RÉFLEXIONS SUR L'INTÉRÈT GÉNÉRAL DE L'EUROPE
C'est pour la seconde fois que les Etats généraux de l'Europe sont assemblés, et que cette grande famille réunit ses nobles enfants dans le dessein et l'espoir d’une pacification générale.
Le drame s’est compliqué, la scène s’est agrandie; mais le sujet est à peu près le même. Seulement quelques acteurs ont été remplacés par de nouveaux personnages, et quelques autres ont changé de rôle.
La paix de Westphalie avait été précédée par un siècle et demi de guerres sanglantes, rarement interrompues, et dont la dernière avait duré trente ans; et le congrès de Vienne, à dater de la paix de Westphalie, à été précédé aussi par plus de cinquante ans de haines cachées, ou de divisions ouvertes, terminées par une guerre de vingt ans, où plutôt de vingt siècles, si l’on considère la multitude et la gravité des événements qui l'ont remplie, et l'étendue des maux qu'elle a produits.
La guerre que termina ou qu’interrompit le traité de Westphalie, avait été une guerre de religion allumée par la réformation, La guerre qui vient de finir a été une guerre d’irréligion, excitée par des doctrines prétendues philosophiques, qui ne sont ellesmêmes qu’une dégénération de la réforme, et la dernière conséquence de ses dogmes.
A Munster (1), la France voulait cons-
(1) , La paix de Westphalie se négocia à Munse ter, à Osnabruch, où les deux parties, protestant ou catholique, ne purent pas se réunir, même pour fralter de la paix, et firent la paix comme on fait à guerre, dans deux camps séparés; mais le tramté lUL intervint a pris le nom général de traité de Westphalie. On voit dans la belle histoire qu'en a
tituer le corps germanique, c’est-à-dire le diviser pour opposer la ligue protestante à la maison d'Autriche. Aujourd’hui il est question aussi de constituer l’empire germanique, mais de le composer de.membhres plus puissants et plus indépendants, qu’on veut sans doute opposer à l’ambition présumée de la France. La Russie occupe au congrès de Vienne la place que la Suède avait usurpée à Munster, et offrira une garantie plus puissante et plus sûre. L’Angleterre, qui ne parut pas au traité de Munster, remplace la Pologne qui ne figure encore à Vienne.
que... pour mémoire. Les maisôns d’Espagne et de Sicile, alors Autriche, aujourd’hui Bourbon, d’ennemies de la France qu’elles étaient alors, sont devenues ses alliées. La Suisse et la Hollande, reconnues en 1648 comme républiques indépendantes (2), seront peut-être élevées à la dignité de monarchies constitutionnelles. À Munster la politique solda ses comptes avec les biens du clergé catholique. A Vienne on disposera en faveur de princes séculiers des électorats et principautés ecclésiastiques; et, comme on peut le voir en comparant les deux époques, il y a plus de variétés dans la forme que de changements dans le fond.
Quoi qu'il en soit, l’Europe a les yeux ouverts Sur le congrès de Vienne: elle en attend des résultats dignes de la sagesse des
donnée le P. Bougeant l'embarras du gouvernement français et de ses négociateurs pour accorder fs religion ancienne de la France avec sa nouvelle politique.
ee On ne reconnut à ta Suisse qu'une quasiverte. L
princes qui y sont réunis, et des talents des hommes d’Etat qui les représentent. Le traité qui conciliera tant d'intérêts, ne restera pas au-dessous des événements qui en ont été l’occasion : il répondra à la dignité des parties, à la solennité de l’époque, à la grandeur des intérêts. Le traité de Westphalie fut un chef-d'œuvre de diplomatie, de cet art qui ne sert trop souvent qu’à tromper les autres, et quelquefois à se tromper
, soi-même. Le traité de Vienne sera, il faut
l'espérer un chef-d'œuvre de politique, de celte science qui place les peuples dans les rapports les plus naturels, et par conséquent dans l'état le plus stable; et il n’y a que ce dénouement qui puisse dignement terminer cette mémorable tragédie, ce drame fécond en incidents merveilleux, et où nous avons vu à la fois le prodige de: l’asservissement de l’Europe, et le miracle de sa délivrance.
Ce n’est pas seulement la paix que l'Europe demande, c’est surtout et avant tout de l’ordre qu’elle'a besoin, de cet ordre sans lequel la paix n’est qu’un calme trompeur.
L'ordre, la loi suprême des étres intelligents, comme l’a dit un profond philosophe, l’ordre qui prévient les révolutions, les bouleversements et les conquêtes , repose, dans la grande famille européenne, sur deux bases, la religion et la monarchie.
Au traité de Westphalie, l'esprit de la ré-
:. formation, encore dans sa première ferveur
et dans la crise de sou développement, poussaitau système populaire en politique comme enreligion. L'indépendance des républiques de Genève et de Hollande avait été son ouvrage, et il introduisit plus de liberté, c’està-dire de démocratie ou d’aristocratie dans
ile gouvernement des villes impériales et
même dans la confédération germanique, qui était aussi une république. Aujourd’hui, et au congrès de Vienne, l'esprit de la monarchie reprend le dessus, et la politique semble plus disposée à soumettre d’anciennes républiques au système monarchique, qu’à en former de nouvelles.
Il est vrai que le nouveau système monarchique estmêlé de quelques institutions qui le sont un peu moins; mais, si ces institutions ne convenaient pas à la société, elles en disparaîtraient tôt ou tard, et particulièrement de la France, où rien de contraire à la nature de la société ne saurait s’affermir.
Lors du traité de Westphalie, et même avant, les religions nouvelles demandaient
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la tolérance ; aujourd'hui elles obtiendrurx une entière égalité avec l’ancienne religion. IT faut espérer que celle-ci ne sera pas traitée moins favorablement que ses rivales, et que l'Angleterre, qui a fait tant de frais pour faire abolir partout l'esclavage civil des noirs, ne refusera pas à ses sujets catholiques la liberté politique. Aujourd’hui cette égalité est peut-être la seule voie de revenir un jour à l’unité, premier moyen d'ordre et de conservation, et qui doit être le but constant des gouvernements.
