PART. I. ECONOM. SOC. — DE LA SOCIETE ET DE SES DEVELOPPEMENTS
les hommes
place démantelée, assiégée par une horde de barbares, n’ayant à leur opposer qu’une garnison faible et mal disposée ; mais si tout est faible, hommes et institutions, il est urgent de tout changer, ou‘de tout renforcer, el en vérité il ne faut pour cela ni grands talents, ni grand courage ; il ne faut que de la probité, de cette probité sévère qui fait abnégation de soi, ne connaît d’amis et d’ennemis que les amis ou les ennemis de l’ordre public, prête à tous les sacrifices et
à celui de son repos, et à celui de ses em- } /
plois.
Qu'on veuille enfin, car jusqu'’iei on n’a eu que des velléités d'ordre, et pas une volonté, qu'on veuille, et l’on éprouvera que le France est une terre si bien préparée pour les bonnes semences, et depuis longtemps par des mains si habiles, qu'il est aussi facile d’y faire germer le bien, qu'il est impossible que le mal s’y enracine. Le mal en France ne sera jamais qu'à la surface, et comme ces plantes parasites que produit une terre fertile, qui étouffent un moment le bon grain, et qu'il suffit d’arracher pour qu'il pousse des jets plus vigoureux, le bien retenu dans ses progrès par l’exubérance du mal, reprendrait de nouvelles forces; mais on à peur du bien, on à peur du mal, on a peur des hommes, on a peur des shoes on à peur de tout; on veut un peu de TUE un peu de royauté, un peu de justice, un peu de fidélité, pas trop de tout cela, et partout où il faut de l’amour, là où il n’y en a pas trop, on peut dire qu’il n'y en à pas assez, et quand on le mesure, toujours il en manque: On se compose un petit Système, bon, si j'ose le dire, au coin de sou feu, qu’on appelle de lamodération, ce qui n’est que de l'indifférence, avec lequel on perd tout, et on se perd soi- même, faute d’avoir connu Ja force irrésistible du bien ‘ et la faiblesse intrinsèque du mal : Malheur, disent les Livres saints, et cet anathème s'adresse à la politique comme à la morale, malheur à vous qui vous balancez entre deux partis : « Væ vobis qui claudicatis in duas partes! » (III Reg. xvim, 21. ) La sagesse humaine en dit autant : « Ce n’est pas marcher que marcher entre deux partis, c’est attendre l'événement pour prendre conseil du hasard : » ea non media, sed nulla via est velut eventum exspectantium, quo fortunæ consilia sua applicent. (S£xà- QUE.)
Re —
DU PERFECTIONNEMENT DE L'HOMME. . arch ke
(9 juin 1810.) auflanteles ples asesf:1
On demande souvent si c’est à la nature ou à l’éducation qu'il faut attribuer nos bonnes ou nos mauvaises qualités. On ne manque pas de répondre : à l’une et à l’autre ; et peut-être pourrait-on répondre avec plus de raison : ni à l’un® ni à l’autre, mais plutôt à la société, dont l'influence sur le moral de J’homme est plus puissante que celle de l'éducation, et même que celle de la nature.
En effet, la nature nous fait forts ou faibles, vifs ou calmes, ingénieux si l’on veut, ou bornés ; mais ces qualités ou ces défauts sont les instruments de nos vertus comme de nos vices, et ne sont par elles-mêmes ni des vices ni des vertus. La nature même, sans le secours de l’éducation , peut faire des grands hommes ; comme elle fait, malgré l’éducation, des hommes médiocres.
L'influence de l’éducation n’est que celle de l’homme ou du petit nombre d'hommes de qui nous la recevons ; celle de leurs lecons ou de leurs exemples, qui n’agit direetement sur nous que pendant quelques années, et encore à un âge auquel nous ne pouvons guère comprendre les leçons, ni réfléchir sur les exemples. Mais la société qui nous reçoit des mains de la nature et au sortir de l'éducation, et qui nous garde tout le temps de notre vie, c’est-à-dire dans l’âge des passions et dans celui de la raison, la société agit sur nous de tout son poids, et avec la supériorité infinie de force que le public a sur le particulier, et son
influence est celle des mœurs et des lois que nous trouvons en vigueur, des institu-
tions que nous trouvons établies, des coutumes que nous trouvons autorisées, des doctrines que nous trouvons nids en un mot, de tout ce qui existe dans la s0ciété de légal, et qui n ‘est pas toujours légitime,
Ainsi, l’on ne doit pas entendre par J'influence de la société sur l’état moral de J’homme, l'empire que peut prendre sur nous l’exemple de la conduite personneïle du grand nombre des hommes, fût-ce même de tous, parce que cette autorité.de l’exemple, qui n’est jamais que l’autorité d’individus comme nous, quelque entraînante
Le. AAA 7 qu'elle soit, n'est, après tout, forte que de noire faiblesse ; mais on doit entendre l'autorité de la société elle-même, considérée comme un corps moral, autorité irrésistible, et devant laquelle notre force ne peut être que faiblesse.
