L ECONOM. SOC. — SUR L'ECONOMIE POLITIQUE
perflu; et c’est dans les arts, et non dans les choses morales, que le mieux est souvent l'ennemi du bien. Le luxe, considéré en morale, amollit l’homme, le rend dépendant de mille besoins factices, avide et égoïste.
En politique, et considéré dans le particulier, le luxe fait trop sentir l’inégalité inévitable des conditions et des fortunes, et, là surtout où l’on fait de la liberté et de l’égalité des principes vagues, et que chacun applique à sa guise et selon ses passions, le luxe des uns, qui contraste trop fortement avec la gêne des autres, rend ceux-ci envieux et jaloux des richesses qui procurent tant de jouissances. En finance, et c’est sous ce point de vue que le considèrent les écrivains économistes, le luxe, en multipliant le travail, favorise la circulation de l'argent et fait vivre les classes labarieuses. Rien de plus vrai; maisil ne faut jamais perdre de vue qu’il a commencé par lea faire naître, et qu’une nouvelle industrie introduite dans un pays ÿ ruine toute ancienne industrie du même genre, et y aura bientôt élevé une population nouvelle, toujours au moment de mourir de faim, si le genre d'industrie auquel elle doit son existence politique vient à être arrêté ou par des événements politiques, ou parle caprice de la mode, qui se portera vers une industrie plus nouvelle et plus heureuse. L’anteur de cet article a dit quelque part que, s’il y a aujourd’hui en France un million d'hommes employés aux fabriques de coton qui nous vient:des Indes, c’est à peu près comme si l’on avait importé en France une nation d'Indiens, en même temps qu’on a levé la défense de travailler le coton ou même de vendre des indiennes. Je sais que cet effet peut n'être pas de longtemps aperçu dans un vaste pays; mais le moment arrive plus tôt pour un peuple, plus tard pour un autre, où ii sa manifeste avec tous ses résultats. Il est déjà, depuis longtemps, arrivé pour l'Angleterre, où il y a, disent des écrits récents, six cent mille hommes de population industrielle qui manquent de travail,
et par conséquent de moyens d'existence ,
et qui, rétombant à la charge de l'Etat, y causent de grands troubles et de continuel-
‘es alarmes. Cet effet dangereux se mani-
feste de temps en temps sur quelques points de la France; et, comme partout, à la faveur de l’industrie, les classes laborieuses tendent à augmenter en nombre d'individus, et que les classes supérieures, occupées de
ou même diminuent, la proportion entre la partie ignorante d’une nation et la partie éclairée, entre celle qui sait contenir par l'influence de ses lumières et par lascendant du respect et de la considération dont elle jouit, et celle qui doit être contenue, c’està-dire la proportion entre la force physique de la société et sa force morale, est tout à fait dérangée au préjudice de la dernière, et alors arrivent inévitablementles révolutions, dont le moment, inconnu aux gouvernements, doit Âtre, pour celte raison, l’objet de leur constante surveillance et de leurs continuelles précautions. Autrefois le luxe des gouvernements, ou même des particuliers opulents, consistait à fonder des établissements publics de religion, de charité, d'éducation publique, etc. Ceux-là n’augmentaient pas la population, mais servaient à assister et à secourir, dans toutes les faiblesses de l’âge, du sexe, de la condition, la population existante. Aujourd'hui les richesses ont pris ane autre directien publique, et se portent principalement à des objets d’utilité purenent matérielle; à des établissements d’industrie et de ‘commerce qui appellent une nouvelle population, et la font naître en attendant de la faire vivre; vous ouvrez un canal destiné au transport plus facile et moins coûteux des denrées nécessaires à l’approvisionnement d’une grande cité : soyez assuré que vous la rendrez encore plus grande en donnant de nouvelles facilités pour y vivre pluscommodémentetmême plus agréablement, si vous y multipliez en même temps les lieux destinés aux ‘plaisirs publics; el vous faites des villes plus difficiles à gouverner que des royaumes entiers, et qui, de capitales des Etats, deviennent les capitales des révolutions.