Ce retour à l'unité, Bossuet et Leibnitz le jugeaient possible; ils y avaient travaillé, et peut-être ils auraient réussi sans la politique de la maison d’Hanovre, appelée au trône d'Angleterre. Alors on trouvait des obstacles dans l’esprit de religion; aujourd’hui on aurait à combattre l'indifférence, et je ne sais quelle hypocrisie philosophique, appelée dans la langue franco-tudesque religiosité. ‘
L'Europe avait vécu jusqu’au xvr° siècle sur ces deux principes de monarchie et de religion chrétienne. La paix y avait été troublée par des guerres entre voisins. Mais ces guerres sans haine, ces luttes passagères entre ces peuples réunis dans les mêmes doctrines politiques et religieuses, n’avaient servi qu'à exercer les forces des Etats, sans danger pour leur pouvoir et leur indépendance;et elles avaient souvent cédé à l’intervention du chef de l'Eglise, père commun de tous les peuples chrétiens, et lien universel de la grande famille.
Au xvi* siècle il se fit un grand schisme dans ia religion,et, par une suite inévitable, il s’opéra une grande scission dans la politique.
Un nouveau système de religion et bientôt de politique, le système presbytérien et populaire, antagoniste du système monarchique , s’éleva en Europe. Des principes si diamétralement opposés ne pouvaient sa trouver en présence sans se heurter. La lutte commença donc en Europe, et peut-être pour ne plus finir,
Les deux partis prirent à la fois la plume et les armes, la controverse divisa les esprits, la guerre troubla les Etats. Chaque parti cherchait à conserver ou à conquérir le pouvoir; etlorsque, épuisés par cette lutte opiniâtre , ils se reposaient à la faveur des traités aussitôt rompus que signés, il en résultait momentanément entre eux une sorts d'équilibre; et alors se montrèrent pour .
première fois en Europe ces idées d’équilibre politique, que les publicistes du nord proclamèrent avec ardeur, pour faire pencher Ja balance de leur côté.
11 peut être curieux de faire voir ce que c'était que cet équilibre politique au moment qu’il paraissait le mieux pondéré et le plus affermi. « Après la paix d’Aix-la-Chapelle, dit Voltaire, l'Europe chrétienne se trouva partagée entre deux grands partis qui se ménageaient l’un l’autre, et qui soutenaient, chacun de leur côté, cette balance politique, ce prétexte de tant de guerres, laquelle devait assurer une éternelle paix. Les Etats de l’impératrice-reine de Hongrie, et une partie de l'Allemagne, la Russie, l'Angleterre, la Hollande et la Sardaigne, composaient une de ces grandes factions (1). l’autre était formée par la France, l'Espagne, les Deux- Siciles, la Prusse et la Suède. Toutes les puissances restèrent armées. On espéra un repos durable.par la crainte que ces deux moitiés de l’Europe semblaient inspirer l’ane à l’autre. On se flatta que de longtemps il n’y aurait aucun agresseur, parce que tous les Etats étaient armés pour se défendre. Mais on se flatta en vain. Une légère querelle entre la France et l'Angleterre, pour quelques terrains sauvages vers l’Acadie, inspira une nouvelle politique à tous les souverains de l’Europe. » Voilà quelles furent et quelles seront toujours la force et la durée de ce système de balance politique duns lequel toutes les puissances restent armées, tout à fait semblable à l'équilibre mécanique, qui n’est jamais qu’un instant de repos entre deux oscillations.
En vain on déplacerait les poids, ou l’on combinerait différemment les deux moitiés qui doivent se balancer l’une l’autre, on n'aura jamais que la guerre pour résultat; parce que dans ce système, foutes les puissances restent armées, et que ce n’est même qu’en mettant leur épée dans la balance qu’elles obtiennent un moment d'équilibre :
état plus dangereux que jamais, aujourd’hui que des puissances du troisième ordre mettent sur pied ou tiennent disponibles des forces disproportionnées à leur population ; et d’ailleurs, en balançant les intérêts ou même les forces militaires, peut-on mettre en balance la force morale des nations et les passions ou les talents de ceux qui les gouvernent ?
(4) Faction ne sedirait guère aujourd’hui dans te sens que lui donnait Voltaire. Les révolutions
C'était sur des bases moins chancelantes qu’un des plus grands rois des temps modernes, et un des plus grands esprits de tous les temps, avaient voulu fonder l’ordre et le repos en Europe. Ils mettaient,l’un et l’autre, à la tête de la chrétienté, comme arbitre et modérateur, le père commun des Chrétiens ; et quoique ce projet de république chrétienne eût été d’une exécution difficile, pour ne pas dire impossible, et qu’on ne pût aujourd’hui faire goûter la prééminence politique du chef de ‘Eglise à cette partie de l’Europe qui ne reconnaît pas même sa suprématie religieuse, il faut se garder de rejeter avec mépris un projet qui a paru praticable à Henri IV et à Leibnitz.
Ces deux excellents esprits avaient trèsbien jugé que la chrétienté étant une grande famille, composée de plus âgés etde plus jeunes, une société où il y a des forts et des faibles, des grands et des petits ; la chrétienté tout entière était soumise à la loi commune des familles et des Etats qui se gouvernent par des autorités, et non par des équilibres.
Pourrons-nous espérer que dans les faits que nous allons présenter et l’opinion que nous alions émettre, la raison et l’expérience triompheront des préventions nationales ?
