberté de la presse ne peut en avoir ; car quel est l’homme assez absurde pour ne pas vouloir qu’on imprime même de bons ouvrages? Ceux mêmes qui prendraient pour de la licence une liberté sage et raisonnable, se tromperaient sans doute, mais ne seraient nas pour cela ennemis ou adversaires de la liberté de la presse, puisqu'ils ne condamneraient la liberté que parce qu'ils l'auraient confondue avec la licence.

Ces qualifications outrageantes, distribuées si gratuitement, s'appliquent à beaucoup d’honnêtes gens, même des gens d'esprit qui ne sont dans aucune des catégories désignées par l’auteur, et qui sont tous, d’un bout du royaume à l’autre, ennemis ou adversaires de cette liberté illimitée qu'on ne peut pas réprimer, et qu'on ne veuf pas prévenir.

C'est sans doute pour tempérer un peu la sévérité de ses jugements, et laisser un refuge aux malheureux adversaires de la liberté telle que l’entendent ses ardents amis, que le noble pair ajoute «qu'après tous ceux qu’il vient de désigner il reste quelques hommes extrêmement honorables, que des préventions, des théories, peut-être fe souvenir de quelques outrages non mérités, rendent antipathiques à la liberté de la presse. »

L'amour-propre peut-être aurait trouvé son compte à se tirer de la foule des fripons, des niais et des valets, pour se placer parmi ces quelques hommes extrêmement honorables, coupables seulement de théories et de préventions, et assez fuibles pour prendre conseil de leurs ressentiments particuliers dans des questions d'intérét public ; mais malheureusement on trouve plus loin que ces hommes honorables qui crient « que tout est perdu, parce que la société à laquelle ils appartiennent, a fini autour d'eux sans qu'ils s’en soient aperçus, voient tout dans

une illusion complète. » Ce qui signifie, en bon français, que ces hommes extrêmement honorables, même ces hommes à talents, sont des sots; car la sottise n’est pas absence d'esprit, mais erreur de jugement et de conduite. Au reste, cette dernière qualification est la plus innocente de toutes celles que les partis s'adressent si libéralement les uns aux autres, et comme on peut la recevoir sans colère, on peut la rendre sans injustice.

C’est aiusi qu’on défend avec la liberté de l’injure la liberté des opinions, et certains journaux, enchérissant sur ces imputations, prennent, à l'égard de leurs adversaires, un ton si hautain, si dédaigneux et si méprisant, que cette liberté de penser et d'éecrire, dont ils sedisent les plus ardents amis, et dont ils sont les plus fougueux apôtres, est entre leurs mains une véritable oppression plus odieuse que celle de la police à l'égard des écrivains qui craignent de commettre leurs médivocrités (car c'est le ot à la mode) contre des supériorités si superbes et si intolérantes, enivrées de l’encens qu'elles font fumer à la ronde en leur honneur; car il ne faut pas oublier que, si toutes les bassesses de l’esprit, du cœur et de la conduile, tous les sots, tous les fripons, tous les niais et tous les valets se trouvent, comme nous l’avons vu, dans les rangs des adversaires de la liberté de la presse, toutes les perfections en vertus, en talents, en conduile, se trouvent nécessairement dans les rangs opposés. Ainsi on ne se contente pas de dire : « Nul n'aura de l'esprit que nous et Nos amis ; » mais on dit : « Nul n'aura des vertus, » ete. C’est le sublime de l'orgueil.

Le noble pair a donc porté devant le public une cause qui devait d’abord s’instruire devant la chambre des pairs, et il a fait du discours qu'il avait préparé un plaidoyer divisé en quatre points. Je suivrai le même ordre dans les observations que je me permettrai sur cet écrit.

1° La loi n'est pas nécessaire, parce que nous avons surabondamment des lois répressives des abus de la presse. Les magistrats ont fait leur devoir.

Le noble pair fait l’énumération complète des lois portées à différentes époques, depuis 1739,pour la répression des délits de la presse, et des jugements rendus contre les délinquants. Les magistrats, dit-il, ont fait leur devoir ; s’ils l’ont fait, ils ont consulté leurs vrais intérêts, car la magistrature ne se rend

populaire que par la sévérité de ses jugements ; et c'est ce qui prouve, mieux que tout ce qu'on pourrait dire, l'insuffisance des lois répressives, y en eût-il dix fois plus. de portées, et dix fois plus de jugements rendus. Ces jugements, en matière de presse, vont contre leur but, parce que le mal d'un écrit dangereux est dans la publicité, et la condamnation en audience publique lui en donne davantage. La société ne demande pas que l’auteur soit connu, mais que l'écrit soit ignoré, et la condamnation fait connaître l'écrit et l’auteur. Les lois préventives sont donc les seules applicables en ce genre de délit, et les lois répressives ne sont bonnes que pour faire semblant de réprimer.

En effet, les lois criminelles sont failes pour punir ce que les lois de police et de surveillance n’ont pu prévenir, et les gouverrements sont coupables de lèse-humanité, si, maîtres de prévenir le mal, ils ne veulent que punir le coupable, et font de la liberté qu'ils nous laissent un appât qu'ils présentent aux imprudents pour. les faire tomber dans le piége.

