DISCOURS PRELIMINAIRE
C'est une source féconde d'erreurs, lorsquon traite une question relative à la société, de la considérer seule, et sans rapport aux autres questions, parce que la société elle-même n’est qu'un ensemble de relations et de rapports, et que, dans le corps social comme dans tout corps organisé, c'est-à-dire dont les parties sont disposées dans de certains rapports entre elles relatifs à une fin déterminée, la cessation des fonctions vitales ne vient pas de l’anéantissement des parties, mais de leur déplacement et du dérangement de leurs rapports.
Comment, en effet, traiter du divorce, qui désunit le père, la mère, l’enfant, sans parler dela société, qui les réunit? Comment traiter de l’état domestique de société ou de la famille, sans considérer l’état public ou politique qui intervient à sa formation, pour en garantir la stabilité et en assurer les effets? Mais la raison du pou-
OEuvres coMPL. DE M, DE Bonaip. II.
voir domestique, qui réunit les hommes dans la famille, la raison du pouvoir public, qui réunit les familles en corps d'Etat, ne se trouvent au fond ni dans l’homme ni dans la famille ; car l'homme est par lui-même indépendant de tout autre homme, et la famille de toute autre famille. Il faut donc remonter au pouvoir suprême universel sur les êtres; je veux dire à la connaissanca d’un être supérieur à l’homme, et préexistant à la société humaine, dont la volonté conservatrice des êtres créés se manifeste dans un ordre déterminé de rapports, lesquels, exprimés par des lois, constituent le pouvoir humain, et par conséquent la société; pouvoir universel de Dieu sur les hommes, devoirs des hommes envers Dieu, qui expliquent l’inexplicable pouvoir de l'homme sur l’homme et les devoirs qui en découlent; pouvoir divin, dont la connaissance et le culte sont l’objet de la religion
ou de la société qui unit, qui lie, de religare, parce qu’elle est le lien et la raison des autres sociétés.
C'est là la marche de la raison, mais ce n’est pas celle de la philosophie moderne ; et puisque la question qui nous occupe, la première et la plus fondamentale de toutes les questions sociales, est le champ de bataille où cette philosophie combat depuis si longtemps coñtre la raison, on me permettra d'exposer ici avec quelque détail le sujet de leur querelle, et ses effets sur la société.
Une raison exercée comprend tous les êtres et leurs rapports existants et même possibles, sous ces trois idées générales, et les plus générales que l'esprit puisse concevoir : cause, moyen, effet (1), dont la perception est la base de tout jugement, et dont Ja réalité au dehors est le fondement de
tout ordre social; et pour appliquer à la so-
ciété ce principe, un peu abstrait peut-être, la raison voit, dans Dieu qui veul, la cause première; dans l’homme, quel qu'il soit, qui agit en exécution de cette volonté, la cause seconde, ou le moyen, le ministre, le médiateur; et l'effet, dans cet ordre de choses appelé société, qui résulte de la volonté de Dieu et de l’action de l’homme.
Ainsi le pouvoir suprême est dans l'intelligence suprême ou dans Dieu; le pouvoir subordonné est dans l'intelligence subordonnée ou dans un homme; et cet éfre humain, pouvoir lui-même, dans l’ordre domestique de société comme dans l’ordre public, a sous lui des ministres et des sujets; eu sorte que l'ordre particulier, constitué comme l’ordre général, est un enchaînement de causes premières, de moyens ou causes secondes, et d'effets, ordre croyable à la rai- son de l’homme, puisqu'il est existant, et même sensible dans son action particulière.
La philosophie ancienne admettait ces principes fondamentaux de tout ordre et de tout jugement; mais, faible pédagogue de peuples enfants, elle défigurait la vérité par les imaginations bizarres sous lesquelles elle la leur présentait. Elle chantait, dans ses riantes poésies, le chaos et le temps, l'homme animé par un rayon dérobé à la Divinité, les dieux conversant avec les hommes, l'âge d’or, les hommes, dans l’origine, heureux et innocents; bientôt tous les maux
répandus sur la terre par l’imprudence d’une femme, chef-d'œuvre d’une Divinité ; l'espérance seule d’un meilleur avenir, laissée au genre humain ; les hommes corrompus, en guerre les uns contre les autres ; la faiblesse sans protection contre la force, tantumque haberent, dit Cicéron, quantum manu etoiribus per cœdem acvulnera aut eripere ait retinerepotuissent;enfin des hommes inspirés
par les dieux, pour tirer les hommes de cet
état de féracité et de destruction, en donrant des lois aux sociétés : fictions brillantes qui enveloppent d'antiques vérités; anciennes traditions qui ressemblent à des souvenirs à demi effacés.