Depuis Charlemagne, il y a eu en Europe une autorité tonjours respectée, même par ses rivaux, toujours reconnue, même par ses ennemis, la prépondérance de la France; prépondérance non de force, car la politique de la France a toujours été plus heureuse que ses armes, mais prépondérance de dignité, de considération, d'influence et de conseil, que lui donnaient l’âge et les souvenirs, et jene sais quelle suite dans ses conseils, quel bonheur dans ses progrès, qui, toujours les mêmes, malgré les fautes de son administration et les revers de ses armes, faisaient dire à un grand Pape : « Que la France était un royaume gouverné par la Providence. » La France était l’aînée de toutes les sociétés européennes ; et lorsque les peupies de la Grande-Bretagne et de Ja Germanie habitaient encore leurs forêts et leurs marais, la Gaule, cultivée par l'étude des lettres grecques et latines, forte de la discipline romaine, instruite à l’école de ces maîtres du monde, polie par leurs arts et leur urbanité, qui même à la fin s'étaient lui en ont donné un autre plus déterminé et moins innocent, ù
exilés de Rome pour se rétugier aux extrémités de l'empire ; la Gaule, comme une terre bien préparée, avait reçu tous les bienfaits de la civilisation chrétienne. Bientôt elle devint monarchique ; et l’ancienneté de la noble maison de ses rois, aînée aussi de toutes les autres, l’excellénce de sa constitution, les vertus et les lumières de son clergé, la dignité de ses corps de magistrature, la renommée de sa chevalerie, la science de ses universités, la sagesse de ses lois, la douceur de ses mœurs, le caractère de ses habitants, bien plus que la force de ses armes, toujours balancées et souvent malheureuses, surtout le génie de Charlemagne, l'avaient élevée en Europe à un rang qui n’était plus contesté. Rien de grand dans le monde politique ne s'était fait sans la France, elle était dépositaire de toutes les traditions de la grande famille et de tous les secrets d'Etat de la chrétienté ; rien de grand, j'ose le dire, ne se fera sans elle, et ce qui luiassure à jamais cette prééminence, et y met en quelque sorte le dernier sceau, est l’universalité de sa langue, devenue la langue des cabinets et des cours, et par conséquent la langue de la politique : sorte de domination la plus douce à la fois et la plus forte qu’un peuple puisse exercer sur d'autres peuples, puisqu’en imposant sa langue, un peuple impose, en quelque sorte, son caractère, son esprit et ses pensées, dont la langue est la fidèle expression.
La France a donc toujours exercé une sorte de magistrature dans la chrétienté; toujours elle fut destinée à instruire l'Europe, tantôt par l'exemple de ses vertus, tantôt par la lecon de ses malheurs; et, s’il est permis de chercher de grands motifs à de grands événements, toutes les nations étaient coupables, toutes les nations ont été punies ; et la France, la plus coupable de toutes, parce qu'elle avait plus reçu, a trouvé un châtiment épouvantable dans la terrible venseance dont elle a été l'instrument.
Mais le plus éclatant hommage rendu à l'importance sociale de la France et à sa nécessité politique, ce sont ces événements prodigieux dont nous avons été les témoins.
Aucune autre société, j'ose le dire, ne pouvait exciter le même intérêt ni demander les mêmes efforts. Il a fallu que les peuples de l’Aquiion et de l’ Aurore réunissent leurs forces pour rendre à la France son pourvoir légitime, ce pouvoir sur elle-même qu’elle avait perdu, lorsqu'ils ne croyaient, lors-
CEuvres comeL. DE M, DE Bonazo. ll,
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qu'ils ne voulaient: peut-être que se soustraire à sa tyrannie. il a fallu que tous cas nobles enfants de la chrétienté vinssent replacer de leurs propres mains, dans la maison paternelle, le premier-né de cette auguste famille. Les éléments et les hommes ont concouru à ce grand dessein ; et, quand le père de famille a touché le seuil de la France, cette puissance surhumaine, la plus formidable que le monde eût vue, et devant qui la terre se faisait, s’est évanouie comme un songe au milieu de ses forteresses, de ses trésors et de ses armées. Cette grande tempête s’est calmée en un instant, et l’on a pu douter sile dernier coup de canon des combats n’était pas le premier des fêtes delapaix.
Et qu'on n’accuse pas la France toute seule du délire dans lequel elle est tombée, et des maux inouis qu’elle a causés à l’Europe ; les doctrines étrangères portées en France depuis longtemps et mises en œuvre par nos écrivains avec un si grand succès, n'ont eu que trop d'influence sur nos destinées. Il a été aisé d’apercevoir des intrigues étrangères, même dès les premiers jours de nos désordres. L’inconcevable tyrannie sous laquelle, à la fin, l’Europe entière a été courbée, a trouvé des fauteurs et des appuis ailleurs qu’en France; et elle peut, sans crainte, dire aux autres gouvernements :
« Que celui d’entre vous qui est sans péché me jette la première pierre. »
Ce serait, dans le moment présent, une grande erreur, et pour l’avehir, un grand danger, si la politique, chargée de prononcer sur les grands intérêts de l’Europe, se laissait conduire par des souvenirs, plutôt que par des prévoyances.
Cette politique est, depuis longtemps, en possession d’égarer l’Europe. Les yeux tournés vers le passé, elle ne songe pas assez à l'avenir; et, en voulant se prémunir contre des périls imaginaires, elle s'expose, sans défense, à des dangers réels.
Parce que la maison d'Autriche avait réuni un moment sous sa domination les plus belles parties de l’ancien et du nouveau monde, la France, qui jamais n’a dû la craindre, atoujours vu l'Autriche prête à l'engloutir; et leur division sous Charles-Quint et François I‘ a perdu l’Europe, en favorisant les progrès du luthéranisme. Richelieu a réduit les nobles à n'être que des courtisans et des salariés, parce qu’il redoutait encore l'ombre des grands vassaux, depuis longtemps anéantis ; et Jusque dans ces derniers
D25 temps, la France n’a fait des conquêtes si rapides que parce que de grandes puissances du nord, qui n’ont pu oublier qu’elles avaient été longtemps ennemies, ont cru qu’elles ne devaient pas cesser d’être rivales.
Sans doute, la France a montré une force prodigieuse et causé à l’Europe des maux infinis ; mais cette force était la force de la fièvre et une véritable frénésie. La révolution, comme un moteur surnaturei, appliquée à une nation puissante, en a fait tout à coup, à force de terreur, un instrument aveugle et muet, qui n’avait d’action que pour détruire, et de mouvement que pour courir à sa perte. Cette incroyable combinaison d'événements, inouis jusqu’à nos jours, ne peut plus se reproduire. Ce serait se créer des fantômes pour les combattre que de se précautionner, aux dépens de la France, contre une pareille chance ; et ce ne sont plus les armées de la révolution française que les autres Etats ont à redouter, mais plutôt les principes de licence et d’insubordination qu’elle a déposés en Europe, et qui y ont peut-être plus de partisans que dans la France elle-même.
F1 ne faut donc pas se reprocher mutuellement des fautes ou des erreurs, mais se prémunir ensemble contre le danger le seul à craindre pour des peuples parvenus à un haut degré de civilisation et de connaissances, contre le danger des fausses doctrines qui minent à petit bruit les lois, Les mœurs, les institutions. L'Europe, au sortir de cette crise violente, ne peut périr que de consomption ; et le jour que le dogme athée de la souveraineté du peuple aura remplacé, dans la politique, le dogine sacré de la sôu-
“veraineté de Dieu; le jour que l’Europe aura cessé d’être chrétienne et monarchique, elle ne sera plus, et le sceptre du monde passera en d’autres mains.
