‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 66 sur 306 · DE LA RICHESSE DES NATIONS · texte numérisé non relu

DE LA RICHESSE DES NATIONS

| (23 décembre 1810.)

Ad. Smith a traité longuement de la Nature et des causes de la richesse des nations. J'ouvre son livre, et je vois qu’il y est question des produits du sol et de lPindustrié, de commerce, d'arts mécaniques, de manufectures, de distribution du travail, de division de fonds, d’aceumulätion de capitaux, d'intérêt de l'argent, de salaires, ete., etc:; c’est-à-dire qu’il y est traité de là richesse des individus qui sont propriétaires ; com-

merçants, capitalistes, banquiers, labôu-

reur$s, manufacturiers, artisans, etc., et non de la Richesse des nations, qui ne sont et ne peuvent être rien de tout cela.

On dira peut-être qu'une nation étant une agrégation d'individus, la somme des richesses individuelles forme la richesse nationale; mais on peut nier le principe et soutenir qu'une nation est, comme société, quelque autre chose encore qu'une agrégation d’individas. D'ailleurs, pour pouvoir appeler richesse de la nation, la sômme des richesses individuelles, il ttes que tous {és individus participassent à cetté richesse, puisque la nation se compose de tous les individus sans exception, et que la richesse n'étant pas une chose abstraite , il est assez difficile de concevoir qu’une nation soit ri che , lorsqu'une partie considérable de ses enfants est dans l’extrême besoin. Cependant, cela est ainsi, et même, dans toute l'Europe, il n’y a nulle part plus d’indigents que chez les nations qu’on appelle opulentes ; et M. Malthus, dans son excellent Essai sur le principe de population, remarque qu’en Suisse, c’est dans le voisinäge des plus riches communes qu’il a trouvé le plus grand nombre de mendiants.

Ainsi, si l’on doit regarder les richesses individuelles comme formant la richesse des nations, il n’y aura, à proprement parler, ni nations pauvres, ni nations riches, autrement que par comparaison, puisque , chez

les nations riches, il y a toujours un grand nombre d'individus pauvres, et chez les nations les plus pauvres, un grand nombre, d'individus riches.

Il faut observer que je ne considère ici que les rations civitisées , les seules qu'on! puisse comparer entre elles, parce que la richesse s’y compose des mêmes éléments, !

et que le droit de propriété y repose sur les mêmes lois:

Les richesses, prises dans un sens général et philosophique, sont les moyens de:

l'existence et de la conservation ; ét opes, dans la langue latine , signifie également ri-

‘chesses et forces.

Ces moyens, pour l'individu, être physique, sont les richesses matérielles, les produits du sol et de l’industrie, ou le signe qui représente tous les produits et sert à se les procurer.

Pour la société, être moral, les moyens de l'existence et de la durée sont des richesses morales, des forces de consérvation; les mœurs, pour la société domestique ; les lois, pour la société publique. Oui, la société est un corps moral; la religion est sa santé; la monarchie, sa once ses biens sont ses vere tus."La guerre, la peste ; la famine, ne sauraient la détruire... et il suffit d'un Lg pour la renverser.

Les mœurs et les lois sont donc les vraies et même les seules richesses des sociétés, familles ou nations : c'est-à-dire les vrais et les seuls moyens de leur existence et de leur conservation. Ce sont même les seules richesses dont il soit convenable de traiter. Îl ne faut parler aux nations que de vertus ; et il est assez superflu de parler à un individu de richesses , parce que l'intérêt per-

sonnel, considéré dans la généralité des

hommes, de tous les maîtres le plus éclairé, nous apprend assez à tous à nous occuper avec fruit des richesses matérielles et des

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moyens de les reproduire et de les conserver. Je crois même que, sous ce rapport,

l'ouvrage d’Ad. Smith n'enséigne guère ‘que ce qui était, depuis l’origine des nations, connu de tous les peuples, et pratiqué par le plus grand nombre des individus. £a richesse est la suite naturelle du travail, et'il suffit d'occuper les hommes pour les rendre riches, même sans leur parler de richesses.

La force des nations est donc leur véritable richesse, et même uniquement leur force morale, celle qui vient de la constitution et des lois politiques et religieuses. Pour la force physique, qui vient de la population et des subsistances , elle existe nécessairement plus ou moins dans toute nation, par cela seul qu’elle ne peut être une nation, sans une population suflisante, ni avoir une population sans subsistances. C'est cette force morale dont parle Tacite, lorsqu'il oppose la vigueur des mœurs chez les Germains à l’opulence et au faste de l'empire des Parthes : Quippe, dit-il, regno Arsacis acrior est Germanorum libertas. C'est ce qu’on trouve encore, en style poétique, dans le livre où l’on trouve tout. « Les étrangers, » dit le Psalmiste (Esgl, exc, 1-15), « dont ja droite n’a qu’une force trompeuse, ont dit: Nos enfants croissent dans leur jeupesse comme de nouvelles plantes; nos filles s'élèvent comme les colonnes d’'untemple ; nos celliers et nos greniers regorgent de toutes sortes de fruits; nos brebis sont fécondes et nos bœufs toujours gras ; heureux le peuple qui a tous ces biens!

Et nous disons : Heureux le peuple qui a Dieu pour Seigneur ! » C'est-à-dire celui dont les lois sont conformes aux rapports que le suprême législateur a établis entre les hommes pour ja conservation des sociétés. j

On dira peut-être qu’une nâtion a des richesses où propriétés publiques, telles que les biens consacrés à quelque Service public, les temples de la religion et de la justice, les asiles de la pauvreté, les maisons d'éducation publique, ete., etc. Mais outre que Smith n’a point parlé de ces richesses en traitant de la Richesse des nations, il est aisé de voir que ces propriétés publiques rentrent, et même directement, dans la force morale que donnent à un peuple sa constitution et ses lois, puisque les propriétés publiques, dont toutes les nations sont riches en proportion de leurs besoins;sontle moyen

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