La philosophie païenne avait retenu l'empreinte d’une autre vérité primitive. La rai-
son disait aux hommes que la volonté de
l'Etre suprême, étant souverainement éclairée,doit être parfaitement fixe et immuable.
Les anciens crurent cette volonté immuable, mais ils ne la jugèrent pas éclairée; ils la supposèrent même aveugle, parce qu’elle état uniforme, et ils en firent le destin, qui était supérieur aux hommes et même aux dieux; et il est vrai, dans un sens, que Dieu même obéit à sa volonté, et qu'étant souverainement libre, il ne peut rien faire contre sa volonté.
Ainsi le paganisme séparait dans Dieu la volonté de l'intelligence, ce qui est absurde, et personnifiait la volonté sous le nom de destin, supérieur à l'intelligence même; et le christianisme distingue en Dieu la volonté de l’action, et il fait l’action procédant da la volonté, ce qui est conforme à la raison ; en sorte qu'il distingue Dieu qui veut par sa seule pensée, de Dieu ou plutôt de l'Homme- Dieu qui agit au dehors, et par qui tout a été fait. Mais revenons.
La philosophie moderne, née en Grèce de ce peuple éternellement enfant, qui chercha toujours la sagesse hors des voies de la raison, commence par ôter Dieu de l'univers, soit qu'avec les athées elle refuse à Dieu toute volonté, en lui refusant même l’existence, soit qu'avec les déistes elle admette la volonté créatrice, et rejette l’action conservatrice ou la Providence ; et pour expliquer la société, elle ne remonte pas plus haut que l’homme : car je fais grâce au lecteur de tout ce qu’elle a imaginé pour rendre raison de la formation de l’univers phy-
(1) Vog. la Législation primitive, du même auteur, où ces idées sont développées et appliquées à la
sociélé, ;
13 PART. I. ECONOM.
sique, et même de l’homme, sans recourir à un être intelligent supérieur à l’homme et à l'univers. Elle a dit sur ce sujet des choses s1 inouïes, elle a donné à l’existence de l’homme, de ce chef-d'œuvre de la création, merveille lui-même au milieu de tant de merveilles, des causes si absurdes agissant par des moyens si ridicules, qu’elle-même aujourd’hui, mieux avisée, impose silence à ses adeptes sur ces systèmes insensés, que pour l'honneur du temps où nous avons vécu il faut oublier, s’il est possible, et surtout ne pas transmettre à la postérité. Nec postera credant sœcula.
Nos philosophes, Hobbes excepté, étaient loin de supposer que les hommes, antérieurement à la société, fussent en guerre les uns contre les autres. « L'homme est né bon, » dit J.-J, Rousseau, « Dans l’état de pure nature, » dit Montesquieu, « les hommes ne chercheraient pas à s’attaquer, et la paix serait leur première (1) loi naturelle. » Dès lors l’état de société n'était plus nécessaire ; il n’était tout au plus que convenable : l’homme n’entrait pas en société pour conserver son existence, mais pour ajouter à ses plaisirs; et avec ce principe, quand les sophistes auraient admis la croyance de la Divinité, il ne leur était plus nécessaire de la faire intervenir pour donner des lois aux hommes, parce que la Divinilé ne peut jamais intervenir sans nécessité ; et l’homme, né bon, ou n’avait pas besoin de lois, ou était assez bon pour donner des lois aux hommes.
Et en effet, ces mêmes philosophes qui avaient rêvé à leur manière un prétendu état de pure nature antérieur à toute société, où les hommes étaient heureux et bons, nous font tout à coup apparaître des sages, des hommes de génie, philosophes, instituteurs ei bienfaiteurs des peuples, qui d’euxmêmes donnent des lois au genre humain, docile à les recevoir, sans daigner nous apprendre pourquoi il avait fallu des lois à des hommes qui avaient, sans lois, le bonheur et la vertu ; par quel événement des êtres bons de lenr nature étaient devenus mauvais ; ou enfin, si les hommes étaient devenus mauvais, par quel privilége quelquesuns s'étaient préservés de la corruption générale, et tous les autres, déchus de leur
1) La paix est un état, et non une Loi.
2) On ne croira pas, un jour, que l'écrivain qui a proféré cette absurdité, et celle-ci : L'homme qui