Mais ce n’est pas seulement dans des considérations morales qu’il faut chercher la raison de la prépondérance morale de la France ; on doit surtout avoir égard aux circonstances extérieures dans lesquelles elle est placée.
Un peuple est fort de ce qu'il est, plus encore que de ce qu'il a : il est inquiet et faible de ce qui lui manque ; et c’est ce qui fait que les peuples insulaires, dont les en-
(1 ) Des liaisons de famille autant que des alliances étrangères contrebalancent en Espagne la tendance à se réunir au Portugal, qui se défend avec ses colonics, et rentrerait dans l'Espagne s'il
ireprises maritimes et commerciales n’ont de bornes que celles du monde, sont toujours dans un état hostile avec tous les peuples. Cette disposition agressive, qu’on remarque chez des peuples qui ne sont pas plus belliqueux que d’autres, vient en général, de ce que la force d’expansion qui agit dans la société, comme dans tous les êtres, pour l’amener à son développement naturel n’est pas épuisée.
L'Espagnol, sur le continent, est fort, et n’est pas agresseur, parce que sou accroissement est fini, et qu’il n’a rien à craindre de ses voisins, nirien à leur demander (1).
La Frarce, double de l'Espagne en population, plus heureusement située, pour influer sur les affaires générales de l’Europe, dont elle occupe le centre et la plus belle partie, la France est, à l'égard de ses voisins, dans une disposition plus hostile que l'Espagne, bien moins cependant que d'autres puissances, parce que sa force d’expansion agit sur un seul point, et qu’elle est finie sur tous les autres.
Ceite force d'expansion à agi en France pendant une iongue suite de siècles et presque avec la même intensité, sous des rois faibles et sous des rois forts, aux jours Îles plus malheureux, comme dans les temps les plus prospères. Elle s’est arrêtée aux Pyrénées, aux Alpes, aux deux mers, limites anciennes de la Gaule, et limites naturelles de la France, son héritière.
On peut même remarquer qu'aucun Etat, | en Europe, n’a été plus fort et plus heur ox que la France, pour réunir à son territoire!
des provinces contiguës, et qui entraient |
dans le plan de son accroissement naturel ; qu'aucun n'a été plus faible et plus malheureux pour conserver des possessions lointaines ;et, sans parler de nos dernières invasions en Egypte, en Allemagne, en Pologne, en Russie, on sait tout ce qu’il en a coûté
à la France, sous les Valois, non pour retenir, |
mais pour perdre ses conquêtes en Italie.
Cet accroissement insensible et progressif de la France s’est opéré bien moins par la force des armes, que par des donations, des successions, des acquisitions, des échan-
ges, des droits matrimoniaux, où en vertu!
des lois féodales, alors universellement en
vigueur ; et elle a presque toujours trouvé,
venait à les perdre. D'ailleurs ces deux peuples ont un intérêt commun : les derniers événements l'ont prouvé, et n’en ont fait pour ainsi dire qu'un peuple.
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dans les dispositions des lois civiles, le motif de son agrandissement politique.
Depuis que l'accroissement de la France est fini sur tous les points, hors un seul, elle a cherché à s’étendre vers ce point, et sur la frontière du Rhin, dernière limite des Gaules, berceau de la monarchie française, mouvance ancienne de sa Couronne, el même autrefois partie de son territoire.
Toutes les guerres que la France a faites ou soutenues depuis un siècle (1), toutes celles qu’elle fera à l'avenir, n’ont pas eu et n'auront pas un autre principe : principe secret qui agit malgré les hommes et les gouvernements ; et lorsque Louis XIV posa lui-même des bornes à l'agrandissement de la France vers le nord, en la ceignant , de ce côté, d’un triple rang de places fortes, il ne fit que lui préparer de nouvelles facilités et un point d'appui pour s’élancer au delà.
On prend les hommes, dans la société, pour des agents , tandis qu’ils n’y sont que des instruments; et l’on ne voit pas cette force conservatrice, dont les lois sont la nature, qui, en laissant à l’homme la liberté de ses actions, se réserve la conduite des événements.
Ce principe d'expansion et de développe= nent, qu’on ne veut pas reconnaître, agit cependant avec plus ou moins de force et de succès dans toutes les sociétés. C’est cette tendance aux limites naturelles qui a donné la Norwége à la Suède, et l'Ecosse à l’Angleterre, qui aréunien un royaume toutes les Espagnes, et qui lui assure, malgré les droits de la France, la Haute-Navarre. Le même principe a réuni la Finlande à la Russie; mais il a eu une cause accidentelle.
Le jour que Pierre le Grand plaça sa nou- velle capitale à l’extrême frontière de ses Etats, il donna à la Snède un juste motif d'alarme, et même de guerre, parce qu’un Etat tend nécessairement à éloigner l'ennemi du siége de son administration, et à placer sa Capitale au centre de ses provinces ; et pour cetle raison, la Suède devait détruire Saint-Pétersbourg {qui effectivement a couru des dangers dans la dernière guerre des Suédois et des Russes), ou la Russie s’emparer de la Finlande, et porter sa frontière jusqu’au golfe de Bothnie.
Ainsi la France fera par ja seule force du principe intérieur qui l’agite, un continuel
les intérêts de la France.
effort pour se porter sur le Rhin, etil y a dans l’avenir mille chances pour qu'elle y parvienne; aujourd’hui surtout que les électorats ecclésiastiques en deçà du Rhin, maintenant sécularisés, ne seront plus défendus par des considérations religieuses, toujours puissantes Sur le gouvernement français.
Au commencement du dernier siècle, Leibnitz, un des plus profonds publicistes qui aient paru, avait très-bien jugé cette tendance de la France, et en avait pronostiqué l'issue.
C’est précisément ce seul et dernier intérêt de la France qui a empêché qu’elle ne fût aussi utile qu’elle aurait pu l'être au repos de la chrétienté, parce que dans les affaires générales de l’Europe, elle n'était pas tout à fait désintéressée, quoiqu'’elle le fût beaucoup plus que d'autres puissances qui ont autant d’ennemis que de voisins, et peuvent s'étendre à la fois sur toutes leurs frontières.
