PART, I: ECONOM. SOC. — PERFECTIONNEMENT DE L'HOMME
suivraient seraient mueltes; si une génération cessait d’être religieuse, toute une nation tomberait dans l’athéisme ; et cette vérité, aussi certaine qu’elle est effrayante, peut s'appliquer aux doctrines purement morales, comme aux doctrines religieuses.
Il faut donc faire la société bonne, si l’on veut que l’homme soit bon ; il faut qu’à son entrée dans la société il y trouve établi par les lois, pratiqué dans les mœurs, enseigné par les écrits, rappelé par les arts, autorisé, accrédité par tous les moyens dont la société dispose, tout ce qui peut aider un naturel heureux ou fortifier une nature faibie,
‘etcontinuer une bonne éducation, ou ré-
former une éducation vicieuse.
Ceux qui, dégoûtés avec quelque raison
, de régénération, sont prêts à s’élever contre
toute pensée d'amélioration sociale, ne font pas attention que cette idée de perfectionne-
ment de la société, est depuis longtemps,
dans toute l’Europe civilisée, l'idée la plus universelle et la plus dominante; et que la nature, ou plutôt son auteur, qui veille à la conservation de la société, lui en a inspiré le désir, au moment que la dépravation des mœurs et surtout des doctrines lui en a fait éprouver le besoin.
C’est à ce besoin qu’il faut attribuer toutes les innovations tentées par les gouvernements, toutes les révolutions faites par les peuples, tous les systèmes d’amélioration imaginés par de beaux esprits. Je dis plus: toutes les sociétés glissent sur une pente rapide sur laquelle il leur est impossible de s'arrêter, et elles seront de chute en chute entraînées au bien ou au mieux par des révolutions, si elles ne s’y laissent pas conduire par la raison. |
Les efforts que tous les gouvernements font depuis soixante ans, à l’envi les uns des autres, pour améliorer l’état de la société, ont eu, il en faut convenir, de plus heureux effets sur le matériel de la société que sur le moral; les arts aujourd’hui comptent plus de chefs-d'œuvre que les lettres; on imprime mieux qu’on ne compose; il y a dans nos ballets plus de génie et d'invention que dans nos tragédies.
Les révolutions faites par le peuple ont plutôt retardé qu'avancé l’œuvre de la régénération du corps social, et il ne pouvait pas en être autrement, parce que ce n’est pas plus aux sujets à constituer l'Etat, qu'aux enfants à régler la famille. D'ailleurs, la sociélé, du moins en France, ne pouvait pas
être améliorée par des innovations, mais par une rénovalion, et nous avons eu, pour ce grand ouvrage, trop d'esprit et pas assez de mémoire.
Les beaux esprits et les savants ne sont pas toujours d'accord sur les moyens de réformer la société. Les uns voudraient l’améliorer par les plaisirs; d’autres, en petit nombre, par les devoirs. Ce sont, sous d’autres noms et d’autres formes, les deux systèmes de morale qui ont partagé l'antiquité, l’épicuréisme et le stoïcisme. Mais si l’expérience des temps passés était comptée pour quelque chose par des novateurs, on n'’aurait garde de proposer à la société les dangereux sophismes de la morale d’'Epicure, qui a perdu la première et la plus forte des sociétés anciennes, et qui mine sourdement les sociétés modernes; et l’on admirerait plutôt comment cette morale stoïque qui a produit dans l'antiquité de grands hommes et de hautes vertus, se retrouve tout entière dans le christianisme, sans faste, sans exagération, sans singularité, dépouillée de la barbe et du manteau philosophiques, et descendue des hauteurs du portique dans la société et jusque dans les chaumières, et à la portée des hommes les plus simples et les plus obscurs. Le christianisme, et c’est ce qu'on n'a pas assez remarqué, d’un côté, a fondé sa morale sévère sur les dogmes les plus universels et les vérités les plus rélevées de la religion naturelle, l'existence de Dieu, l’immortalité de l’âme, la certitude d'uneautre vie; et de l’antre, l’a appropriée, pour ainsi dire, aux devoirs les plus familiers de la vie, et aux premiers comme aux plus nécessaires des nombreux rapports que les hommes ont les uns avec les autres dans la société publique ou domestique.
