‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 37 sur 306 · CONSIDÉRÉES DANS LA SOCIÈTÉ EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

CONSIDÉRÉES DANS LA SOCIÈTÉ EN GÉNÉRAL

(19 octobre 1810.)

Les mœurs, considérées dans l’état sociai, | sont Tobservation des lois constitutives de | Ja société , et elles sont domestiques ou pu- | bliques comme la société, et bonnes ou mauvaises comme les lois. |

Les mœurs se prennent aussi dans un sens physique, et pour les habitudes d’un peuple Jans la manière de se loger, de se vêtir, de se nourrir, de pourvoir en un mot à tous les besvins de la vie. Mais nous ne traitons ici des mœurs que sous le rapport moral.

Ainsi, dans la société domestique ou dans la famille, les mœurs sont l'observation des lois domestiques ; et dans la société publique ou l'Etat , les mœurs sont l’observation des lois publiques, qu'on nomme lois positives ou écrites, par opposition aux lois domestiques, appelées aussi lois naturelles quand elles sont bonnes, et qui ne sont qu’orales ou traditionnelles.

La fidélité conjugale, le respeet filial, constituent de bonnes mœurs domestiques, comme la féauté ou la fidélité des ministres ou agents de l’autorité envers le pouvoir public, et l’ohéissance des sujets, constituent de honnes mœurs publiques.

Ces vertus mêmes constituent presque exclusivement les bonnes mœurs domestiques ou publiques, parce que les lois qui les prescrivent sont fondamentales de la société domestique ou publique, et qu’il ne

ns

peut y avoir, sans ces lois, ni famille, ni Etat, ni religion, ni aucune forme de société.

Ces vertus, si l'on y prend garde, sont absolument semblables, même dans les termes, pour l’une et pour l’autre société : nouvelle preuve que la société domestique est l'élément naturel de la société publique, et doit en être le type, et que la société publique est le développement tout aussi naturel de la société domestique.

Il est même si vrai que la fidélité conju-, gale est le fondement des bonnes mœurs domestiques, que le mot de mœurs, appliqué à l'individu, s'entend plutôt, dans l'acception commune, de la chasteté que de toute autre vertu. On dit d’un homme adonné aux femmes, qu’il a de mauvaises HMŒUrs, qu'il est sans mœurs : on ne parle pas ainsi d’un ivrogne ou d’un prodigue.

Nous avons dit que les mœurs étaient l’observation des lois, et cependant il arrive quelquefois que les mœurs sont meilleures ou plust mauvaises que les lois. Quand les lois positives sont fausses, les mœurs souvent sont droites, parce qu’elles obéissent à d’autres lois, a aux lois naturelles qui 6nt précédé les lois positives et qui se sont con-

servées par tradition. Ainsi, à Rome, les lois

permettaient le divorce que les mœurs do-

mesliques repoussèrent longtemps ; les lois politiques divisaient le pouvoir et en favo-

OBuvrEs coMPL. DE M. De Bonazp. II. 7

sisaient l’usurpation; et cependant les mœurs publiques furent longtemps bonnes, l’autotorité fut respectée et le peuple fut souis.

Quand les lois sont bonnes, c’est-à-dire oarfaites {il n’y à de lois bonnes que les lois parfaites), les mœurs sont souvent plus mauvaises que les lois ; mais cet état, contre la nature de la société, ne saurait toujours durer. Les lois, à la longue, prennent le dessus sur les mœurs, pour les corrompre ou les améliorer ; el l’homme est entraîné par la société. Chez les païens, l’homme était souvent meilleur que Ja loi : c’est Ja nature qui veut que la règle soit toujours plus droite et plus fixe que l’objet à régler.

Chez les peuples enfants, où la famille est encore ia seule société constituée, et qui, dans l’absence des lois positives, ont mieux retenu la tradition des lois naturelles, les mœurs domestiques sont généralement bonnes ; si elles ne l’étaient pas, la famille ne pourrait subsister, ou du moins former un peuple. De là, dans les anciennes histoires, l’innocence des mœurs patriarcales; et, dans Jes antiques fables, l’innocence des mœurs de l’âge d'or. Les mœurs étaient bonnes chez les Germains. Elles étaient bonnes chez les Romains des premiers temps, encore aussi peu policés que les Germains ; et c’est encore la raison pour laquelle, même dans les sociétés les plus avancées, les mœurs domestiques sent, en général, meilleures dans les classes inférieures, qui sont toujours au premier âge de la société, et qui appartien= nent moins à l’Etat qu’à la famille. Mais des familles, quel que soit leur nombre, ne forment pas une nation; et si elles ont en elles-mêmes les moyens de se défendre des passions, et les moyens de subsister, elles n’ont pas encore au milieu d'elles la cause puissante qui réunit, dispose et met en œuvre les moyens de défense et de subsistance, et que l’on appelle le pouvoir public. C’est effectivement à la faiblesse de l’état domestique et à l'absence du pouvoir public qu’il faut attribuer le succès de ces expéditions moitié historiques, moitié fabuleuses, si célèbres dans l’antiquité, qui formaient au loin des colonies en déplaçant des famiiles indigènes. C’est à la même cause qu'on doit rapporter encore ces famines fréquentes qui désolaient les premiers âges car il faut l’apprendre aux partisans des lois agraires, à ces niveleurs des propriéléscomme

des hommes, partout où le territoire, à peu | près également partagé, offre à chaque famille sa subsistance annuelle, le peuple est souvent exposé à mourir de faim. |