On dira peut-être que si la France a franchi l’Escaut et la Meuse, elle peut aussi facilement franchir la limite du Rhin. Sans doute la France peut passer le Rhin, si l'intérêt de l’Europe le demande; mais jamais elle ne fera au delà d'établissement. L'opinion,ou plutôt la raison publique si puissante en France hors les temps de révolution, repousserait comme un accroissement monstrueux etcontre nature tout agrandissement qui donnerait à Ja France pour ennemis tous ses voisins,.et n’offrirait à une ambition insensée d’autres bornes que les sables de la
Pologne, ou les glaces de la Russie. Jusqu'au.
Rhin la France est dans ses eaux; au delà c’est un autre ciel, une autre terre, d’autres hommes, d’autres mœurs, une autre langue, Tout est français en deçà du Rhin, et Île devient tous les jours davantage: tout est alfeinand au delà : C’est la Gaule et la Germanie ; et peut-être dans aucune autre partie de la terre habitable, on ne voit des limites naturelles, mers, fleuves ou montagnes, séparer des peuples qui soient plus différents entre eux, que les Français le sont des lialiens, des Espagnols, des Allemands ou des Anglais,
Et qu'on prenne garde que la Belgique, et la plus grande partie des provinces cisrhénanes, au moins depuis leur sécularisation,
(1) faut en excepter les guerres de la révolution faites pour les intérêts de la révolution, et non pour
à 2 die nt
527 OEUVRES COMPELIES DE M.
n'appartiennent proprement à aucune famille régnante. L’Autriche ne veut pas des Belges ; le cercle de Bourgogne, nommé au traité de Westphalie, n’a jamais été reconnu par l'Empire germanique ; el sile vœu des peuples était écouté, la Belgique appartiendrait à la France.
Certes, ce n’est pas de la part des Belges une baine aveugle de leurs voisins les Hol- Jlandais, ni une affection irréfléchie pour la France ; c’est le sentiment bien naturel des maux qu'ils ont soufferts, dépuis- plus de trois siècles que leur fertile pays est, tous les vingt ans, le théâtre de toutes les guerres qui s'élèvent sur le continent (1); c’est la crainte bien légitime des maux auxquels ils seront encore exposés, tant que la jolitique s'obstinera à contrarier le vœu de a nature : crainte d'autant mieux fondée, maux d’autant plus imminents, qu’il y a toujours eu moins de chances de guerre entre la France et l'Autriche, maîtresse des Pays-Bas, qu’entre la France et l'Angleterre, engagée désormais à conserver à la Hollande ces belles provinces (2).
Que fera-t-on en retardant le moment de cette réunion naturelle, que prolonger l’inquiétude de la France et celle de l’Europe, et condamner ces belles contrées déjà engraissées de tant de sang, à servir encore d’arène aux jeux cruels de la guerre ?
Que sera, je le demande, ce royaume de la Belgique, placé à la porte de la France et sous le canon de ses forteresses, qu'une union forcée, un mariage mal -assorti entre deux peuples que divisent les
souvenirs, les habitudes, la religion, les in-
térêts? la Belgique en sera plus malheureuse, la Hollande n’en sera ni plus riche ni plus forte ; etA’Angleterre, obligée de la défendre contre la France, l’Angleterre, déjà occupée de son royaume de Hanovre, et devenue, malgré la nature, puissance de terre ferme, n’a-t-elle pas à redouter pour sa constitution ces connexions continentales, si suspectes aux vieux et francs Anglais, et qui l’exposent à des revers qu’elle est moins que toute autre puissance en élat de supporter?
Les provinces des Pays-Bas ont toujours fait le malheur de leurs possesseurs, parce que la politique a toujours contrarié la marchenaturelle des événements. L'Espagne s’est
(1) On a remarqué que dans les trois cents der-
niéres années il y à eu à peine quarante-cinq ans de paix, et une grande partie de ces guerres a pesé
DE BONAED, 523 mise à deux doigts de sa perte, pour s'être “obstinée à les retenir ; l'Autriche a inutilement prodigué, pour les défendre, ses trésors et ses armées ; et à la fin, mieux conseillée, elle a voulu, même avant la révolu- Hion,Avs échanger contre des provinces contiguës à son territoire, et depuis elle a avec empressement accepté comme inderanité les Etats vénitiens. Il pourrait arriver que la Belgique, garantie à la Hollande par l’Anglelerre, perdît un jour l’Angleterre et la Hollande, qui doivent rester ce que la nature et l’art les ont faites, l’une maîtresse de la mer et maison de commerce du monde; l’autre, entrepôt de ses colonies et maison de commission de l’Europe.
Il serait aisé, je crois, de prouver, Fhistoire à la main, que tous les malheurs de l'Europe, depuis quatre siècles, peut-être toutes ses révolutions politiques, sont venus de près ou de loin, de celte succession liligieuse de la maison de Bourgogne, véritable pomme de discorde entre la France et l'Autriche, ces deux aînées de la chrétienté, qui avaient tant d'intérêt à rester à jamais unies ; et cause constante de cette rivalité qui, tantôt à force ouverte, tantôt par de sourdes intrigues, a entretenu en Europe une division intestine, et y a allumé un feu que rien n’a pu éteindre. Les premières guerres de religion des Pays-Bas ont eu une grande influence sur les destinées de J'Europe ; et leurs derniers troubles sous Joseph II n’ont pas été étrangers à notre révolution, et semblent en avoir donné le signal. |
Sans doute si toutes les puissances, trop heureuses d’avoir échappé à la honte et au malheur d’une tyrannie sans exemple, convenaient d’en revenir au sfatu quo unte bellum, et de se remettre dans l’état où la révolution les a trouvées, la France n'aurait rien à demander; quoique même dans ce cas elle eût à souffrir pour longtemps, pour toujours peut-être, de la perte de ses plus belles colonies. Mais, si l'Angleterre, l’Autriche, la Russie, déjà si fortes, si la Prusse même, s’agrandissent, l’une par la possession des points du globe les plus précieux pour son immense commerce du Levant et des Indes orientales; les autres sur leurs voisins, ou même un jour aux dépens des Tures, qui leur offrent à la fois une proie
sur les provinces beigiques.
