ETC
La France n’aura donc plus à l’avenir aucun intérêt à s’épuiser d'hommes et d'argent pour soutenir, contre leur propre faiblesse, leur plus dangereux ennemi, la confédération germanique et la Porte-Ottomane. Lasécularisation de quelques principautés ecclésiastiques deviendra sans doute nécessaire, et bien loin que l'intérêt de la religion s’oppose à la sécularisation des dignités politiques possédées par des ecclésiastiques, ce même intérêt, le premier de tous les intérêts sociaux, réclame cette mesure, parce que l’autorité religieuse de l’évêque-prince est sans force là où l'autorité politique du princeévêque n’en a aucune, et qu’il n’y a rien de plus faible que ce pouvoir temporel des ecclésiastiques, dont la puissance Jégislative est un sujet de contestation dans leurs propres Etats, et la puissance militaire un sujet de dérision dans toute l’Europe. Le ministère politique doit être distinct du ministère de la religion, comme dans l’homme l'action est distinguée de la volonté. Il est également contre la nature de la société que l’évêque soit chef politique comme en Alle-
- magne, ou que le chef politique soit revêtu
de la suprématie religieuse comme en Angleterre.
C'est précisément à cause de cette confusion des deux ministères que l’Eglise d’Allemagne a toujours été le côté faible de la société chrétienne, et celui par où l’homme ennemi a pénétré, parce qu'il a trouvé dans la vie nécessairement séculière et mondaine des princes-évêques, des princes-chanoines, des princes-abbés, un prétexte à ses attaques, et dans la faiblesse de leur autorité, une raison à ses progrès. Si, dans le temps de la révolte de Luther, les princes ecclésiastiques, forts de la puissance impériale, défendirent mieux leurs sujets contre l'invasion de la nouvelle doctrine, une funeste expérience a prouvé qu’ils n'avaient pu se défendre eux-mêmes de l'influence de son esprit : nulle part les liens des premiers pasteurs avec le centre d'unité, ces liens si nécessaires au corps de l’Europe même politique, ne se sont plus relâchés, ou même n’ont été plus ouvertement méconnus qu'en Allemagne. On peut assurer que le philosophisme y avait fait, dans quelques Etats ecclésiastiques, plus de progrès même qu’en
(2) Le duc de Rohan dit, dans ses Mémoires, que, « de son temps on calomniait les Ps Es de vouloir, par leur ordre, se déjoindre de l'Etat, à limitation des Suisses et des Pays-Bas. »
France, où la religion élait mieux connue, et même mieux observée que partout ailleurs (et Condorect s’en plaint), parce que les évêques n’y étaient-pas détournés des fonctions religieuses pardes fonctions politiques. C’est peut-être ce qui fait qu’en Languedoc, où les évêques exerçaient des oflices politiques, les erreurs se sont de tout temps introduites avec plus de facilité.
Mais il ne faut rendre au siècle que Le pouvoir politique usurpé par le clergé dans des temps d’anarchie, comme il le fut per les offciers laïques, et non les fonctions ecclésiastiques, et les propriétés ‘qui entretiennent ceux qui les exercent, ce que firent pourtant au traité de Westphalie des princes chrétiens, successeurs de Charlemagne, qui détruisirent son ouvrage, ou plutôt celui de la nature même des sociétés, en donnant une existence publique à la démocratie religieuse et politique, et constituant dans l’une et l’autre société l'Etat populaire à la place de PEtat un (1).