On se plaint que les tribunaux ne repriment pas, et l’on ne voit pas que les juges ne peuvent punir qu'avec répugnance des crimes ou des délits qu’on aurait pu étouffer avant qu'ils fussent venus à leur connaissance : ils gémissent du devoir qui leur est imposé de toujours punir des fautes dont l’autorité aurait dû leur épargner la poursuite et le jugement. L'immanis lex que propose le noble pair, et même la mort dans certains cas pour réprimer la liberté de la presse, sont une pure illusion. Plus la loi serasévère, plus sera forte et légitime la répugnance des juges à l'appliquer. « Pourquoi, » pourront-ils dire au iégislateur, « porter des lois atroces? pourquoi exiger de nous des

‘condamnations à mort contre les auteurs, et

à ruine contre les imprimeurs, quand il aurait sufli d’un jugement de censure, qui, er ménageant la personne, la fortune et l’honpeur de l'écrivain et de l'imprimeur, aurait veillé aux intérêts de la société, en supprimant de l'écrit ce qu’il pouvait renfermer de répréhensible ? »

Dans les lois de quel code, dans 1es mœurs de quel peuple, dans les maximes de quel moraliste a-t-on trouvé qu'il était plus utile, plus moral, plus humain, de punir le coupable que de prévenir le délit ; qu’un homme flétri était pour la société d’un meilleur

exemple qu'un crime empêché, et qu’enfin on devait respecter les phrases d’un écrivain, au risque de compromettre son honneur, sa fortune, sa liberté, sa vie même, et de troubler, par une publication dangereuse, le repos de la société ? Que sont des amendes pour un siècle à millions, où les crimes mêmes de la presse sont des spéeulations de pouvoir, et par conséquent de fortune pour des partis qui disposent des caisses et des souscriptions des sociétés occultes ou patentes? Qu'est la prison pour l'homme dont le repos est mienx payé que le travail, et qui tire de sa détention un bien meilleur parti que de sa liberté?

Mais la Charte, dit-on, veut réprimer et non prévenir; la Charte veut empêcher le délit; elle veut la fin, donc elle veut les moyens; et si elle ne voulait pas du seul moyen qui peut empêcher, elle serait une loi de-désordre indigne d’être présentée à la raison d’un peuple éclairé, et imposée à sa conscience.

On ne voit le crime de la presse que dans la publication, et la publication que dans la vente à portes ouvertes chez un libraire.

Devant celui qui voit nos pensées les plus secrètes, et juge nos intentions, le crime est commis quand il est résolu dans l'esprit; et devant les hommes, quand la pensée est exécutée et l'écrit imprimé, parce qu’il y a alors volonté et action criminelles. Qu'on n oublie pas que tout écrit imprimé circule tôt ou tard, si, par un mérite remarquable de composition ou de style, ilest propre à faire ou beaucoup de bien ou beaucoup de mal,

2° Les crimes ou les délits qu'on impuie à ia presse n'ont pas élé commis par la presse et sous le régime de la presse.

Mais a-t-on jamais pensé à mettre sur le compte de la liberté de la presse les crimes des hommes grossiers et féroces, qui, la plupart, ne savent pas lire ? Le matériel de ces crimes se retrouve partout où il ya des hommes, et plus ou moins à toutes les époques. C’est le moral, sije peux parler ainsi, qui donne aux crimes de notre âge un caractère particulier ; c’est à la fois l'habileté &es combinaisons et la froide perversité qui les distinguent ; c’est l’insensibilité avec laquelle on les commet, et l’insensibilité avec aquelle on les expie, qui fait du spectacle du châtiment un scandale plus dangereux que n'eût été l'impunité.

(1) On a prouvé à l'auteur qu'il s'était tout à rendus aux grands jours d'Auvergne,

PART. II. POLITIQUE. — SUR

LA LIBERTE DE LA PRESSE, 153

De quoi pourrait servir, je le demande au noble pair, cette hideuse nomenclature de crimes puisée dans les tableaux de Dulaure, et qui rappelle les crimes des rois, des reines, des Papes, publiés aux premiers jours de la révolution (1)? Fallait-il remonter à Clovis et fouiller dans ces sanglantes annales, lorsque notre révolution, si récente, pouvait fournir à l'écrivain une si ample moisson de crimes, commis, non comme les premiers, dans des temps d’ignorance et de barbarie, par des hommes qui ne savaient nilire ni écrire, et lorsqu'il n’y avait pas même de livres ; mais commis à l’époque de la civilisation la plus perfectionnée, sous la direction, le conseil, l'influence d'hommes lettrés, polis, savants même, versés dans la pratique des affaires et la connaissance des lois, et à l’aide d’écrits composés avec un art infini, et d’une vaste instruction ? Kh ! qu'importe qu’il y ait eu dans un temps ou dans un autre censure ou liberté de la presse, s’il y a eu des écrits corrupteurs et une littérature tout entière de désordre et de scandale? S'il y a eu censure, cette censure n’a pas voulu censurer, et la pres mière condition, quand on fait des lois, est qu’elles seront exécutées ; et s'il y a eu liberté, cette liberté est devenue une infâme licence. 11 y avait des ceniseurs, sans doute; mais y avait-il, pouvait-il même y avoir une censure, lorsque le directeur de la librairie d'alors, qui depuis a si cruellement expié ses erreurs, ne voyant dans la librairie qu'une branche de commerce, laissait le champ libre à la circulation de tous Îles écrits?