(2) Voy. une lettre d’un Russe dans le Moniteur du 20 décembre,
si riche et une si facile conquête ; mais si l'Espagne, alliée naturelle de la France, déjà épuisée par son héroïque résistance, voit ses riches possessions de l'Amérique méridionale échapper à sa domination ; mais si le royaume des Deux-Siciles, autre allié de la France, reste divisé, par quelle injustice, ou par quelle imprudence les partisans de l’équilibre politique entre le Nord ec le Midi, jetteraient-ils tout le poids dans la balance du Nord, et refuseraient-ils à la France seule un accroissement de territoire que la nature lui donne, et que, pour l'intérêt de l’Europe, la politique devrait lui donner?
Et qu’on veuille bien remarquer que pour quelques Etats, un accroissement de territoire n’est souvent qu’un moyen d’agrandissement nouveau : ainsi la Moldavie et la Valachie pour la Russie ; la Servie ou la Bulgarie pour l'Autriche, ne font qu’ouvrir à ces deux puissances le chemin de la Grèce et de la Turquie d'Europe; ainsi Malte, l'ile de France, le cap de Bonne-Espérance, Héligoland, ont pour l’Angleterre une importanee bien supérieure à leur valeur territoriale, et lui assurent à volonté le commerce exclusif de la Baltique, du Levant et des Indes. Pour la France, au contraire, les provinces belgiques ne sont qu’un eomplément; elle ne fait par cette acquisition,
qu’atteindre sa dernière limite, limite à son .
ambition comme à son territoire. Tout ce qu'elle envahirait au delà serait colonie, et de ces colonies continentales, qui ont toujours fini par ruiner leur métropole; et en s'étendant ainsi hors de ces justes et naturelles proportions, la France perdrait le premier de tous ses avantages, la force qu’elle tire de la composition, une, compacte et pour ainsi dire, tout d’une pièce de son
“territoire.
* Non: ce n'est pas à la France qu’il im-
Pa ! porte d’aller jusqu’au Rhin. Les habitants
de l’ancienne France n’en seront ni plus ni
moins heureux ; son gouvernement n’en , sera ni plus ni moins stable et fort.
C’est
| pour l’Europe que cette mesure politique : est nécessaire, parce qu’alors, et seulement
ps *
+! alors, la France sera utile à tous les Etats, et ne sera dangereuse pour aucun.
La France alors serait une société fixée, une société finie, et la première société indépendante et monarchique qui se soit trouvée dans cet état, où une nation désormais sans intérêt, et par conséquent sans passions, peut offrir un protecteur, un média-
H. POLITIQUE. — SUR L'INTERET GEN. DE L'EUROPE, üc 0
teur, un arbitre à tous les intérêts et à toutes les passions.
La France serait au repos comme une arme défendue, et toute PEurope y serait avec elle et par elle; et ce ressort qu’on voudrait en vain comprimer, aurait perdu, en s'étendant, son élasticité.
C’est alors que ta France pourrait donner l'exemple unique au monde d’une société qui, parvenue à ses derniers développements, n'ayant rien à craindre, rien à désirer, rien à acquérir et rien à perdre, en paix avec tous ses voisins, tranquille sur toutes ses frontières, peut agir sur elle-même, et employer ses talents naturels et ses connaissances acquises à perfectionner ses lois, ses mœurs, son administration, sa constitution, à tout réparer et à tout maintenir dans l'ordre ; à fermer les plaies faites à la religion, à la justice, à la morale, à la propriété, ces bases fondamentales de l’ordre social :
et qu’on daigne nous en croire, c’est un pareil modèie qu’il faut à l’Europe pour apaiser ce lion irrité d’un long combat, et prêt à le recommencer, et la France peut-être peut seule conserver cette Europe que seule elle a pu bouleverser,
La France alors pourrait désarmer, ré.
duire ses impôt et ses troupes soldées à ce qui est nécessaire pour la sûreté de ses frontières et sa tranquillité intérieure, et faire cesser ainsi cette guerre intestine et fiscale eritre l'Etat et la famille qui trouble tous les Etats européens, et qui Ôôte à la. famille le nécessaire, sans pouvoir même suf- | fire : aux besoins des gouyernements. |
Dans cette situation où jamais nation ne s'est trouvée, tout bien intérieur est possible : il appartient, ce semble, à la France qui a ouvert à tous les peuples la route de la civilisstion, d’être la première à en atteindre le terme ; et, en réduisant la perfection possible d’une société à ses justes bornes et à la mesure de la faiblesse humaine, j'ose avancer, comme un axiome de haute PNB et de véritable philosophie, qu'il n’y a qu’une société finie qui puisse devenir une société parfaile.
Je le répète : on ne connaît pas assez quel moyen d'ordre et de paix serait pour l'Europe une puissance telle que la France absolument et personnellement désintéressée dans toutes les querelles du continent, et à qui, par sa position même, la crainte serait interdite et l’ambition impossible, L'Europe un jour le sentira, le regrettera
peut-être, lorsque, faisant te dénombrement de ses enfants, et s’élonnant de se trouver si peuplée, elle relemandera eu vain à la religion ces institutions et ces mœurs qui imposaient d’autres engagements, et inspiraient d’autres goûts que ceux du mariage, et à la politique ces grandes propriétés, véritables greniers d’abonaance, qui nourrissaient la. classe indigente, et en prévenaient l'accroissement.
On pourrait Hlutôt craindre pour les forces de la France-cet état habituel de paix et d'inertie, si lon. ne savait aujourd'hui par l'exenrple de l'Espagne pour laquelle on redoutait le même danger après ia paix des Pyrénées, qu’un Etat bien constitué gagne en force de résistance ce qu’il perd en force d'agression; qu’on peut , par de bonnes institutions et une administration vigilante, et surtout économe, former un esprit public qui est la meïlleure défense des Etats; et qu'après tout, si les troupes soldées sont fortes pour attaquer, les peuples sont forts pour se défendre, parce qu’un peuple se défend avec des sentiments, et qu’une arnée n'attaque qu'avec de l’obéissance et de la discipline.