Ce que nous avons dit des évêques ne peut, sous aucun rapport, s'appliquer au chef de J’Eglise, dont le patrimoine ne doit dépendre d'aucune nation, parce que le Saint-Siége lui-même appartient à toutes [es nations, comme le centre à tous les points de la circonférence. Les Etats du Pape ne pourraient être soumis à l'autorité d’un prince, sans que sa personne et sa dignité ne devinssent odieuses ou suspectes à tous les autres, raison pour laquelle la ville de Rome, sujette de l’empereur d'Orient, tant que cet empereur fut à peu près le seul prince chrétien de l’Europe, devint indépendante de tout prince séculier à l’époque de la fondation de l'Europe politique, et lorsque le grand tout formé par Charlemagne fut distingué dans
ses diverses parties et forma différents Etats
Les philosophes modernes, échos des novateurs du xvi° siècle, ont raisonné comme des insensés sur la prééminence temporelle ou plutôt politique du chef de l'Eglise, regardé autrefois comme le modérateur suprême de la république chrétienne. Ils n’ont pas vu que, si quelques Papes ont abusé de leur pouvoir, tous les Etats en ont profité,
(4) La cour de Rome- protesta contre ces innovations religieuses, et conserva le dépôt des principes.
(2) Autrefois les particuliers dotaient le service public de leurs propres fonds; aujourd’hui on vend äux particuliers la dotation du service public. Alors on préférait le public à la famille ; aujourd'hui on
D64 et que l’Europe doit toute sa civilisation à la prédication de l'Evangile et à l'influence du christianisme. Le grand Henri voulait rétablir cette république chrétienne, et l'illustre Leibnitz, tout luthérien qu’il était, avoue la nécessité de cette prééminence d'honneur du Saint-Siége, prééminence qui à l’avenir n'aurait plus d’abus, parce que les vérités sociales sont plus développées, et à laquelle il n’a manqué, pour être universellement reconnue, que d’avoir été exactement définie.
La civilisation et le christianisme, qui sont une même chose, ne peuvent que gagner à l'expulsion des Turcs hors de l’Europe, et certes il est temps de repousser aux lieux d’où elle est venue cette horde de barbares, qui souille la plus belle partie de la chrétienté, de la brutalité de ses mœurs et de l’absurdité de ses lois.
Il faut surtout se garder d’écouter cette politique de comptoir, qui verrait la ruine de la France et l’asservissement de l’Europe dans la chute de l'empire ottoman, à cause de la facilité que l’indolence des Tures donne aux Français pour faire le commerce du Levant, et de l’accroissement de forces qu’acquerrait la puissance chrétienne qui régnerait à Constantinople : car, outre qu’il n’est plus temps d’agiter la question des avantages ou des inconvénients de l'établissement des Tures en Europe, puisque leur puissance est finie et ne peut plus être sauvée de sa propre faiblesse, on peut assurer que de nouveaux peuples auront, au moins pendant longtemps, de nouveaux besoins qu'une nouvelle industrie s’empressera de satisfaire, et l’on doit croire que, dans la concurrence qu'elle fera naître, l’activité française ne restera pas en arrière. Il y a plus : Paris et Lyon pourraient fournir au Levant un peu moins de dorures et Carcassonne un peu moins de draps, sans que la constitution politique et religieuse de la France en fût ébranlée; et c’est la constitution et non le commerce qui est le premier intérêt de la société. D'ailleurs l'expulsion des Turcshors de la Grèce profiterait à plus d’une puissance, et la France pourrait y gagner l’Egypte, dût-elle l’échanger contre le Canada
préfère la famille à la société publique. Nos pères avaient raison, ou nous avons Lorl; Car rien n’a changé pour les principes constitutifs de la société, et elle est composée aujourd’hui comme alors d'un niême nombre de personnes sociales, unies entre elles par les mêmes rapports, et sujettes aux mêmes lois.
(1); car, au point d'étendue où la France sera parvenue, il lui faut, pour son repos et le repos deses voisins, une vaste colonie, noins pour en tirer des denrées que pour que les hommes s’y transportent d’eux-mèêmes, aujourd’hui qu’elle aura moins d’occasions de faire la guerre sur le continent. Il existe chez toutes les nations puissantes des moyens légitimes ou coupables, doux ou violents, de borner l’excès de la population : dans le Nord, c’est le célibat militaire, au Midi le célibat religieux; dans la Turquie, c’est la peste ; à la Chine, c’est la famine, la peste, l’infanticide, tous les fléaux et tous les crimes ensemble.