Il y a encore des hommes chez qui ces idées renouvelées des Grecs, sur les heureux effets du théâtre, des fêtes et des jeux, ont conservé quelque crédit, et qui accordent une créance entière à tout ce que la crédule antiquité nous à transmis du pouvoir de la musique sur des peuples d’enfants, pour qui un homme qui jouait, tant bien que mal, d'une lyre, était un être merveilleux : je n'ai garde de les troubler dans cette douce illusion. Heureux les hommes qui vont à la vertu par la route du plaisir! Assurément, si leurs vertus sont inutiles à la société, leurs vices ne la troubleront pas. Mais comme ces moyens innocents ne font que prolonger l'enfance des peuples, il fant proposer à des
hommes des moyens qui conviennent à des hommes, des moyens que la raison avoue, et que l’expérience a même consacrés ; et les arts, accessoires les plus ou moinsutiles d’institutions plus fortes et plus graves, ne sont pas par eux-mêmes un secours pour la morale, et même, faussement dirigés, seraient plutôt un obstacle ; et ils ne peuvent pas plus servir à réprimer nos passions, que des amulettes à guérir nos maladies.
Les gouvernements, ces grands instituteurs des peuples, ne peuvent agir directe-
‘ment sur l’homme, parce que l’action du
public, appliquée à l'individu, est toujours trop forte où trop faible. Il l’écrase ou ne l'aperçoit même pas. La société, représentée par le gouvernement, ne peut donc régler l'homme que par l'intermédiaire des corps, qui ont assez de force pour pouvoir supparter son action, et toute l'autorité qu'il faut pour la faire ressentir à leurs membres; et c’est ce qui fait des corps parfaitement disciplinés, composés des individus les plus indisciplinables.
La famille est un corps; elle est même plus qu’un corps, car elle est une société, et autant société que l'Etat lui-même, dont elle est, par sa constitution native, le germe, le type, et même la raison, puisque l'Etat existe après la famille, «par la famille, pour la famille, et constitué comme la famille. Le pouvoir domestique est, dans son action domestique, autant pouvoir, c’est-à-dire aussi indépendant que le pouvoir public dans son action publique. Mais comme ces deux pouvoirs existent ensemble l’un et l’autre, ils ont entre eux des rapports nécessaires, des rapports qui, selon qu'ils Sont observés ou méconnus, influent puissamment sur l’amé- Horation du corps social ou sur sa dégénération ; et il y a de quoi s'étonner que les nombreux écrivains qui ont traité des malières politiques, el quelques-uns avec de grands talents etune vaste érudition, n'aient, aücun, cemmencé par poser cette question, la plus importante et la première de toutes dans l’organisation sociale : Quels sont les rapports de l'Etat et de la famille? j
Le premier corps de la société politique, et celui sans lequel la société politique n'existerait pas, et ne serait qu’un despotisme odieux où une démocratie turbulente, est la noblesse,action constitutionnelle du pouvoir, ses yeux, sa voix et ses mains; qui remplit sous sa direction et par ses ordres, la grande, ’éminente fonction qui comprend tout le
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service de la société, la fonction de juger et celle de combattre; la noblesse, qu’on peut appeler le sacerdoce de la royauté, puisqu’elle est, corps et biens, consacrée à son culte. C’est sur ce corps que le pouvoir peut agir, et c’est ce corps qu’il doit régler, pour régler par lui le reste de la société ; car c'est par des exemples et non par des leçons et des édits, qu'on peut former les hommes.
C'est ce corps composé de familles dévouées au service des sujets, qu'il est nécessaire de constituer, et pour l'état public et même dans son état domestique, et qui même a été