C'est cette influence de la société qui forme l esprit national, l'esprit de famille, l’esprit de corps ; esprit national,.principe de la stabilité des Etats, d'autant plus fort chez un peuple qu’il est, par sa position ou ses mœurs, plus isolé des autres peuples ; qu’il s’estime davantage lui-même; qu'il est plus attaché à ses usages, à ses lois, surtout à ses doctrines, car si la morale fait l'individu, les dogmes font les nations ; moins occupé de commerce et des calculs de la cupidité, sous quelque nom qu’elle se déguise ; esprit de famille, principe de sa fortune et cause de sa durée , d’autant plus marqué que la famille vit plus retirée, et qu’elle concentre davantage en elle-même toutes ses affections ; esprit de corps, qui s’aperçoit surlout dans les coips puissants et honorés, occupés de grands intérêts el de grands devoirs ; esprit public, qui marque d’un sceau particuiier tous les individus d’une nation, d’une famiile, d’une compagnie, qui leur donne à tous un caractère et presque une physionomie et des manières
niformes, qui dirige vers un but commun pee les pensées et tous les efforts, aligne et fait marcher ensemble et du même pas les forts et les faibles, et tient lieu d'esprit pour ceux à qui la nature en a refusé; .esprit de corps et de nation, puissant ressort entre les mains d’un gouvernement habile et généreux, et qui n’embarrasse jamais que des gouvernements faibles ou maladroits.
La philosophie du dernier siècle, ignorante au suprême degré de tout ce qui constitue l’état moral de la société, et par là même profondément habile dans l’art de le détruire, toujours dans les extrêmes, n’a vu que l’homme et l’univers, et jamais la société. D'un côté elle a, si j'ose me servir de cette expression familière, haché menu les Etats et les familles, où ella n’a vu ni pères, ni mères, ni enfants, ni maîtres, ni serviteurs, bi pouvoirs, ni minis(res, ni su-
jets, mais seulement des hommes, c’està-dire des individus, ayant chacun leurs droits, et non des personnes liées entre elles rar des rapports; et elle a tout confondu en voulant tout égaliser, et tout dissous, en voulant tout affranchir : de l’autre, elle n’a proposé à nos affections que le genre humain, l'humanité tout entière, et elle a anéanti les affections en voulant les étendre au delà même de la capacité de nos cœurs et de la possibililé de nos reiations. Mais c’est surtout l’esprit public de nation, de famille ou de corps, qu’elle s’est opiniâtrément attachée à détruire, et elle l’a poursuivi jusque dans les corporations d’arts mécaniques, dans lesquels il produisait en général des effets excellents.
La société, je le répète, est donc la grande institutrice de tous lès hommes, et même la seule institutrice du plus grand nombre. Et de quoi sert, en effet, d'entretenir pendant dix ans un enfant de devoirs et de vertus, 1orsqu’il ne doit rien trouver dans la société qui n’affaiblisse l'effet de ces premières ieçons, et que, passant du monde idéal de l'éducation dans le monde réel de la vie, il y rencontrera d’autres inslituteurs, d’autres leçons, d’autres exemples, d’autres doetrines, d’autres vices, d’autres vertus? Pense-l-on qu’il puisse conserver quelque idée de ces antiques maximes de tempérance et de sobriété, fortifiées, si l’on veut, par les éternels exemples des Grecs et des Romains, à la vue de cette profusion de plaisirs publics, qui est, dans toute l’Europe, la grande affaire des administrations ; quelque souvenir de ce désintéressementtant recommandé, au milieu de cet engouement général , de cette respectueuse considération pour la fortune et les moyens de l'obtenir ; quelque sentiment de pudeur et de retenue, lorsque les arts étafent sans aucune réserve l’effronterie de leurs productions ; quelque respect enfin pour la morale, lorsqu'il verra honorés, et peu s’en faut, adorés, des écrivains qui ont employé une vie entière et les plus beaux talents à jeter du ridicule et des doutes sur la morale? Non : l’homme ne peut pas lutter contre la société. Si quelques naturels plus heureux et plus forts résistent à cette influence toute-puissante, un peu plus tôt, un peu plus tard, tous succombent; une nouvelle sociélé forme de nouveaux hommes, et tout est fini. On j’a dit dans ce
journal : si une génération cessait tout à
coup de parler, toutes les générations qui