Quant à la crainte de voir une puissance chrétienne s'agrandir démesurément par la conquête de Ja Turquie d'Europe, il est évident que Constantinople n’appartiendrait pas longtemps au même maître que Vienne ou Pétershourg; et quel que fût le prince qui relevât le trône &es Constentins, fût-ce un archiduc ou un prince russe, la politique de son Etat l’emporterait bientôt sur la politique de sa famille, et l'empire grec limiterait ou arrêterait l'empire russe et l’empire autrichien. Les cabinets de l’Europe ne sont pas assez désintéressés pour suivre longtemps une route politique uniquement déterminée par des affections domestiques, et la révolution vrésente en a offert d’illustres exemples.
Il nous reste à parler de la Suisse et de l'Angleterre. L
La Suisse vivait, pour ainsi dire, sur Île fonds d’une ancienne réputation de patriotisme que jies voyageurs philosophes lui conservaient, dont ils parlent tous avec un ridicule enthousiasme, et qui était reçu dans toute l’Europe sans examen, et, pour ainsi dire, jusqu’à un plus ample informé. On lisait les Suisses, mais on ne les voyait plus. Depuis que la guerre se fait moins avec des hommes qu'avec des choses, et à force d’art, ils n’avaient aucune force réelle ni dans leur population, ni dans leur territoire, et leur société cachait des principes de dépérissement et de mort dans ses divisions politiques et religieuses. C’est ce qui l’a perdue. Mais quel que soit le sort réservé à ce
(1) Quelle est, de ces deux colonies, la plus ulile pour la France? Le commerçant, sur cette queslion, serait sans doute plus tranchant que l'homme d'Etat. Ceci, comme l'on voit, était écrit avant notre retraite d'Egypte. Au reste, si nous n’ayons pas obtenu le Canada de l'Angleterre, nous avons obtenu la Louisiane de
PART. I. POLITIQUE. -— DU TRAITE DE WESTPHALIE, ETC
malheureux pays qui a péri par la démocratie qu’il avait le premier semée en Europe, ilest difficile qu'il puisse se rétablir dans son état précédent, ni que le principe de ses maux puisse en être le remède. Un Etat un agité, détruit même par une révolution, retrouve sa base : c’est le rocher qui soutient l'édifice et qui n’est pas ébranlé par sa chute; mais une constitution populaire (aristocratique, démocratique ou despotique) périt sans retour, et le torrent emporte jusqu’à la mobile arène sur laquelle elle avait posé ses fondements. Une politique perfide essayerait peut-être de rendre à la Suisse son ancien gouvernement pour lui faire mieux sentir la nécessité d’un pouvoir concentré, mais l’humanité défend de le tenter; elle prescrit à la France de sauver la Suisse d'elle-même et des haines affreuses que des événements récents y ont allumées entre citoyens et cantons, et de Jui donner la paix domestique en dédommagement de la guerre étrangère qu’elle lui a apportée (2).
Cette dépendance nécessaire existait de fait pour la Suisse. Les cantons catholiques étaient gouvernés par l'influence de la France, et les cantons protestants dirigés par celle de l’Angleterre. Ils envoyaient leurs hommes à l’une et leur argent à l’autre.
L’Angleterre se servait même contre la France de Flascendant qu’elle avait sur la partie de la Suisse qui lui était unie par des liens politiques et religieux ; mais son influence y serait à l’avenir beaucoup moindre, si le siége du gouvernement restait à Lucerne, où le Directoire l’avait placé.
Je n’ignore pas quelles affreuses et malheureusement trop justes préventions les habitants, des cantons catholiques, surtout des petits cantons, ont conçues contre les Français. Jamais l'influence secrète des ennemis.de la France sur ses mesures révolutionnaires n’a été plus sensible que lorsqu'on l’a vue attaquer et détruire ces braves et fidèles alliés. Mais les lois survivent aux affections, et si les affections privées divisent les hommes, des Ileis naturelles unissent les sociétés. Que les Suisses aiment ou non les Français, la Suisse sera l’amie de la Fran-
ce, si même elle n’en fait pas partie; car
l'Espagne, ce qui revient au même pour la France.