Y avait-il censure, lorsque Mme de Pom padour protégeait si ouvertement les philosophes, lorsque les plus grands seigneurs accueillaient avec tant de faveur, et admettaient à leur familiarité les beaux esprits, partisans les plus déclarés des idées nouveiles ? Y avait-il censure, lorsque le licutenant de police disait au roi qu'il répondrait de la tranquillité du royaume, s’il n’y avait pas dans Paris un petit nombre de philosophes qui ne s’étudiaient qu'à le troubler par leurs écrits ? Enfin y avait-il censure possible, lorsque les écrivains s’honoraient des condamnations les plus infamantes, même de voir leurs écrits, c’est-à-dire eux-mêmes, flétris par la main du bourreau, au pied du

fait trompé dans le calcul des douze mille jugements

grand escalier ? Il y a eu censure véritable sous Louis XIV, parce qu'alors les mœurs concouraient avec les lois pour écarter tout ce qui aurait pu les corrompre ; il y a eu censure sous Bonaparte, parce que l’autorité appuyait ses jugements ; etceque Bohaparte faisait dans son intérêt, on pourra, ‘quand on voudra, le faire dans l'intérêt de la religion, des mœurs et de la politique. « Et quand on réclame la liberté totale de Ja presse, sous la condition d’une répression illusoire, peut-on nier l'influence de la licence de la presse sur le sort de la France, lorsque l'historien et l'ami de Voltaire, Condorcet, dit lui-même : « Voltaire n’a pas vu tout ce qu’il a fait ; mais il a fait tout ce que nous voyons ? » Et qu'avait fait Voltaire, et qu'avait vu Condorcet? Le plus grand crime de notre temps, ‘et peut-être de tous les temps, et par le nombre des forfaits et surtout par leur caractère, je veux parler de la révolution, de ce mal, comme on l'a dit, élevé à sa plus haute puissance.

Sans doute il ya eu dans tous les siècles des crimes et des criminels, et tant que les

hommes naîtront avec des passions égales et:

des moyens inégaux de les satisfaire, il y &ura Oppression des faibles per les forts, il ÿ aura les crimes de la vengeance, de la jalousie, de la cupidité, de l'ambition; les crimes de l'orgueil qui veut dominer par la ruse Ou par la violence : mais ces crimes n'ont pas eu, dans tous les âges, le même caractère, et je réclame pour celui où nous avons vécu une affreuse supériorité, celle de l’art sur la nature brute et sauvage.

En effet, nous avons vu, non des vols de grands chemins ou des assassinats au coin d’un bois, dans l'ombre de la nuit, mais des assemblées nombreuses d'hommes instruits, légistes, écrivains, savants, poëtes, orateurs, et adonnés à l’étude des lettres, Aumaniores litteræ, sortis du milieu de nous, nos voisins, nos concitoyens, occupés pendant plusieurs années, et avec une infatigable persévérance, à démolir pièce à pièce l'édifice de la société, et le détruire du faîte jusqu'aux fondements; à lui ôter sa religion, sa politique, sa morale, ses mœurs, ses coutumes, même ses monuments et ses arts, et substituer à leur place les lois les plus extravagantes, la religion la plus insensée, les mœurs les plus féroces, les usages ct les manières les plus sauvages ; déployant une profonde habileté pour touriyeuler, ruiner, assassiner leurs concitoyens,

proscrire la vertu, le talent, la fortune, la considération publique, les services rendus ; portant des lois de vol, de meurtre et d’adultère ; faisant revivre les morts pour dépouiller les vivants, et donnant à de malheureux enfants la spoliation en avancement d'hoirie. Non, jamais on n'avait vu des proscriptions si savantes et si générales, des assassinats plus légaux, des spoliations plus méthodiques. C'était la perfection de l'ordre et de la discipline employée à disci-

pliner, à ordonner l'excès du désordre et de

l'injustice; et c’est le caractère d’un siècle

corrompu, mais lettré, de croire; 1æ timer

le crime en le légalisant. 1,1 —J Mais le noble pair lui-même n'a- t- il pas

reconnu l'influence des fausses doctrines ”

sur nos malheurs et nos fautes, lorsqu’à :

propos du crime le plus déplorable de cette : époque, et qui a été pour nous éclairer :

comme cette dernière lueur que jette un vaste incendie ; de ce crime, le seul que le noble pair ait oublié, quoiqu'il lui eût fourni le sujet d’un volume, l’assassinat du duc

de Berry, il s’écrie : « Il y a peste euro-.

péenne, et celte peste sort de vos doctrines antisociales ? Qui, ce sant vos exécrables doctrines qui ont assassiné cet enfant de Pexil, ce Français héroïque, ce jeune et infortuné Berry. Quand on vous entend parler vertu et principe sur son cadavre, on recule d'horreur, et Constantinople ne semble pas avoir assez de despotisme pour se mettre à l'abri de votre liberté. » Et ailleurs dans le Conservateur : « Malheureux, qui osez reprocher aux royalistes une censure momentanée, n'est-ce pas vous qui, dans tous Îles

temps, avez flétri la cause de l’indépendanee, et n'est-ce pas vous qui, par vos excès, avez forcé les honnêtes gens de chercher an refuge dans le pouvoir ? »

M. de Châteaubriand croit que les grands scandales des crimes du moyen âge, les grands forfaits dont notre histoire est remplie, seraient aujourd'hui impossibles avec Ja liberté de la presse. Mais comment les crimes de notre révolution ont-ils été, nonseulement possibles, mais exécutés, et dans

‘un siècle aussi éclairé, dans un siècle de

philosophie, d'égalité, de fraternité, et avec la liberté de la presse ; car assurément il y avait toute liberté de penser et d'écrire à l’époque de la révolution et bien avant cette époque ?