On croit faire une objection contre le système des limites naturelles, en disant que si l’on prend pour bornes à l’agrandissement d’un Etat des limites prétendues nälurelles, il n’y.a plus de bornes à l’ambition des conquêtes ; mais il est aisé de répondre qu’il faut chercher des limites naturelles, là seulement où la nature en a posé de semblables; qu’elles sont distinctement marquées pour quelques parties du continent européen, et particulièrement pour la péninsule d'Espagne et pour la France ; que ce défaut de limites naturelles dans de grandes parties du continent asiatique y a toujours entretenu cette facilité d’invasions et de révolutions qui l'ont constamment désolé; que. si quelques Etats européens n'en ont point de telles dans les dispositions des. lieux, ils en trouvent d'autres. dans les dispositions des esprits, dans des différences de religion, de mœurs, d'origine , dans des haines netionales, même dans leur propre grandeur, et, chez les peuples chrétiens, dans un sentiment de modération que le christianisme inspire aux souverains même les plus ambitieux; qu'après tout, si quelques Etats sont privés de cel avantage, ce n’est pas une raison pour le méçonnaître ou le contester 1à où il existe,
D32 et qu'enfin c'est précisément pour prévenir l’excessif accroissement de ces Etats sans limites déterminées, et qui peuvent à la fois s'étendre sur tous les points, qu’il est nécessaire que dans la grande confédération chrétienne, où tout bien doit avoir sa raison et tout mal son remède, une puissance telle que la France parvienne à son complément, et que placée pour tout surveiller et assez forte jour tout empêcher, elle soit la limite naturelle des Etats qui n’en ont point, et une
. borne à l'ambition de ceux qui n’en ont point
à Jeur territoire. N'y eût-il que la France assez favorisée de la nature pour trouver à la fois des bornes insurmontables à son accroissement indéfini et dans la modération de ses rois, et dans le caractère national plus vain de gloire qu’avide de conquêtes, et dans Ja disposition de son territoire, il faudrait se hâter de la fixer et de la finir, afin que dans cet état elle fût la seule désinté-. ressée au milieu de tant d'intérêts opposés, la seule tranquille au milieu de toutes les agitations, la seule enfin sans passion âu milieu de peuples qui seront longtemps agités de toutes les passions. La France, parvenue à son dernier terme, peut en quelque sorte être, pour tous les Etats, un régulateur, et comme une mesure commune de grandeur et de force. Elle seule, par son assiette inébranlable, peut désormais préserver l'Europe de tout ébranlement général, et, aujourd’hui que la puissance ottomane n’e:t plus à craindre pour la chrétienté et dispareîtra sans doute bientôt de l’Europe, il peut ètre sage de porter ses regards d’un autre côté, et de prévoir les résultats éloignés et possibles de ces événements prodigieux, qui ont attiré, au centre de l’Europe et au milieu de toutes les délices de nos sociétés, ces nations hyperboréennes que la nature semble tenir en réserve dans leurs immenses déserts, et qui n’attendent qu'un signal pour lever leurs tentes et marcher partout où il y a des peuples à punir et des sociétés à renouveler.
Il faut bien le dire : ce sont de petites ja- Jousies de commerce qui s'opposent au dernier accroissement de la France sur des provinces maritimes. Mais ici il faut sortir de cette politique de comptoir et s'élever à de, plus hautes considérations.
Un peuple est bien moins adonné au commerce par sa position insulaire Ou maritime | que par ses institutions politiques ou reli- |#, gieuses. Rome, à la fin, avait plus de côtes | À et de ports que Tyr ou Carthage n'en avaient |
eu, et Rome ne fut jamais commerçante, parce qu'avec des formes républicaines, elle retint longtemps l'esprit monarchique qui l'avait fondée. L'Espagne et le Portugal sont tout en côtes; la France en possède sur les deux mers, et cependant aucun de ces peuples n'a proprement l'esprit du commerce :
parce que, d’un côté, l’esprit de la monarchie inspire plutôt le goût des professions publiques que des professions privées, et que, de l’autre, les maximes de la religion catholique sur le mépris et le danger des richesses, et les exemples de pauvreté volontaire que donnent les institutions particulières à cette religion, ont à la longue une influence plus étendue qu’on ne pense sur les esprits et sur la conduite, et retienneni les peuples catholiques dans des habitudes de modération et de désintéressement peu compatibles avec l'esprit du commerce.
L'indolence tant reprochée aux Espagnols et aux Portugai:, si ardents cependant et si actifs pour les grands intérêts de la société, et reprochée par des peuples qui n’ont d’activité que pour des intérêts personnels, cette indolence n’avait pas un autre principe, et, considérée sous ce point de vue, elle était le plus beau trait du caractère national et le principe des plus héroïques sacrifices. En France même, on ne se livrait au commerce que pour le quitter, et l’on n’attendait pas toujours d’avoir fait une fortune suffisante pour passer, par l'acquisition d’une charge, au service de l’État et dans des professions où les mœurs, malgré les lois, interdisaient tout métier lucratif et toute occupation mercantile. ; v1
Les républiques d'Italie, du moyen âge, ne s'étendaient que sur les côtes qui bordaient leur territoire ; la Suisse et Genève n’en ont pas; les côtes de la Hollande sont peu accessibles aux gros vaisseaux, et cependant tous ces Etats étaient ou sunt encore exclusivement occupés de commerce et d'affaires d'argent. La Flandre même était plus commerçante que l’Angleterre avant ses derniers troubles, parce qu’elle était de fait plus républicaine, et Robertson remarque avec raison que, jusqu'au xv° siècle, et tant qu’elle à été, malgré sa constitution, gouvernée d’une manière toute monarchique, l’Angleterre, avec ses côtes et ses
(4) Qui pourrait dire ce qu’aurait épargné à Ja France de troubles et de malheurs la possession du Canada, qui aurait offert à ces esprits inquiets, à ces caractères turbulents, à tous ces hommes avides de
D54 ports, n’a pas été commerçante. Ce n'est pas en resserraut la France dans des limites plus étroites ( 1 } que l’Angleterre bornera le commerce français, mais en maintenant en France les institutions qui donnent aux esprits et aux habitudes une direction opposée, el j'ose avancer que si les institutions populaires et presbytériennes venaient à gagner les grands Etats d'Europe, les guerres tant reprochées à la religion, et dont le prin-
. cipe avait au moins quelque chose de noble
et d’élevé, n'auraient pas été plus cruelles et plus opiniâtres que ne le seraient à l’ave-
- nir des guerres viles et honteuses pour du sucre, du café, du coton et du poisson salé.