(2) L'indépendance de la Suisse n’a été sauvée, en 1314, que par la politique des puissances allites, qui ont laissé entre elles comme une barrière ce pays difficile à occuper, et plus diflicile encore à garder. (Énir. de 1829.)
l’état de dépendance, quand il est inévitable, a, pour un peuple, tous les inconvénients de la sujétion sans en avoir les avantages,
Il ne faut pas oublier que des raisons naturelles, prises de l’exiguité du territoire helvétique et de sa pauvreté, rendent la Suisse dépendante pour ses premiers besoins, et même plus dépendante de la France que de tout autre pays, à cause de la disposition des lieux, des produits du sol français, ou d’une langue en partie commune ; et c'est uniquement ce qui avait fait que l'Helvétie, jadis soumise à la domination de l'Autriche, avait passé sous l'influence de la France, car la nature mène ou ramène tout à ses lois:
Nous finirons par l'Angleterre. L’Angle-
terre est en système habituel, je dirais presque naturel de guerre, ou du moins d'opposition, avec tous les peuples du monde, et le repos ne peut être pour elle qu’un état forcé et accidentel. Cet état d'opposition est totalement indépendant des dispositions personnelles et du caractère particulier de ceux qui la gouvernent:il tient à sa position insulaire, à sa constitution populaire, qui donne à sa politique un caractère inquiet et egresseur, et qui la place constamment dans le système d’accroissement, et jamais dans celui de repos et de stabilité; en sorte que, comme elle est continuellement agitée au dedans, on peut dire qu’elle entretient au dehors, et dans le monde politique, le mouvement perpétuel.
Un Etat continental a des bornes au delà desquelles il ne peut faire ou garder des conquêtes, parce qu'il ne peut, sans danger pour lui-même, porter de grandes armées trop loin de ses frontières, aujourd’hui surtout que les moyens d’attaque et de défense, devenus semblables entre toutes les nations civilisées, ne donnent à aucune de supériorité constante et décidée sur les autres. Mais une nation puissante et uniquement maritime n’a de bornes que celles de l’univers, parce que, grâce aux progrès étonnants de -Vart de construire les vaisseaux et de Îles diriger, elle peut, avec ses flottes nombreuses, promener ses forces dans tout l'univers, avec moins de dépense et de perte d'hommes que le chef d’un vaste pays continental ne peut porter des troupes d’une extrémité de ses Etats à l’autre, Il en coûtait plus d'hommes et d'argent à la maison d'Autriche pour faire passer dans les Pays-Bas des troupes
b08 et des munitions de guerre, qu’il n’en coûte aux Anglais pour en envoyer aux Indes; €
certainement les Anglais ont parcouru ave.
leurs flottes de plus grands trajets qu'Alexan
dre avec ses armées, et ont fait peut-être au
tant de conquêtes.
Cette disposition à toujours s'étendre , et cette facilité à attaquer partout, ont, dans tous les temps, donné aux peuples dominateurs des mers, comme l’observe Montesquieu, un tour particulier d'esprit impérieux et arrogant, dont les Anglais ne sont pas exempts; en sorte-que le caractère particulier de l'Anglais est la soif démesurée d'acquérir et la fureur de la cupidité, parce que le système politique de l'Angleterre est une tendance sans mesure à l'accroissement.
Comme le système politique naturel de l'Angleterre est le système d’agrandissement plutôt que celui de stabilité et de conservation, elle a toujours attaqué avec plus de succès qu’elle ne s’est défendue ellemême lorsqu'elle a été attaquée.Ainsi toutes les descentes faites en Angleterre ont changé, ou mis à deux doigts d’un changement, la constitution ou le gouvernement; toutes celles qu'on y fera à l'avenir auront le même succès, et ce n’est pas sans raison que les Anglais en ont été dans tous les temps extrêmement alarmés. 4 :
L'Angleterre n’attaque pas le territoire de tous les peuples ; mais elle en attaque le commerce ou par la force ou par la ruse.