« Les crimes révolationnaires eussent été arrêtés, » dit encore le noble pair, « si les

écrivains n’eussent pas été condamnés à l’échafaud ou déportés à la Guyane. » Rien de plus certain; si les écrivains courageux et amis des bonnes doctrines n'avaient pas été massacrés ou déportés, les magistrats, les propriétaires, les ministres de la religion, les honnêtes gens de toutes les classes, n'auraient pas été envoyés à l’échafaud, bannis, émigrés, déportés, c'est-à-dire que, s’il n’y avait pas eu de crimes révolutionnaires, il n’y aurait pas eu de révolution ; tous les citoyens auraient été libres, et toux: tes les libertés respectées.

__ Je prends au hasard, dans ce grand acte d’accusation contre notre ancienne France, quelques griefs plus remarquables que les autres. « Par une dérision dont l’histoire offre des exemples, » dit le noble pair, «on

“| ne croyait pas en Dieu, et l’on fulminait des

arrêts contre l’impiété. Les édits de 1728 et de 1757 condamnaient au bannissement, à la mort, au pilori, à la potence, les auteurs, imprimeurs et distributeurs d'écrits contre l’ordre religieux, moral et politique. » Quoi donc ! le clergé, dans ses assemblées ; les prédicateurs, dans les chaires chrétiennes ; le ministère public, dans les tribunaux, qui dénonçaient les écrits corrupteurs, les magistrats, qui punissaient leurs auteurs et imprimeurs, ni les uns ni les autres, pas même le chancelier d’Aguesseau, qui était alors à la tête de la magistrature, ne croyaient en Dieu, et toute la France était athée, parce que quelques écrivains étaient impies; et l’on y croit davantage aujourd’hui, que la licence de la presse et celle de Ja tribune nous ont montré des hommes qui effrontément se sont dits athées, qu'un jurisconsulte, parlant devant Ja première cour du royaume, a félicité la loi d’être athée, et qu'un écrivain à publie le Dictionnaire des athées !

« À quoi bon, » continue le noble pair, «les mesures que vous proposez , puisque le gibet, le carcan, les galères, la Bastille, le donjon de Vincennes et le pouvoir absolu n’ont pas arrêté J’essor de la pensée? »

Toutes les rigueurs étaient dans nos lois, je Je veux; mais ces lois étaient-elles exécutées? On a vu pendre un pauvre Jésuite pour quelques propos contre le parlement; a-t-on vu un écrivain pendu pour avoir écrit contre Dieu ou la religion, ou seulement mis au pilori on envoyé aux galères ?

La censure, je le répète, ne censurait pas, et les complaisances de M. de Males-

PART. Hi. POLITIQUE. — SUR LA LIBERTE DE LA PRESSE.

herbes, et la protection de Mme de Pompadour, et l'accueil des grands, avaient, depuis longtemps, désarmé la censure, et sauvaient lés écrivains de la Bastille; on ne les y laissait pas longtemps. Le pouvoir absolu était, il est vrai, dans la constitution,

“mais il y. opuit et on n’en apercevait pas

la plus légère trace dans l'administration; et quand Voltaire, Helvétius, Diderot, la Métrie, les encyclopédistes, et tous les écrivains, précurseurs et instigateurs de révolutions, répandaient impunément leurs doctrines, et quelquefois sous le voile transparent d’un nom supposé d'auteur ou d’imprimeur, y avait-il assez de liberté de la presse, et la pensée n’avait-elle pas tout son essor? Sous Louis XIV et sous Bonaparte, la censure a contenu la pensée sans toutes ces rigueurs, et le gouvernement était trop sage et même trop habile pour employer la potence et le pilori là où quelques traits de plume pouvaient suflire.

Ainsi, quand le noble pair calcule que, depuis la découverte de l’imprimerie jusqu’à nos jours, il y a eu liberté de la presse pendant douze ans et censure pendant tout fe reste, la vérité est que, hors les. deux époques dont j'ai parlé, il n’y a eu ni liberté ni censure, mais licence absolue,€t, de la part des censeurs et même du gouvernement, collision, ignorance ou lâche complaisance, puisqu’à la fin de cette époque il ya eu une épouvantable explosion, produite par la licence de la presse et la propagation des fausses doctrines. -

83° La religion n’est point intéressée au projet de loi, elle n'y trouve aucun secours ; l'esprit du christianisme et le caractère de l'Eglise gallicane sont en opposition directe avec le projet de loi.