Et que l'Angleterre veuille bien considérer ce qu’elle a gagné, même sous le rapport du commerce, à la conversion momentanée de la France en république. Je ne parle pas du commerce extérieur, dont le dernier gouvernement ne voulait pas, et qu'il détruisait en France pour le ruiner partout; mais les fabriques d’objets autrefois presque exclusivement travaillés et perfectionnés en Angleterre, ont pris en France des accroissements dont les Anglais eux-mêmes sont étonnés. Les produits de nos manufactures peuvent, sur beaucoup de points, rivaliser avec ceux des manufactures anglaises; ct tout annonce que siles Français, jetés hors de leurs habitudes et de leur esprit national par l’altération des institutions monarchiques et religieuses, appliquaient jamais aux entreprises commerciales cette fécondité d'invention, cette promptitude de résolution, cette hardiesse d'exécution qui les distinguent entre tous les peuples favorisés comme ils le sont par l'abondance des productions territoriales et industrielles, la France ne passât-elle pas la Loire, il n’est peut-être aucune nation commerçante qui pût soutenir leur concurrence.
Sur mer, l’Argleterre peut défier toute l'Europe. ‘Elle n’a rien à redouter de la France, qui pourrait même lui offrir des compensations pour un accroissement de territoire. Elle ne doit redouter qu’eilemême, «et cette constitution turbulente, »
dit Hume, «toujours flottante entre la prérogative et le privilége. » Le malheur d’un Etat commerçant est d’être condamné à faire
fortune, et instruments de révolution, des chances indéterminées comme leurs désirs, et des espaces vagues comme leurs espérances ?
Ja guerre. Le commerce, que la philosophie a proclamé comme le lien universel des peuples, est par sa nature un état nécessaire d'hostilité, puisqu'il est, même entre deux marchands établis dans la même ville, un état habituel de concurrence. Quand la guerre est heureuse, toutes les constitutions sont bonnes; mais il n’y à que les monarchies qui puissent résister à de grands revers sans en être ébranlées, et c’est trop peut-être pour l’Angleterre et sa constitution de s’exposer à la fois, sur terre et sur mer, à tant de chances de guerre. Sans doute, l’Angleterre compterait, au besoin, pour défendre la Belgique, sur les forces de ses alliés; mais qui sait sur quelles alliances la France aussi pourrait compter? Qui oserait dire
quelle sera, seulement dans vingt ans, la :
politique de l’Europe, et les nouveaux intérêts, les nouvelles amitiés, les nouvelles haines qu’auront produites, dans ce court espace de temps, des événements qu’il ne serait peut-être pas impossible de prévoir ?
Que l’Europe reconnaisse enfin, et sans en être alarmée, le destin de la France, toujours sauvée des derniers malheurs, tantôt par l’héroïsme d’une jeune fille, tantôt par le concert, plus étonnant peut-être, de tous les souverains. Qu'elle admire surtout ce bienfait signalé de la Providence, « qui ne permet pas, » comme dit Bossuet, « que les Etats soient battus d’une élernelle tempête, » et qui a toujours donné à la France l'homme qu’il lui fallait pour en empêcher la ruine, en affermir la puissance ou en réparer les malheurs, Jamais ce bienfait ne fut plus nécessaire que dans ce moment, et jamais aussi il ne fut plus sensible. Un roi de cette race antique et vénérée qui remonte au berceau de la monarchie, trouve une nation malheureuse aussi, et, si on peut le dire, exilée d'elle-même ; il monte sur un trône entouré de précipices, et que rien en apparence ne défend contre les désordres du passé, les embarras du présent, les dangers de l’avenir ; il monte, et son imperturbable sécurité nous révèle le secret de sa force. A peine y est-il assis, qu'il imprime à ses démarches le caractère de ses vertus et le sceau de sa sagesse. Quel roi eut jamais plus de désastres à réparer, plus de plaies à cicatriser, plus de haines à éteindre, plus d’intérêts à concilier ? De deux peuples opposés il . faut faire une société, et cependant tout se
répare, se calme, s’unit; il condescend à la
faiblesse orgucilleuse de nos espritss il
D 50 apaise la violence üe nos humeurs; il charme:
. jusqu'aux douleurs dont il ne peut encore
tarir la source. Cette puissance miraculeuse, de guérir les malades en les touchant, qué la religieuse vénération de nos pères pour la royauté attribuait aux rois de France une fois en leur vie, notre roi l'exerce tous les jours sur les maux les plus invétérés et les malades les plus rebelles. Sa force est sans effort, sa prudence est sans mystère, et l’autorité de son caractère précède le pouvoir de la loi. L'ordre renaît ou s’affermit avant qu’on en aperçoive les moyens ou les appuis.
Ainsi se calme la tempête, et l’on n'entend plus que quelques bruits lointains qui viennent expirer sur le rivage.
Quel que soit, au reste, le sort qui est réservé à la France, dans la pacification générale de l’Europe; qu’elle reçoive comme d’autres Etats un accroissement de territoire, ou qu’elle l’attende du temps ou des événements, il est une autre puissance dont une haute politique demande plusimpérieusement que jamais l’affermissement ; je veux parler de la puissance du Saint-Siége. C’est de là qu'est venue la lumière; c’est de là encore que viendront l’ordre et la paix des esprits et des cœurs. Que tous les gouvernements travaillent de concert à replacer sur ses bases antiques cette colonne qui porte les destins de l’Europe, à resserrer ce lien mystérieux de la société chrétienne qui unit entre eux tous ses enfants, et même ceux qui, en reconnaissant pour père COmmun le divin Fondateur du christianisme, sont nés de mères différentes. Les païens avaient fait du territoire du temple de Delphes, un lieu d'asile et de paix; que les peuples chrétiens respectent à jamais dans leurs querelles cette terre sacrée, d’où sont sorties de si hautes leçons, de si héroïques expéditions pour la civilisation des peuples, et où sont venues se consoler de si grandes infortunes. Que les étendards chrétiens s'inclinènt, que les armes passent baissées devant ce dôme majestueux, sanctuaire de la vérité, boulevard de l’ordre social, qui a résisté à tant d'attaques et triomphé de tant d’ennemis, et que la religion chrétienne ait au moins un droit d'asile dans la chrétienté.
La politique se fortifie de tout ce qu’elle accorde à la religion; elle s’appauvrit de tout ce qu’elle lui refuse; c’est sur ce grand et noble principe que Charlemagne avait constitué la chrétienté ; et malheur à la sociélé, si, jamais égarés par des opinions