Au reste, les peuples commerçants ont tous plus ou moins de cet esprit envahisseur, comme tous les hommes qui font le commerce ont tous le désir de s’enrichir les uns aux dépens des autres. Les écrivains qui regardent le commerce comme le lien universel du genre humain, prennent le rapprochement des corps pour la réunion des esprits ; ils ne font pas attention que l’intérêt du vendeur et celui de l’acheteur, qui constituent le commerce, sont en opposition directe et nécessaire, et qu’une opération de commerce n’est autre chose qu’un combat
“entre deux intérêts opposés, celui de vendre
au plus haut prix, et celui d'acheter au plus bas. Il n’en est pas de même de l’agriculture, qui met à découvert ses procédés, et où tous, sans concurrence, profitent de la rosée du ciel et de lu gruisse de la terre; et il est peut-être vrai de dire que le commerce, qui peuple les cités, rapproche les hommes sans ‘les réunir, et que l’agriculture, qui les isole
dans les campagnes, les réunit sans les rapprocher.
Le système d'opposition de l'Angleterre est plus fort contre le midi de l'Europe que contre le nord, parce que les puissances du Midi ont des colonies, et que celles du Nord u’en ont pas, ce qui met l'Angleterre en concurrence de denrées et de transport avec les nations du Midi pour approvisionser celles du Nord. i
Ce système d'opposition est plus fort contre la France que contre les autres Etats du Midi, parce que la France est comme l’Angleterre, mais non autant qu’elle, puissance commerçante, coloniale et maritime. Mais, quoique la France soit un Etat commerçant, elle a moins de cet esprit d’envahissement particulier à ces sociétés, parce que le système commercial et maritime n’est chez elle que l'accessoire du système agricole et continental. Aussi Hume remarque que, dans Ja rivalité des deux nations, les Français haïssent beaucoup moins les Anglais que les Anglais ne les haïssent. Cependant :ïl faut observer que la France portera son activité vers le système marilime, aujourd’hui que son système continental est définitivement arrêté, et qu’elle deviendra pour l’Angleterre une rivale plus redoutable. Les Anglais le savent, et la crainte qu’ils en ont prolongera la guerre en Europe.
Avec cettedisposition générale et particulière à toujours envahir, l'Angleterre a démesurément accru sa puissance maritime; une circulation prodigieuse d'espèces ajoute aux moyens de l’étendre encore, et une administration la plus attentive qu'il y ait en Europe à récompenser les services, à honorer et employer les talents propres à la conduite des hommes et des affaires, plutôt que les arts agréables et les sciences physiques, donne à ces moyens la direction, sinon toujours la plus utile pour elle, du moins la plus funeste à ses ennemis, |
Cette combinaison de volonté et de moyens de nuire serait extrêmement alarmante pour l’Europe, et en particulier pour la France, si le remède ne naissaitdel’excès même du mal, et si, dans l’arithmétique sociale, la multiplication de l'or par l'or, forçant le prix de toutes les denrées, n’avilissait le prix de
{4) La sobriété et le désintéressement sont au contraire les qualités distinctives de la nation espagnole, si méprisée par nos philosophes.
Le docteur Pinel, médecin de l'hospice de la Salpéirière, avance dans un ouvrage qu'il a publié
PART. II. POLITIQUE. — DU TRAÎTE DE WESTPHALIE, ETC
toutes les vertus, et ne donnait pour produit certain. révolution. L L'inquiétude particulière à la nation anglaise vient de l’imperfection de sa constitution, indécise en politique comme en religion, «parce qu'un Etat, » dit .-J. Rousseau, «ne cesse d’être agilé, jusqu'à ce que l'invincible nature ail repris son empire. »
Cette constitution, formée de érois pouvoirs, qui se réduisent toujours à un (peuple ou roi), a élé vantée par ceux qui prennent l'agitation pour du mouvement, l’opulence des particuliers pour la fortune publique, et qui placent dans le composé la force que la nature ne met que dans le simple.