Je ne chercherai pas à défendre le projet de loi, que j'ai toujours cru insuflisant, et qui d’ailleurs a été retiré. Mais M. de Chäteaubriand va plus loin; il ne combat pas seulement le projet de loi, mais il croit la religion désintéressée dans la querelle, « parce que, » dit-il, « depuis l’établissement de la liberté de la presse, il n’a pas été publié un seul ouvrage contre les principes essentiels de la religion, » Plût à Dieu qu’on eût publié contre la religion des ouvrages dogmatiques ! on l’eût du moins étudiée avant de la combattre. Voltaire luimême, raisonneur superficiel, n’a combattu la religion avec un déplorable succès que par la plaisanterie et le sarcasme, genre de

guerre qui convenait mieux à son génie, et ses disciples »’ont eu garde de se jeter dars la controverse sur des dogmes qu’ils ne connaissaient pas, pour composer des ouvrages qu'on n'aurait pas lus. C’est avec l’injure, la calomnie et l’imposture que maître et disciples ont attaqué la religion et désigné ses ministres à la haine publique; et ils ont si bien fait, qu’il n’y a pas aujourd’hui à Paris et ailleurs une émeute popujaire d'où ne sortent, contre les ministres de la religion, des cris de fureur et de rage, trop souvent, et nous l’avons vu, suivis des derniers excès. « Des condamnations, » dit le noble pair, « ont été prononcées contre de vieilles impiétés reproduites, comme si ces impiétés étaient à leur première édition. » Eh! sans doute, ces impiétés sont à leur première édition pour les jeunes gens qui en sont à leur première lecture. Des impiétés écrites dans la langue de nos anciennes chroniques auraient vieilli; mais quand une langue est fixée, rien de ce qui à été écrit avec un grand talent, de bon ou de mauvais, n’a vieilli; les ouvrages des grands écrivains sont toujours nouveaux, et ces écrivains eux-mêmes toujours vivants et même immortels. C’est là le crime des écrits dangereux, et le plus grand à mes yeux de tous ceux qu'un homme peut commettre, parce qu’il n’a de bornes, ni de temps, ni de lieu. « Tout est-il mauvais dans de mauvais livres ? » demande le noble pair; mais tout est-il poison dans le repas qu’on sert à celui qu’on veut empoisonner ?

«a Des milliers de mauvais livres n'ont-ils pas leur contre-poids dans des milliers de bons ? » Non assurément, parce que ceux qui se nourrissent des mauvais ne lisent pas même les bons, et que des éditions en grand format, très-belles et très-chères, ne font pas contre-poids à des éditions de mauvais livres tirées à millions de feuilles, sous le format le plus portatif et données au plus vil prix. On met Bourdaloue, Massillon, Bossuet en lingots, décoration de cabinet pour les gens riches; on met Voltaire et d’autres en monnaie de billon pour les pauvres : c’est une aumône que l’impiété fait à l'ignorance.

« La cour royale de Paris n’a eu à juger par an que trois délits graves en matière religieuse, » Comme si le ministère public aurait suffi à dénoncer, et la cour royale à juger tout ce qui a été répréhensible, ou que tout eût élé dénoncé et jugé. Les tribu-

paux puniront le vol des abjets consacrés à la religion, et encore le parti libéral ne pardonnera jamais aux chambres la loi sur le sacrilége; mais puniront-ils le mépris des choses saintes ? Si les trois délits par an que la cour royale a punis sont des délits de la presse, ces délits ont un caractère particulier de gravité, et ne sont pas des crimes isolés, comme le vol ou un acte de violence, qui n’atteignent qu’un homme et dans un seul lieu ; ce sont des crimes féconds, des maux endémiques qui attaquent une population tout entière et dans toutes ses générations, et qui, traduits dans toutes les langues, iront atteindre ceux mêmes à qui ils n'avaient pas été destinés.

« Le siècle, » dit le noble pair, « n’est plus à l’impiété. » Il est à quelque chose de pire : il est à l'indifférence, qui est la lassitude de l’impiété.

Après des compliments et des leçons de tolérance adressés au clergé, le noble pair s'écrie : « Eh! qu’y aurait-il de plus beau que la parole divine réclamant la liberté de la parole humaine? » Mais cette liberté n’existait-elle pas tout entière dans le siècle de Louis XIV et même de la censure, pour les sermons prêchés devant le‘roi, pour les ouvrages de controverse, où la religion de l'Etat, alors si violemment attaquée par les docteurs calvinistes, était si puissamment défendue par Bossuet? N’a-t-elle pas existé, cette liberté, pour les écrits des jansénistes, de tous les sectaires, ceux qui ont le plus écrit et le plus falsifié de livres ?

La religion a-t-elle jamais songé à gêner la liberté d'écrire et de penser? Elle ne craint, dit Tertullien, que d’être condamnée sans avoir été entendue, ne ignorala damnetur; elle qui nous a conservé les écrits bons ou mauvais de l’antiquité, et la philosophie de Lucrèce, comme le Traité Des devoirs de Cicéron. Mais veut-on qu'elle réclame la liberté de la presse pour l'injure, le sarcasme, la calomnie, seules armes que depuis longtemps on ait employées contre elle?

Au reste, pour savoir ce que la religion avait à espérer ou à craindre de la presse, on peut encore citer Voltaire, qui connaissait sans doute la portée de l’arme qu'il maniait avec tant d'habileté, lorsqu'il disait au lieutenant de police qui lui reprochait Fimpiété de ses écrits : « On dit qu'il a sufli de douze hommes pour établir la relision ; je veux prouver qu'il men faut qu'un

pour la détruire ; » lorsqu'il terminaittoutes ses lettres à ses complices par cette formule furibonde : écrasez l’infâme, et qu’il les pressait si vivement de réunir toutes leurs forces pourconsommer ce grand œuvre. J.-J. Rousseau connaissait-il aussi le danger des doctrines philosophiques pour la société, ces doctrines qu’il appelle désolantes, lorsqu'il demande aux philosophes ce qu’ils mettront, pour contenir les hommes, à la place de la croyance des peines éternelles? Et ne conpaissaient-ils pas aussi le mal qu'ils pouvaient faire à la religion, les architectes du monstrueux édifice de l'Encyclopédie ?

