SUR L'ÉCONOMIE POLITIQUE
M. Auguste de Saint-Chamans vient de publier des réflexions sur l'impôt, et en général sur les systèmes d'économie politique.
Ces réflexions, qui font autant d'honneur à son esprit qu’à l'étendue de ses connaissances et à l’indépendance de ses opinions, rappellent celles qu’il publia sur la loi des élections, à l’époque de la proposition de M. le marquis Barthélemy.
L'opinion de M. de Saint-Chamans sur la Joi des élections, la plus remarquable de toutes celles qui parurent alors, a été depuis justifiée par les événements. On ne peut s’empêcher de désirer la même fortune à son dernier écrit, dans lequel il me paraît combattre avec un grand avantage les divers systèmes d'économie politique d'Adam Smith et de ses disciples, systèmes que je crois aussi désastreux que pouvait l’être la loi des élections, dont la dernière session a fait
, # Justice.
Les systèmes d'économie politique me pa-
raissent avoir quelque chose de commun
avec les poétiques.
Homère, en consultant le grand livre de Ja nature, le seul vraisemblablement qu'il eût sous les yeux dans ces temps reculés, avait fait un poëme, qui sera l’éternel modèle du genre épique. Des écrivains laborieux ont étudié Homère, et ont voulu, d’après ce modèle, tracer les règles de l’art qu’il avait le premier cultivé et porté à Ja perfection, ces règles superflues pour les hommes de génie, stériles pour tous les autres; car, les règles, dans les arts d'imagination, ne servent qu’à ceux qui, comme Homère, auraient pu les inventer ou plutôt les découvrir, et Bacon aurait pu dire de ces règles, avec plus de vérité que des causes finales, que ce sont des vierges qui n’enfantent pas.
OEvuvres couPz, pe M, DE Bonazp, 11]
La nature, dans tous les temps et dans tous les lieux, a enseigné aux hommes à travailler et à échanger entre eux les fruits de leur travail et de leur industrie ; c'est-àdire qu’elle leur a enseigné à vivre en s'appliquant à tous les genres de travaux nécessaires à leur état plus ou moins avancé de société. Les uns ont mieux réussi que les autres dans tel ou tel genre de travail, et l'ont exécuté avec plus de perfection et de promptitude : de là la division du travail et la distinction des métiers.
A mesure que les hommes se sont étendus sur la terre, les travaux se sont multipliés avec les hommes, les produits avec les travaux, les échanges avec les besoins, et les échanges, devenus plus variés et plus nombreux, ont donné partout naissance à des signes conventionnels représentant toutes les denrées et toutes les valeurs, et moyens
-universels de tous les échanges : ici, les métaux bruts ou monnayés ont fait l'office de signes ; là, des peaux, des coquillages, ou même de simples dénominations de valeurs abstraites.
Enfin, le transport de ces signes matériels, devenu lui-même dispendieux et difficile, a fait plus tard imaginer d'écrire les signes eux-mêmes et de les envoyer en éfraites ou lettres de change, qui ont donné lieu aux diverses upérations de la banque et à toutes les spéculations du commerce. Rien de tout sela n’a été fait ou ordonné par les gouvernements, et, les gouvernements, le trouvant tout établi, n’ont eu qu'à le protéger, et quelquefois ils l'ont troublé en voulant le régler autrement que ne l'avait fait la rature des choses.
Des hommes qui n'étaient ni laboureurs, ni commerçants, ni artisans, mais qui étaient écrivains, je veux dire qui travaillaient en
bel esprit, ont remarqué tous ces effets, et ont voulu doctementexpliquer les procédés,
at on pourrait dire l’art de la nature, et enseigner comment s'étaient faites ou devaient se faire des choses qui-partout s'étaient faites | d’elles-mêmes, «t ils en ont fait une science, | sous le nom d’économie politique, qui ne rend ceux qui l’étudient ni plus économes ni plus politiques, et avec laquelle, quand on
ne sait pas plus gouverner les hommes qu’on ne sait faire les poëmes quand on a lu toutes les poétiques ; science, ce me semble, d'autant plus inutile, dans l’esprit même des professéurs, qu’elle aboutit selon eux à ce résultat, laissez faire et laissez passer, ce qui peut se faire sans étude et sans livres.
Cependant, ces recherches laborieuses ont plus qu’on ne pense égaré les gouvernements, en persuadant à ceux qui étaient à la iète des affaires qu'ils savaient quelque chose dans le grand art de gouverner la société, quand ils avaient étudié les:svstèmes divers ‘et souvent contradictoires qui en étaient résultés. Ces systèmes, en jetant exclusivement les gouvernements dans le matériel de la société, qui heureusement. va à peu près de lui-même, comme le boire et le manger, et qui est plutôt affaire de famille qu’affaire d'Etat, les ont distraits du moral de la société, qui ne va pas:tout seui, à beaucoup près, et qui, rencontrant sans cesse non des besoins qui éclairent les hommes sur les moyens de les satisfaire, mais des passions qui les aveuglent surleurs devoirs, ne Saurait se passer de l’action con-
tinuelle des gouvernements. L’administra-
tion des choses à donc fait perdre de vue ja - direction des hommes, ct, lorsqu’à force de vouloir tout régler, et tout régler d’un centre unique et d’une manière juniforme, les gouvernements ont été perdus, noyés dans les détails, quand ïls ont remarqué que plus il y avait d'arrangement dans les choses, moins il y avait d'ordre et de discipline parmi les hommes, toujours préoccupés d’économie politique, ils ont cru qu’il n’y avait pas assez d’agriculleurs, quoique tout fût cultivé, et même ce qui ne devait pas l'être ; qu'il n’y avait pas assez de commerce, quoique peut-être il y en eût trop; pas assez d'impôts, quoique tout fût imposé, jusqu'aux ‘portes et fenêtres; pas assez de population, quoi qu'ils eussent tous, et même les plus petits, plus d'hommes qu'ils ne pouvaienten conduire; pas assez d'argent, comme s'il
«æt pas assez d'égalité...