Cette imperfection de la constitution anglaise influe nécessairement sur le caractère du peuple anglais, et en fait le moins avancé
de-tons-les-péuples civilisés, c’est-à-dire
celui qui, dans son état domestique et public, a retenu le plus de caractère de l’état qui précède la civilisation. Ainsi le vol et J'intempérance, vices particuliers aux sauvages, sont très-communs chez les Anglais (f). Le peuple y est féroce jusque dans ses jeux: les voyageurs l’accusent d’un penchant extrême à la superstition, autres caractères des peuples sauvages, et enfin les deux gran des fonctions de l’état public de société, la justice civile et la justice criminelle, y sont extrêmement imparfaites, et remplissent là moins qu'ailleurs le but de toute législation, l'une par ses lenteurs infinies et sa complication inextricable, l’autre par son impuissance à défendre la propriété de l’homme contre le brigand, et à assurer le repos de la société contre la rébelkion; car tel est l'esprit général des. lois anglaises (et l’on en a des preuves récentes), qu’il est plus difficile à l’autorité publique de faire punir un factieux, qu’au particulier de faire arrêter son débiteur pour quelques schellings.
L'Angleterre, ennemie de la France, devait donc naturellement s’allier avec l'Autriche, autre ennemie de la France, lorsque la France cherchait à s’agrandir sur PAutriche, où malgré elle, et c’était l’unique raison de l’étroite et constante alliance de l'Angleterre et de l'Autriche; alliance qu'il: ne faut pas confondre avec celle de l’élec-.
teur de Hanovre et du chef de l’Empire. Par
sur l'aliénation mentale, « que l'aliénation mentale est due le plus souvent chez les Anglais à une vie intempérante, et à l'excès des boissons spiritueuses, au lieu qu’en France elle est presque:toujours produite par des affections morales. »
5 À la raison contraire, dès que la France, parvenue au terme de son agrandissement, cessera d'être l’ennemie naturelle de l’Autriche, l'Angleterre cessera d’être l’alliée naturelle de la cour de Vienne. Ce n’est pas qu’il ne reste d’autres ennemis à l’Autriche ; mais il ne faut pas croire que l’Angleterre fût son alliée envers et contre tous. Les liens commerciaux, les plus puissants de tous pour l'Angleterre, l’unissent à la Russie. à la Turquie, et même à la Prusse, comme pouvant disposer des ports de l'Océan germanique, et particulièrement de Hambourg, Je grand entrepôt de son commerce avec le nord de l’Allemagne, et elle ménagera toujours des puissances qui pourraient, en cas de rupture, lui interdire le commerce lucratif qu'elle fait avec leurs Etats et par leurs Etats.
L’Angleterre à fait à la France et à l’Espa-
gne la guerre des armées, et à toute l’Europe
lä guerre des principes.
On se rappelle cette ingénieuse plaisanterie de la Satire Ménippée, où le roi d’Espagne, Philippe HE, est représenté en charlatan qui débite sa drogue du catholicon ; on pourrait, avec plus de raison, représenter l'Angleterre exportant dans les autres Etats Je philosophisme, dissolvant universel qu’elle nous a envoyé un peu brut à la vérité, mais que nous avons rafliné en France avec un si déplorable succès. L’Anglais Wiclef, père du presbytérianisme, peut être regardé comme l'aïeul de la philosophie moderne qui en est la conséquence : l'Angleterre est le premier Etat chrétien que des doctrines philosophiques aient séparé de l’unité religieuse, et dans le même temps qu’en France les tribunaux et l'opinion des gens de bien condamnaient des! hommes malheureusement célèbres, dont les écrits ont accéléré la ruine des mœurs et des lois, l'Angleterre les soudoyait de louanges, et même de pensions (1).