La multiplication des familles, et les évé- | rements intérieurs et extérieurs qui en sont la suite, la nécessité de pourvoir à la défense et à la subsistance communes; des relations de paix et de guerre avec les voisins, amènent donc, pour des familles agricoles, et par conséquent établies, beaucoup plus tôt que pour des familles pastorales ou nomades qui peuvent, comme celles de Jacob et d'Esaü se séparer au lieu de se battre, l’époque où la constitution domestique de chaque famille est insuffisante à les protéger toutes; alors il se forme une famille générale ou une nation, de toutes ces familles particulières ; et tous ces hommes particuliers, sans lien commun, isolés les uns des autres par leurs besoins et plus encore par leurs passions, sont tôt ou tard, et quelquefois après des déviations plus ou moins longues de l’ordre naturel, personnifiés dans un seul homme, un homme général en quelque sorte; et de là vient, dans les langues modernes et les seules exactes, le nom de pardiculier donné à l'individu, et celui de général donné à celui qui exerce la première et la plus importante fonction du pouvoir pu-

blie.

Ce passage de l’état domestique à l’état public, constitue l’état politique de la société, ou simplement l'Etat; alors tout devient publie, de domestique qu’il était; pouvoir, ministres, sujets, lois, mœurs, esprit, administration, religion, hommes enfin; et il y a des hommes publics, et même, plus tard, des familles publiques.

La société, qu'on y prenne garde, n’a pas changé de nature; elle n’a fait que $e développer et s'étendre. La société publique et la société domestique ne sont pas égales, mais elles sont semblables ; et comme la famille était un Etat en petit, un petit Etat, l'Etat lui-même n’est qu’une famille en grand, une grande famille; familiæ gentium, les familles des nations, dit l'écrivain sacré.

Ce passage dangereux est la grande crise des peuples, et décide pour toujours de leur force ou de leur faiblesse. 11 n’a jamais été pleinement franchi que par les Juifs et par des peuples chrétiens ; c’est même là la raison de leur force infinie de conservation ; eltout le peuple le manque infailliblement,

s’il trouble l’opération insensible du temps ou des événements, c’est-à-dire de la nature ou plutôt de son auteur, en voulant, avant ou après le temps, faire ou refaire sa constitution. De nos jours, les Etats-Unis d'Amérique y ont échoué, et déjà ils en portent la peine. La France, dans sa révolution, n’a pas été plus heureuse, et elle en a longtemps souffert.

Ce passage est, pour un peuple, ce qu'est pour un homme le passage de l’enfance ou de l’adolescence à la virilité; passage que l’homme ne peut de lui-même et par ses propres forces avancer ni retarder, sans contrarier ou arrêter le développement naturel de ses organes.

Il est donc naturel que l'Etat vienne de la famille, que la constitution politique soit le développement de la constitution élémentaire ou domestique et qu’une société, en-un mot, commence comme le monde lui-même a commencé, et pourrait même commencer encore, par une famille.

Jusqu'à ce passage de l’état domestique à l’état public, les mœurs domestiques avaient été à la garde des lois domestiques, comme Ja famille elle-même était sous la protection du pouvoir Jomesliie, Mais une fois l Etat à maintenir les mœurs même domestiques, parce que c’est au pouvoir public à conserver et protéger tout, et même la famille.

C’est ce que les anciens n'ont pas compris. À la vue des désordres effroyables de leurs mœurs et de l’inutilité de leurs lois, les plus sages s’écriaient :

Quid leges sine moribus Vanæ proficiunt..… !

Que peuvent les lois sans les mœurs?

(Horar., 1. m1 Carm., od. 18, vers. 355, &6.)

Et certes, ils avaient raison d’appeler vaines, ces lois faites par l’homme, et qui même en portaient le nom ; ces lois qui n'avaient, sur les esprits et sur les cœurs, d’autre autorité que celle qu’avaient pu leur donner des hommes réunis dans un sénat ou attroupés sur la place publique ; ces lois souvent avilies, même avant d’avoir été promulguées, par les motifs connus du législateur, ou la lutte publique des pouvoirs. S'ils eussent été instruits à une autre école ; s’ils avaient . connu l’origine divine de cette législation élémentaire ét naturelle dont toute législation positive etsubséquente doit être l’application et le développement, ils auraient retourné leur maxime, et ils auraient pu dire :

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