À tous les genres de luxe PT PTE en Europe par la révolution, car les désordres politiques amènent à leur suite ces désastres de mœurs et de fortunes, s’est joint plus tôt en Angleterre, plustard sur le continent, le luxe des machines destinées à multiplier les produits de l'industrie en économisant le travail de l'homme. Ainsi, par une disposilion assez bizarre, l'industrie, qui accroît outre mesure la population , a imaginé des moyens de se passer des hommes ; tnais Je ne sais si, même aux yeux de la liberté et de l'égalité, ces deux divinités des temps modernes, on peut justifier l'établissement inconsidéré de ces mécaniques. La aature,
service public, restent plus stationnaires
en condamnant l’homme au travail, a chargé la société de lui en fournir, ou du moins de lui laisser toute liberté de s’en procurer. Ainsi, dans toute société, il y a la somme de travail agricole ou industriel nécessaire à la subsistance de la société, et à tout ce dont cette subsistance se compose :
et il faut, sous peine d’indigence ou même de ruine, qu’il y ait assez de production pour la consommation, et assez de consommation pour la production. Le fabricant qui établit une machine au moyen de laquelle il fait, avec dix ou quinze hommes, et souvent femmes ou enfants, le travail qui ne se faisait auparavant qu'avec cent hommes et plus, dérange tout à fait cette proportion naturelle. Les producteurs ont diminué et la production s’est accrue; les consommateurs sontrestés, et même la consommation a diminué, puisque les machines enlèvent à un grand nombre d'hommes des moyens d'existence , et par conséquent de consommation ; il y a done plus de production que de consommation; et c’est même, en ce moment, une des causes dela stagnation du commerce intérieur, et dont le commerce ne peut accuser que lui-même. Il faudrait, pour rétablir l'équilibre, établir des machines à consommation à côté des machines à production, et cependant les hommes seuls peuvent consommer ce que les machines peuvent produire. On dira peut-être que les hommes laissés oisifs par l’établissement des machines se lJivreront à un autre genre d'industrie, ou à une nouvelle industrie.
M. de Saint-Chamans remarque avec beaucoup de raison que, pour un grand nombre, le changement d'occupation est à peu près impossible, et qu'aujourd'hui que les arts ont fait dans tous les genres de si grands progrès , il n’y a guère de nouvelles industries à espérer. Or, croit-on qu’il soit permis à quelques hommes, pour leur intérêt particulier, de troubler à.ce point l’ordre établi par la nature même de la société, et la proportion des producteurs aux consommateurs et de la production à la consommation, sur laquelle reposent tant de besoins et des relations si diverseset si variées? je ne le crois pas : et la liberté la plus illimitée ne consiste qu’à faire ce qui ne nuit pas à autrui. Cette injustice, si c’en est une, est aperçue par le peuple ; et l’on peut même remarquer qu’elle est un peu trop vivement sentie chez nos voisins, où les premières viclences, dans les moments de
désordre, se dirigent contre ces machineset leurs possesseurs. Montesquieu, par cette raison, élève des doutes sur l'utilité de l’invention même des moulins à blé, et cependant, pour cette denrée de première et absolue nécessité, de tous les jours et pour tous, il n’y a nulle proportion entre les producteurs et les consommateurs, puisqu'il faut nourrir les femmes, [es enfants, les vieillards, les infirmes, les étrangers, les prisonniers, etc. Le travail des hommes ou même celui des animaux, lent et imparfait, et qui ne rendrait pas à beaucoup près autant de substance alimentaire qu’en donnent les moulins à eau ou à vent, ne suflirait pas, je crois, à la consommation journalière; et dans cette partie, la mécanique a dû, je crois, venir au secours de l’homme. Je n’ignore pas qu’on donne pour motif légitime à l'établissement des mécaniques la nécessité de soutenir dans les marchés la concurrence avec les rations voisines qui les ont introduites chez elles, et qu’on veut en même temps que les consommateurs étrangers nous débarrassent du surplus de nos produits. Mais du moins aujourd’hui les hommes.
d'Etat doivent être assez peu frappés de-ces motifs mercantiles, qui s’affaiblissent chaque jour davantage depuis que tous les peuples établissent chez-eux des fabriques, et que tous les gouvernements hérissent leurs frontières de bureaux de douanes, et se défendent contre les produits étrangers eomme contre une. invasion ; l'avantage de filer pour son propre pays un peu plus fin, qui émerveille les fabricants, ou même celui d'habiller les nations voisines, fait sourire un véritable politique; et il est, je pense, beaucoup plus attentif aux désordres qui naissent dans un Etat de ces alternatives d’aisance et de misère auxquelles est exposée Ja population industrielle, qui, fabriquant les objets d'industrie sans pouvoir les consommer, n’en est pas moins obligée de consommer les fruits du sol sans pouvoir les produire ni même les acheter; et qui, se trouvant ainsi sans travail et sans pain, est un instrument tout prêt pour les révolutions. L'homme d’Etat remarque qu’en même temps que l’invention des machines tend à accumuler dans un petit nombre de mains les capitaux de l’industrie, d’autres causes tendent à disséminer dans un plus grand nombre de mains le capital de l’agriculture ou le sol ; qu’en industrie les grandes machines remplacent les petites, et que