L'importation du philosophisme dans les Etats catholiques avait été merveilleusement facilitée par l'abolition de l’ordre des Jésuites, événement dont la philosophie moderne s’est attribué l'honneur, et auquel on pourrait croire que l’Angleterre n’a pas été étrangère, s’il suflisait, pour l'en accuser, de considérer le mal qu’il a fait à ses enne-
() J.-J. Rousseau était pensionné par l'Angleterre, et lhabile Voltaire, qui s’entendait au comnierce, et même au commerce de réputations,
DE2 mis naturels, la France et l'Espagne. Les Jésuites étaient mortellement haïs des puritains anglais, qui les ont toujours accusés d’avoir influé sur les conseils imprudents des derniers Stuarts, et l’on doit remarquer peut-être que l’orage contre celte compagnie célèbre a commencé en Portugal, puissance faible, dominée par la peur, conscillère d'injustices, et dont les Anglais sont depuis longtemps en possession de diriger ou de commander toutes les démarches.
Quoi qu'il en soit, l'utilité politique des Jésuites pour la France et pour l'Espagne ne pouvait être contestée que par la haine, ni méconnue que par la sottise. L'Espagne faisait plus de conquêtes dans le continent de l'Amérique avec leurs missions qu'’avec ses soldats, et leurs néophytes, animés de cet esprit de catholicisme que les Jésuites s’entendaient si bien à entretenir et à répandre, eussent au besoin, bien mieux que quelques milices, défendu contre les Anglais les possessions espagnoles. Chez les Chinois, les Japonais et les Tartares, les Jésuites, presque tous Français, Espagnols, lisliens, donnaient, par leurs vertus et leurs connaissances, une haute idée de la puissance de leurs gouvernements, ce qui est aussi une espèce de domination, et ils facilitaient. par là, entre ces peuples et leurs nations, les relations commerciales, objet éternel de la jalousie des Anglais et des Hollandais. En Europe, les Jésuites élevaient la jeunesse dans des principes de fidélité et d’obéissance, instruisaient par une religion plus sensible les dernières classes, comme ils dirigeaient les classes élevées par tons les moyens que fournit la culture de l’esprit le plus poli. Ils travaillaient avec succès à ramener l’Europe à l’unité religieuse, et affermissaient ainsi les pouvoirs politiques ; institution véritablement sociale, seul ordre peut-être où l’on ait connu le grand secret de la société, renfermé dans ces deux mots :
commander et obéir. Aussi le grand Frédéric s’étonna-t-il que les puissances catholiques eussent consenti à leur abolition, et, mieux avisé, il leur offrit, ainsi que l’habile Catherine, un asile dans ses Etats.
Le gouvernement anglais, depuis ses révo= lutions religieuses, s'était donné en Europe,
tirait de l’étranger les principes de la philosophie qu'il mettait en œuvre et débitait ensuite dans toute l'Europe. ‘
d13 et surtout aux yeux des calvinistes de France, l'importance de chef et de protecteur des Eglises réformées, et cette couleur de religion lui avait servi, pendant trois siècles, à désoler la France de ses intrigues.
: «C’est une maxime d'Etat au roi de France, » dit le duc de Rohan dans ses Mémoires, « de ne se montrer animé contre ses sujets de la religion, de peur qu'ils ne se jettent en la protection du roi d'Angleterre. »
Mais la première pensée du parti religionnaire en France, et partout, avait été l’établissement de démocraties fédératives, consommé dans les siècles passés en Suisse, en Hollande, et, de nos jours, en Amérique. 11 fut résolu pour la France, en 1621, à l’assembiée de Privas, en Vivarais, sous le nom de divisions @es cercles; on le reprit en 1793, et il eût été mis à exécution, si ceux qui gouvernaient à cette époque n’y eussent vu la ruine de leur monstrueuse puissance. On peut remarquer que les députés méridionaux en étaient les plus ardents promoteurs, et leurs départements les plus zélés partisans.