« Le christianisme, » dit le noble pair, « ne cherche point l'obscurité ; il est audessus de la calomnie, il n’a pas besoin de pactiser avec l'ignorance : craindre pour lui la liberté de la presse, c’est lui faire injure, c'est n’avoir aucune idée juste de sa grandeur et méconnaître sa divine puissance. »

On peut en dire autant de ce qu’il y a de plus auguste dans l'univers, de la Divinité même, et, sous ce prétexte, tout attaquer impunément. Mais on ne craint pas pour le christianisme, et il ne craint pas pour luimême la liberté de la presse; et tant de beaux ouvrages qu’il a inspirés attestent assez qu’il ne redoute pas les lumières.

Aussi ce que dit l’auteur dans ce passage n’a aucun sens, s’il ne veut parler que d’une liberté sage et réglée, et ne signifie quelque chose ou même ne signifie trop qu'autant qu’il parlerait d’une liberté sans frein et sans retenue. Sans doute les attaques dirigées contre la religion ne la détruisent pas dans l’anivers, mais elles la détruisent dans l'esprit des hommes dont les passions sont d'intelligence avec ses ennemis, et que leur ignorance laisse sans défense contre l’erreur. La religion chrétienne a été fondée pour le libre usage de la pensée et de la parole, puisque c’est avec les prédications de ses apôtres et de leurs successeurs qu’elle a renversé la licence du paganisme et les erreurs d’une fausse sagesse. Mais doit-elle être aujourd'hui impunément attaquée par les erreurs et les vices qu’elle a détruits? lui faudra-t-il sans cesse recommencer l’enseignement de l'univers? Elle a renouvelé une fois la face de la terre (Psal. xxx, 30), mais aucun autre esprit que le sien ne peut recommencer son ouvrage, et tout auire renouvellement serait la fin.

M. le vicomte de Châteaubriand cite saint Paul comme le premier défenseur de cette

liberté de la pensée et de la parole; mais saint Paul écrit aux Colossiens : Prenez garde que personne ne vous (trompe par la philosophie et par de vains raisonnements, composés selon la science des hommes et non selon Jésus-Christ. (Col. 11, 8.) A Timothée : Gardez le dépôt qui vous a été confié, évitant les nouveautés profanes de paroles, et tout ce que peut opposer une science faussement appelée science... (1 Tim. vi, 20 ) Car il viendra un temps que les hommes, ne pouvant plus supporter la saine doctrine, se choisiront à leur gré des docteurs propres à flatter leurs oreilles ; ces mêmes oreilles qu'ils fermeront à la vérité, ils les ouvriront aux mensonge et aux fables. (II Tim. 1v, 3, k.)

Et puisque M. de Châteaubriand cite saint Paul, il nous permettra, à notre tour, de lui citer saint Pierre, qui, prêchant, ainsi que le grand apôtre, la soumission aux puissances, au roi et aux chefs envoyés par lui, nous met en garde contre cette liberté qui sert de voile à la corruption; « quasi velamen habentes malitiæ, libertatem. » (1 Petr. 1, 13-16.)

L° La loi sur la liberté de la presse n’est point de ce siècle; elle n’est point applicable à l’élat actuel de la société.

Je pense, avec l’auteur, qu’une loi répressive qui ne réprime rien n’est point de ce siècle ni même d'aucun siècle, et ne convient à aucun autre état de société qu’à une société en dissolution.

C’est l'erreur la plus généralement répandue, et dans des intentions qui ne sont pas tout à fait innocentes, que la maxime que le: siècle à changé, et que tout doit changer avec lui; et l’on dirait volontiers avec Mahomet :

. + Il faut de nouveaux fers, il but de nouveaux dieux à ce vaste univers.

(Vozraire, Mahomet.)

Au fond, qu'est-ce que cela veut dire, ef qu'y a-t-il de changé dans le monde? Sontce les lois générales du monde physique qui y maintiennent l’ordre et en assurent la durée? Mais elles sont immuables comme leur auteur. Est-ce l'homme? Mais il naît toujours et partout avec la même intelligente, Î1es ‘mêmes passions, les mêmes besoins, comme avec la même figure et les mêmes ETES YŸ a-t-il changement dans la Société, faite pour durer autant que l’univers et pour développer l'intelligence de l’homme, contenir ses passions, régler ses penchants, satisfaire ses besoins? Que la société soit monarchique ou républicaine, l’une ou l’autre de ces constitutions est-elle

