PART, I ECONOM. SOC. — DES LOIS ET DES MOEURS
Quid mores sine legibus bonis proficiunt ? Les mœurs, même les meilleures, ne peuvent longtemps . se conserver sans des lois, par la raison que la famille elle-même ne peut se conserver ni rien conserver de ce qui lui appartient, sans la force et la protection de la société publique.
Aussi, quand les Romains, épouvantés de la licence toujours croissante deleurs mœurs, voulaient en arrêter les progrès, ils invoquaient, et toujours en vain, la sévérité des mœurs antiques, dont ils n’avaient conservé que le souvenir. Quand les Juifs, tombés dans tous les désordres, voulaient revenir à de meilleures mœurs, ils ouvraient le Livre de la loi, et y trouvaient la règle toujours vivante de leurs mœurs.
C’est donc avec raison qu’un écrivain de notre temps a dit : « Quand un peuple a perdu ses mœurs en voulant se donner des lois écrites, il est obligé de tout écrire, et même les mœurs ; » et de faire ainsi des lois publiques et positives, même des mœurs domestiques. Et qui oserait dire tout ce que l’autorité publique, chez ce peuple, serait obligée, pour conserver la famille, d’ordonner par des lois écrites ? Il lui faudrait peut-être, tôt ou tard, écrire la fidélité conjugale, le respect filial, l’'obéissance et la probité domestiques, surtout la religion ; et commander ainsi toutes les vertus, comme elle a dé> fendu tous les crimes.
Nous avons développé'les principes importants sur lesquels reposent les lois et les mœurs des sociétés policées ; il peut être intéressant et instructif de faire J’application de ces principes à l’état politique des Romains, de ce peuple dont l'histoire n’est tout entière qu'un cours complet ; et une grande étude de politique. Ne
L'Etat, chez les Romains, ne vint pas de fa 7 famille et ils furent une armée étrangère, ou plutôt une horde d'aventuriers; avant d’être un peuple. Il leur fallut enlever des femmes pour. être des familles ; s’adjoindre, de gré ou de force, des nations entières, pour être un peuple; conquérir un territoire, pour être un Etat. Cette origine contre nature, ce principe de guerre et de violence déposé dans le germe même du corps social, et qu'aucune institution ne put corriger, fut à la fois la cause de la grandeur des Romains et la cause de leur décadence, Nés pour la gloire bien plus que pour le bonheur, disciplinés pour l’agression, plutôt que constitués pour la conservation, les Ro-
rs
mains furent toujours plus heureux à s’étendre qu’à se conserver, et cessèrent de se conserver dès qu’ils ne purent plus s'étendre. Toujours ils furent grands, jamais ils ne furent forts de la force de la stabilité. Cet -arbre immense étouffla tout ce qui croissait sous ses rameaux ; mais les peuples ne purent jamais se réjouir à son
-ombre.
La constitution politique ne put donc pas être, chez les Romains, le développement simple «et naturel de la constitution domestique.
Le pouvoir domestique est un ; dansRome, le pouvoir public fut partagé entre le roi, le
-sénat et le peuple. La nature constitue,
l'homme ne sait qu'organiser. L'opération “de la nature est simple et aisée ; l'opération de l’homme est travail, effort, et affliction d'esprit, dit le sage; et encore aujourd’hui, “avec tant de monuments et après tant de recherches historiques, nous pouvons à peine saisir les laborieuses combinaisons de la constitution romaine, et cette organisation si savante et si compliquée, de tribus, de comices, de centuries, d’Où naissaient des rapports politiques si déliés entre les divers ordres d'Etat.
Mais si la conslitution politique fut faible chez les Romains, la constitution de la religion fui forle, el aussi forte que pouvait le permettre la religion païenne. La religion, rême idolâtre, et c’est une remarque. de Bossuet, supplée à la faiblesse des lois politiques. « Elle réunit, » dit J.-J. Rousseau, « Ces brigands en un corps indissoluble. »
« Elle fut, » dit Montesquieu, « l'ancre qui relint ce vaisseau dans la tempête. » Car, si Pon y prend garde, la constitution romaine, comme tout établissement politique qui n'est pas fait pâr des insensés, était plus
Ahéocratique qu'on ne pense.
L'autorité des pontifes.et des augures permettait ou arrêtait les délibérations publiques, et décidait les opérations même militaires. Les Juifs consultaient la volonté de Dieu dans son tabernaele ; les Romains interrogeaient leurs divinités dans le vol des oiseaux, les entrailles des victimes, l'appétit des poulets sacrés : ridicules erreurs qui u'étaient que le travestissement de grandes vérités!
Le pouvoir, dans l'Etat, était faible par défaut; le pouvoir, dans la famille, fut faible par excès ; car tout excès aussi est fai-
blesse.