La France luttait contre :a démocratie depuis François II. Richelieu en avait empêché l'introduction, en fermant aux Anglais les ports de l'Océan; mais ces spéculateurs opiniâtres, irrités plutôt que rebutés par le mauvais succès, ouvrirent une nouvelle route à l'exportation de leur poison philosophique, et quoiqu’ils fissent encore, au commencement de ce siècle, une dernière tentative pour l’introduire directement en France, par le port de Cette, dans le temps des troubles des Camisards, le peu de succès de ces expéditions militaires les détermina à s’en tenir au £ommerce inferlope qui se faisait par la Suisse, et dont l’entrepôt était à Lausanne.
Les jeunes gens du midi de la France qui se destinaient au ministère de la parole de la religion protestante, allaient faire leurs études à Lausanne, où ils étaient instruits et entretenus gratuitement. Il a été découvert, depuis quelques années, que J’Angleterre faisait avec un grand secret les frais
(1) Des prédicants anglais sont venus en 1816 dans le midi de la France, en qualité de commissaires, pour y vérifier l’état politique et privé de quelques sujets français, et recevoir leurs plaintes ou plutôt leurs calomnies, qui ont retenti après dans les journaux anglais. On les a laissé faire, et ce scandale a été assez public dans ces provinces. (Enir. de 1829.)
te)
+ La
PART. H. POLITIQUE. — DU TRAITE DE WESTPHALIE, ETC
de cette éducation, et assurément il était impolitique de laisser à nos ennemis cette influence sur l’enseignement public d'une partie dela nation (1). Ilest vrai qu’il avait été fondé en France des maisons d’études pour les Catholiques des deux sexes, sujets de l’Angleterre; mais ces fondations connues étaient purement pieuses, leur publicité même en ôtait tout danger, et les principes politiques, que les jeunes gens pouvaient y puiser, ne déplaisaient pas au fond au gouvernement anglais.
Gn ne peut guère douter que depuis Île cardinal Dubois, pensionné, dit-on, par Île cabinet de Londres, nos ennemis n'aient, sauf quelques intervalles assez courts, influé sensiblement sur nos conseils, lorsque l’on voit, depuis cette époque, toutes les grandes opérations de l’administration, en contradiction formelle avec les lois naturelles de la France, finir par en consommer la subversion, et que l’on remarque, dans ces derniers temps, les coups portés contre la puissance commerciele et maritime de la France, contre ses ports, ses villes commerçantes, ses colonies surtout, herriblement bouleversées par l’affranchissement des noirs, épouvantable mesure dont les Anglais, avec leurs discussions interminables sur l'abolition de la traite, onthâté, innocemment sans doute, la funeste décision.
Les autres nations, et particulièrement la France, n’ont pas fait assez d'attention à cet engouement général que les Anglais ont eu l’art d’inspirer pour leurs mœurs, leurs usages, leur littérature, leur constitution. Des mœurs à l'anglaise, indiscrètement adoptées dans la capitale, nous avaient insensiblement disposés à recevoir des lois à l’anglaise; car la constitution de 1789 était la même dans ses principes que la constitution britannique, comme la constitution civile du clergé, décrétée à la même époque, aurait amené peu à peu quelque religion mixte, telle que la religion anglicane : et l’on ne peut douter que le gouvernement anglais, qui connaît à fond le secret de sa constitution, n’eùt trouvé très-conforme à ses vues d’en faire présent à sa rivale (2):
(2) L'anglomanie a beaucoup diminué en France ; bien que les deux gouvernements soient politiquement alliés depuis la guerre de Crimée, la nation française est loin d’éprouver encore l’engouement dont parle l’auteur pour les institutions et les mœurs britanniques. Une antipathie assez prononcée S’est même déclarée entre les deux nations. Enir.
Les ennemis de la France ont voulu la détruire par la révolution, et la France deviendra plus puissante par la révolution, si la révolution établit l'unité dans sa constitution, l’uniforinité dans son administration, l'union entre toutes ses parties, triple unité, ciment indestructible des sociétés, moyen le plus puissant de leur développement et de
leurs progrès,
Une société fondée sur cette triple base n'est plus la chose de l'individu, mais la chose du publie : Non res privata, sed res publica; et alors, comme dit J.-J. Rousseau au Contrat social, « la monarchie elle-même est république. »