dans le monde une nouveauté? On appelle un changement l’affranchissement de toute croyance religieuse et de tous les devoirs; et lorsque les devoirs et même les simples bienséances sont plus rigoureux et plus obligatoires pour l’homme à mesure qu’il avance en âge, la sociélé, à mesure qu’elle vieillira, sera plus licencieuse et plus désordonnée! Des artistes et des savants en sciences physiques s’imaginent que les sciences morales doivent subir les mêmes métamorphoses que leurs découvertes et leurs systèmes, qui changent à mesure que les faits de la nature sont mieux connus; mais si les conséquences d'observations mieux faites ajoutent quelque chose aux connaissances humaines, les vérités morales ne font que se développer : non nova, sed nove. M. de Cbâteaubriand dit très-bien que « le christianisme est la raison universelle, » ce qui exclut toute idée de changement; et son divin Fondateur dit lui-même à ses disciples que «l'Esprit qu’il leur enverraleur enseignera toute vérité (Joan. xv1, 13),» ce qui n'en permet que les développements. Ce qu'on croyait vrai en physique sous Aristote et Tichobrahé,

peut ne l'être plus aujourd'hui ; ce qu'on croyait vrai en morale aux premiers jours de la société, en religion aux premiers jours du christianisme, en politique aux premiers jours de la monarchie, est vrai encore et le sera toujours.

Mais enfin « quelle est cette grande découverte politique dévolue aux deux mondes après cinquante ans de guerre civile et étrangère? C’est la liberté. » Est-ce cette

liberté des Chrétiens, dont saint Paul renferme tous les caractères dans cette haute leçon d'indépendance personnelle, la plus noble et la plus complète qu’on ait jamais donnée aux hommes : Nemini quidquam debeatis nisi ut invicem diligatis : « Vous ne vous devez rien les uns aux autres que de vous aimer mutuellement (Rom. xin, 8), » parce que l’amour rend tous les devoirs faeiles, niême ceux de respect et d’obéissance envers ceux à qui ils sont dus, et laisse ainsi à l’homme toute sa liberté? Non, c’est la liberté républicaine, qui, née dans le trouble et la guerre, ne peut vivre que dans Île trouble et ja guerre, et n’a été pour nous que la liberté des tempêtes populaires ou du despotisme militaire. Et cependant M. de Châteaubriand, après nous avoir annoncé dans le Conserva= teur, tome II, page 11, « une révolution générale en Europe par l’affaiblissement du

christianisme, » nous dit que « le sabre

remplacera partout le sceptre légitime, et :

que ce sabre conviendra particulièrement à

la France, amoureuse des armes, folle de

légalité, mais qui de liberté ne se soucie

guère. » Quel aveu!!! Et que diront ceux qui

prétendent que la France sacrifierait tout à

l'amour de la liberté?

« En vain, » dit-il, « on s’irrite contre les développements de l'intelligence humaine. »

Personne, assurément, ne s’irrite contre les développements pacifiques de l'intelligence humaine en géométrie, en chimie, en botanique, en astronomie, en agriculture, en mécanique, etc., etc.; mais pour des développements d’un autre genre, ou plutôt pour des nouveautés en religion et en politique, qui nous ont coûté tant de sang et tant de larmes, et qui ont déjà produit, selon le noble pair, cinquante.ans de guerre civile ou étrangère, il eût été prudent, ce me sembie, de leur faire subir une quarantaine rigoureuse avant de les introduire dans la société; et même cinquante ans de guerre civile ou étrangère ne sont pas une garantie

absolue de bonheur et de tranquillité. # : Êx

Si M, de Châteaubriand croit que les doc- | trines du dernier siècle ont vieilli et ne sont ! plus à craindre, pourquoi tant s’irriter contre des hommes, selon lui, « honorables, même des hommes de talent, l’abîme du temps, qui aiment à sortir de la foule, se mettent à précher le passé, n’entratnent point les générations nouvelles, et ne pourraient être compris que des morts; ces hommes d'autrefois, qui, les yeux attachés sur le passé et le dos tourné vers l’avenir, marchent à reculons vers cet avenir et voient tout dans une illusion complète? »

Ecoutons à présent ce que disait M. de Châteaubriand dans le Conservateur, tora. IV, page 372 : « L'éducation n’a-t-elle pas éloigné les jeunes gens de l'esprit de religion et de famille, rendu les vieilles mœurs ridicu-! les, et, en condamnant le passé, préparé ss révolutions pour l'avenir? »

Aussi, pour en avoir plus tôt fini avec cest, hommes d'autrefois, ces incorrigibles, un {

savant en je he sais quelle science, mais un savant de l'Institut, a caleulé, la plume à la main, le temps et le moment où il n’y aura plus de ces témoins importuns de l'ancien ordre de choses, et où la mort (naturelle sans doute) aura moissonné tout ce qui reste. Nous nous souvenons tous que Îles savants de la Convention faisaient le même

qui surnagent sur! £a #4

calcul sur leurs hommes d'autrefois; mais plus expéditifs que notre savant, qui renvoie cette disparition totale à l’année 1830 ou 40, si je ne me trompe, ils pressaient un peu plus leur départ de ce monde, et en calculaient les chances, non avec la plume, mais avec le glaive. Un des satellites de Robespierre lui demandant quel terme il voulait mettre aux exécutions, Robespierre lui répondit que tout ce qui avait plus de quatorze ans en 1789 devait périr, Alors donc, et dans cette bienheureuse année 1830 ou 35, tout sera neuf dans la société, hommes et choses; et alors, mais alors Seulement, la société jouire de toute la plénitude du bonheur qui jui a été promis par les prophètes de la révolution. Pauvre philosophe! qui ne voit que l’homme dans la société et de résistance que dans les volontés humaines, et ne sait

pas que ce sont ces hommes d'autrefois,

dont il presse, dont il hâte la disparition, qui ont maintenu ce qu'il désire d’affermir, parce qu’ils ont conduit avec sagesse et raison l’œuvre de l’erreur et de la folie, et que, s’il n’y avait eu que des révolutionnaires RE conduire et gouverner ’ ouvrage de la temps.