a lu tous les écrits qu’elle a fait naître, on:
pidité, Mais en même temps ils se sont!
laissé persuader qu’il y avait trop de reli-,
gion, trop de morale, trop de sévérité dans x des lois, trop d’obéissance dans l'Etat, trop} de dépendance dans la famille; trop de res-
pect des classes inférieures envers les clas-;
ses supérieures, pas assez de liberté, enfin, | De si grands désordres ne pouvaient venir d’un défaut d'administration : il y avait lant d'administrations et d’administrateurs! Ils ne pouvaient donc venir que d’un défaut de constitution. Ce n’était pas le régime qui manquait au malade, c'était un bon tempérament, et on s’est mis à faire des tempéraments au malade, je veux dire des constitutions, et tantôt les rois les ont octroyées, tantôt les peuples les ont imposées, et, à force de constitutions données ou reçues, l’Europe s’est trouvée dans un désordre moral et politique tel qu'il ne s’est rien vu de sembiable depuis le commencement du monde dans les Etats civilisés, désordre contre lequel toute lPéconomie politique d'Adam Smith et autres est certainement impuissante.
On dirait que nous assistons à un vaste mélodrame , dans lequel la civilisation, comme une belle princesse, est en ‘proie à de vils ravisseurs, et n’est jamais sauvée des derniers malheurs que par des hasards ou des miracles. Rien n’y manque de tous les
accidents ou des personnages obligés. 11 y a des tyrans féroces, de farouches. satellites,
des niais surtout, des scènes de fureur et de
carnage, mille catastrophes, pas de dénoû-
ment, et nous attendons encore le dénoûment obligé de tous les mélodrames, Je ch4-
timent du crime et le triomphe de Ja vertu.
Cette digression m'a éloigné de l'écrit
de M. de Saint-Chamans, qui me paraît avoir toujours raison contre Adam Smith et ses disciples. Il n’est pas aussi heureux, ce me semble, contre M. Malthus, auteur de l'Essai sur le principe de population, et j'ai regretté, je J'avoue, de voir M. de Saint- Chamans appuyer l'observation ridicule d'un
de nos modernes écrivains en économie po-
litique, qui, pour réfuter l’assertion du célèbre professeur de Cambridge, que la population, en général, se proportionne partout à la quantité des subsistances, prétend que dans ce cas, une famille qu’il nomme contemporaine du berceau de notre monarchie, et qui a toujours vécu dans l'opulence, dévrait aujourd'hui à elle-seule peupler la
| pouvail jamais y en avoir assez pour la cu-
France entière ; ne faisant pas attention qu'ici on ne peut pas conclure du particulier au général, que rien de ce qui a trait à la population d’un Elat ne peut s’appliquer à la population d’une famille, qui a ses chances de morts prématurées, de viduité, de stérilité, de célibat, à ’infirmités, de minorités, surtout dans les rangs élevés et voués à la profession des armes. Et d’ailleurs, personne ne meurt de faim, même là où la population diminue par défaut de subsistances; mais la difficulté de vivre arrête Îles mariages ou la survenance des enfants, ou bien la misère les fait abandonner de bonne heure, el c’est tout ce qu'a voulu dire M. Malihus, dont l'ouvrage est, en science d'administration, et d'administration non des choses, mais des hommes, l'ouvrage le plus utile qui ait paru depuis longtemps.
Mais il y a, dans l’ouvrage de M. de Saint- Cliamans, deux points sur lesquels on aurait pu désirer plus de développements, attendu le rôle qu’ils jouent dans tous les sysièmes d'économie politique, je veux dire Île luxe proprement dit, et un autre luxe bien - commun aujourd'hui, celui des machines, qui multiplient les produits de l’industrie en économisant le travail de l’homme. Un auteur déjà ancien, Melon, avait écrit en faveur du luxe ; un économiste moderne, cité par M. de Saint-Chamans, réprouve le luxe.
M. de Saint-Chamans n’a pas de peine à lui prouver qu'il est inconséquent à son propre système, et prend lui-même parti pour Me- Jon. Le luxe n’est pas facile à définir : on ne peut guère en donner une idée que par des exemples, et comme, en général, i! va toujours en croissant, le luxe d’un temps et d’une condition aurait été simplicité et modestie dans un autre temps et une autré condition. On pourrait dire, en général, que le luxe est toute dépense excessive pour la condition de l’homme ou pour la destination de l’objet. Ainsi il y aurait du luxe dans le particülier, fût-il opulent comme un roi, qui voudrait être logé et servi comme un souverain, et, vu la destination de cet édifice, il y a du luxe aussi, à ce que je crois, dans Ja construction de la Bourse que l’on bâtit à Paris, et qui sera pius ornée à l’extérieur que la plus belle église de la capitale ou que les palais de nos rois.
Le luxe tient à un noble principe de notre nature, et n’est qu'une recherche inquiète de perfection. On a le bien, on veut le mieux, et l’on rencontre l’inutile et le su-