Le pouvoir public laissa au pouvoir domestique, êèt presque exclusivement, Île droit de glaive, premier attribut, attribut naturel du pouvoir même domestique, tant que la famille est indépendante, mais qui y est inutile ou même monstrueux, lorsque la famille est sujette de l'Etat.
Bientôt le pouvoir royal fut aboli. La lutte entre trois pouvoirs finit toujours d’une manière ou d’une autre par là réunion nécessaire de deux pouvoirs contre un seul;
et c’est là l’unique sauvegarde de la consti-
tution d'Angleterre. Maïs la lutte entre deux pouvoirs seulement est interminable, ou ne peut finir que par l’extermination d’un pouvoir, et quelquefois de tous les deux; c’est ce qui arriva à Rome : et même les divisions éternelles et quelquefois sanglantes du sénat et du peuple, des consuls et des tribuns, auraient étouffé la république dans son berceau, sans l'institution éminemment conservatrice de la dictature, véritable monarchie qui faisait taire toutes les rivalités en réunissant tous les pouvoirs. Ce grand pouvoir ne paraissait pas toujours dans l'Etat, mais il était toujours au fond de la constitution, d’où il sortaït au besoin ; et comme il
n'était confié que pour un temps limité, et ordinairement dans de grands dangers, il eut
longtemps toute la vigueur d'une institution récente, et le dictateur fut presque toujours un homme d’un grand caractère, et quelquefois d’une grande habileté,
Il y eut longtemps à Rome des mœurs domestiques. Le terrible droit de vie et de mort, laissé au père de famille, y maintenait la chasteté dans les femmes, la souwission dans les enfants et les esclaves; et la pauvreté y conservait la tempérance et la simplcité. 1 y eut des mœurs publiques, c’està-dire du courage et de l'amour de la patrie, au moins tant que Rome eut à craindre pour sa sûrelé : « car il faut, » comme dit Montesquieu, « qu’une république ait toujours quelque chose à redouter. » Au fond, cet amour de la patrie n’était, chez les peuples de l'antiquité, qu'une haine féroce de tous les autres peuples; et même, dans la.
langue des premiers Romains, le mot d’étranger élaitsynonyme de celui d’ennemi. Hostis apud majores nostros is dicebatur, quem nunc peregrinum dicimus, dit Cicéron. D'ailleurs l’état de guerre est plus favorable que contraire aux mŒurs, tant que la guerre ne s'éloigne pas des foyers domestiques, parce que des dangers plus présents font taire les
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passions et rendent les affections pius vives entre les membres d’une famille et entre ci-
toyens, et Rome combattit longtemps à ses
portes; maïs en laissant à part les qualités guerrières, « qui restèrent, » dit Montesquieu, « après qu’on eut perdu toutes les . vertus, » quelles étaient les mœurs publiques dans un Etat populaire et aristocratique, où le peuple même, dès les premiers temps, se retirait de l'Etat et se séparait du gouvernement pour se soustraire aux usures excessives des patriciens ; où les tribunaux ne retentissaient que des accusations des provinces contre leurs proconsuls, qui, avec les fruits de leurs exactions, en achetaient l’impunité, et où un citoyen élait réduit à poignarder sa fille de sa propre main devant le peuple assemblé, pour la soustraire aux violences d'un premier magistrat ?
Cependant ce qu’il y avait encore de mœurs dans la famille et dans l'Etat croulait de toutes parts. Rome était devenue l'univers entier. Des richesses monstrueuses > un luxe etfréné, des arts de toute espèce, une jalousie furieuse entre les chefs de la république; car elle avait des chefs, cette république, comme toutes les républiques du monde, en attendant qu’elle eût un maître ; une ambition insaliable, une corruption effroyable dans les jugements, fruits inévitables d’une constitulion populaire, vengeaient l'univers de sa défaite et de l’orgueil de ses vainqueurs : et cette Rome si forte, surtout contre les faibles, si faible elle-même au milieu de toute sa force, était bouleveïsée par les phrases de quelques dé-
magogues ; elle fut ébranlée par l'audace de quelques Étadratedrss et presque renversée par une conspiration de quelques débauchés, qui ne serait dans nos sociétés qu’une intrigue ridicüle.
La découverte d’une conjuration tramée par une femme de mauvaises mœurs et par un jeune dissipaleur sans considération et sans crédit, immortalisa un grand homme; el il fallut toute l’éloquence de Cicéron, et plus même que les lois, pour sauver ces maîtres du monde des fureurs d’un insensé . qui ne méditait la ruine de sa patrie que pour échapper aux poursuites de ses créanciers.
À mesure que les mœurs se perdaient, les lois se multipliaient. C’étaient des étais à un édifice qui tombe en ruines. Les lois civiles, j'entends celles qui statuent sur la possession, ces lois auxquelles fes jurisconsultes