Aïnsi la société pourra se féliciter, dans un petit nombre d’années (à moins qu’une autre révolution n’en abrége l’époque), de ne plus compter d'hommes qui puissent lui parler des temps passés; ainsi la chaîne qui lie le présent au passé sera rompue; ainsi finira parmi nous le respect de tous les peu-

les, des sauvages eux-mêmes, pour l’expé- Ï ;

rience de l'âge et les’traditions des anciens, et le respect des Romains pour le more majorum, des Anglais pour ie o!d England; et ce mépris des vieillards, regardé par tous les peuples, les plus sages ainsi que les moins avancés, comme un signe de dégradation et l'annonce d’une prochaine décadence, sera pour nous un progrès de notre raison et le dernier terme de notre perfectibilité!!!

« Toutefois, » dit M. de Châteaubriand, « les générations contemporaines ne meurent pas exactement le même jour : au milieu de la race nouvelle, il reste des hommes du siècle écoulé. » C’est vraiment dommage; mais qu’on laisse faire une révolution, et elle ne laissera plus de balivaux dans ses coupes...

Est-ce assez d’extravagances, et entenditon jamais parler de quelque chose de semblabie? Le vulgaire n’est frappé que des évé-

15:06 nements qui s’annoncent à coups de canon, Le véritable philosophe, l'homme d'Etat, est bien autrement épouvanté de ces théories si paisibles en apparence, et qui, bien plus que des émeutes populaires et des insurrections, détèlent l'égarement et l’abaissement . des esprits, et la profonde corruption des doctrines.

Les flatieries pour la jeunesse devaient suivre le mépris pour les hommes des temps passés. « Aussi, » dit le noble pair, « n’aperçoit-onautour de soi qu’une jeunesse pleine de talent et de savoir, une jeunesse sérieuse, trop sérieuse peut-étre, qui n'affiche ni l’irrégion ni la débauche. Les déclamations ne la touchent plus : elle demande qu'on l’entretienne de la religion, comme l’ancienne jeunesse voulait qu'on lui parlât de plaisir. On l’accuserait injustement de se nourrir d'ouvrages qu’elle méprise, et qui sont si loin de ses idées, qu’elle ne les comprend même plus. » (Pourquoi donc les réimprimer avec une si déplorable profusion?) « Et observez, je vous prie, que cette jeunesse, st tranquille maintenant sous la liberté de la presse, était tumultueuse au temps de la censure : elle s’agitait sous les chaînes dont on chargeait la pensée. Par une réaction nouvelle, plus on la refoulait vers l'arbitraire, plus elle devenait républicaine. Elle nous poussait hors de la scène, nous autres générations vieillissantes, et, dans son exaspération, elle nous eût peut-être écrasés tous. » (Est-ce là une des données du calcul de notre savant ?) « Aujourd’hui, docile jusque dans l’exaltation de la douleur, si elle fait quelque résistance, ce n’est que pour remplir un pieux devoir, que pour obtenir l’honneur de porter un cercueil : un signe, un regard l’arréte. » (Et sans doute aussi la ferait

marcher.) « Cessons donc de flétrir le siècle

qui commence : nos enfants vaudront mieux que nous. »

Certes, les choses sont bien changées depuis que le noble pair écrivait dans le Conservateur, Vol. IV, pag. 80 et 81 :

« Les étudiants forment entre eux de véritables républiques, où l’on déiibère, où l’on prend des arrêtés, où l’on impose des conditions aux professeurs. Ainsi, esclavage pour les maîtres, licence pour les écoliers : double cause de ruine. On ne saurait se dissimuler que la jeunesse ne soit en péril, et avec elle l’avenir de la France. D'un bout du royaume à l’autre, les pères de famille réclament, I n’y a pas un moment à per-

dre. Que sont-ils ces jeunes gens qui vont nous remplacer sur la scène du monde, occuper les tribunaux, les corps politiques, les piaces de l'administration et de l’armée ?

Croient-ils en Dieu? reconnaïssent-ils le roi? obéissent-ils à leurs pères? me sont-ils pas antichrétiens dans un Etat chrétien, répu- .blicuins dans une monarchie, désireux de révolutions et de guerres dans un pays qui ne se peut sauver que par la paix? Ces réflexions, » continue M. de Châteaubriand, « nous ont été suggérées par les derniers troubles qui ont éclaté dans l’école de droit

Tivelles. Quelle race doit donc sortir du mi-

de Paris: » Et ailleurs : « Nos enfants s’élèvent au milieu du désordre des idées nou-

lieu de nos exemples? » É semprè bené, pourrait-on dire, car lillustre pair dit luimême : «Point n'ai renié mes opinions : je suis ce que j'ai été; je vais à la procession de la Fête-Dieu avec le Génie du christianisme, et à la tribune avec la Monarchie se-

lon la Charte. » 11 y a, je crois, dans la col-

lection des œuvres de l’illustre pair, quelques ouvrages avec lesquels il ne voudrait aller

ni à la procession, ni même à la tribune. __}

did

guise

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