CONSIDERATIONS SUR LA FRANCE ET SUR L'ANGLETERRE
(Mercure, avril 1806.)
Il est permis sans doute à un écrivain politique de rappeler, en 1806, ce qu’il publiait sur la Franee et surl’Angleterre en 1796 (1) ; c’est-à-dire à l’époque des plus grands désordres de la France, et de l’état le plus florissant de l'Angleterre.
Loin de sa pensée le désir de faire une vaine montre de prévoyance; plus loin encorele dessein coupable d'exciter des haines ou de flatter des passions: il ne veut qu’établir des vérités utiles, même à nos ennemis; des vérités peu connues, et dont la France et l’Angleterre offrent la plus vaste application.
L’art de l'administration, qui se compose de
détails, a fait quelques progrès dans un siècle exclusivement occupé de détails et d'objets physiques. Mais la politique qui est une science de vues générales et delois morales, a resté en arrière des autres connaissances.
En théorie, détournée de sa véritable route par quelques doctrinessophistiques, elle s’est égarée dans des systèmes populaires; et dans la pratique, elle a été confondue avec l’admiaüstration qui n’est qu’une application locale de la politique, ou avec la diplomatie qui en est le moyen et l'instrument. Et de là tant de fausses mesures en politique dans des pays d’ailleurs sagement administrés, et par des hommes d'Etat d’une grande réputation.
La première etla plus funeste erreur politique où soit tombée la France, livrée un moment à toutes les erreurs, a été l’anglomanie, mise à la mode par Voltaire et d’autres écrivains de l’école du xvur° siècle.
Cette fureur d'imitation qui a passé des
livres dansles mœurs, et des mœurs dans les lois, a fait croire à quelques esprits appelés, par le malheur des temps, à régénérer la France, qu'une constitution anglaise, ou plutôt à l'anglaise, était le plus pressant besoin
d’une nation qui vivait depuis quatorze cents ans surses propres lois, de siècle en siècle plus forte de puissance territoriale, et plus avancée dans tous les arts de l'intelligence.
Il est peut-être des hommes que l'expérience n'a pas détrompés de cette prédilection peu réfléchie pour les lois anglaises, et qui s'obstinent à accuser des dangers, où l’Angleterre se précipite, l'ambition inquiète de son gouvernement, ou les passions de ses ministres ; ils ne voient pas que le grand, le seul danger peut-être qui menace ce pays, est sa constitution même: cette constitution qui fait, en Angleterre, comme autrefois à Konmfe et à Carthage, de l'esprit d'agression ct d’envahissement, une nécessité pour le gouvernement, etla passion dominante du peuple ; parce que l'inquiétude et l'ambition, lorsqu'elles tiennent au caractère général d’une nation, sont le résultat inévitable d’une situation politique fausse et contre nature, comme l'humeur constamment chagrine et querelleuse est, dans un individu, l'indice certain d'un vice de tempérament. « Chose singulière, » s'écrie Montesquieu, plus heureux à observer qu'à expliquer, « chose singulière! plus ces Etats (populaires) ont de sûreté, plus ils sont sujets à se corrompre. Il faut qu’ils aient toujours quelque chose à redouter.» C'est-à-dire, à haïr et à combattre.
Et voilà toute l’histoire des causes de l’éternelle rivalité de la France et de l’Angleterre; la France était à la tête du système monarchique de l’Europe; l'Angleterre, ave@ saconstitution mixte, était à latête du système populaire. Ce sont comme les deux pôles opposés du monde politique; les deux principes antagonistes, et toujours en guerre, du monde moral.
(4) Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société,
L'opposition entre ces deux Etais, nécessaire, inévitable dans son principe, était continuelle dans ses effets, parce qu'elle était à peuprès égale dans ses moyens, et que de ces deux peuples, l’un, le plus puissant des peuples du continent, l’autre, des peuples insulaires, la nature a confié le plus faible à la garde de l'Océan, et l’a mis sous la protection des tempêtes.
Et comme il n’est plus permis aujourd’hui à des hommes éclairés de séparer la religion de la politique, après ce qu'ils ont vu de leur intime et constante correspondance, dans les révolutions dont l'Angleterre et la France ont été le théâtre, il faut remarquer qu’en même temps que ces deux nations occupaient le premier rang, l’une dans l'Europe monarchique, l’autre dans l’Europe populaire ou républicaine, elles s'étaient partagé le domaine des principes religieux, et étaient aussi, la France à la tête du système catholique, et sa rivale,à la tête du système presbytérien: nouvelle et puissante cause d'opposition réciproque, et moyen actif de se nuire l’une à l’autre, employé quelquefois par la France, et plus constamment par l'Angleterre.
L'effet de cette anglomanie dont j'ai parlé, a donc été de tromper la France sur les vrais principes des choses, et sur sa propre et naturelle tendance. Dans ce partage du monde politique, elle régnait, comme Jupiter, aux régions supérieures, et dans le monde de l’ordre; elle voulut domineraux lieuxinférieurs, et sur le chaos, et follement jalouse, elle envia à sa rivale la première place dans le système populaire, et prodigua, pour la lui ravir, tous les moyens de conquête que la nation la plus forte et la plus eélairée pouvait offrir aux profusions insensées d’une administration en délire. De là tous nos crimes et tous nos malheurs. Mais s’il était vrai qu’on pût accuser l'Angleterre elle-même d’avoir pris sur les nouveaux conseils de la France, une aussi déplorable influence, il faudrait plaindre ses hommes d'Etat de n'avoir pas prévu qu’on n'inspire pas à un peuple de grandes passions sans exposer ses voisins à de grands dangers; et les rappeler à l’avis du vicomte de Bolingbroke dans ses Lettres politiques, qui regarde comme insensé et chimérique, le projet de changer, en France, la forme du gouvernement. ;
Dans ce que je viens de dire, j'ai considéré
(1) Aussi dans les petits Etats d'Allemagne, le
prince plus rapproché de ses sujets, en est aussi désigné par une expression fanülière, et en quelque
l’état monarchique comme la loi générale et naturelle des sociétés, c’est-à-dire, comme l’état seul où-elles peuvent se fixer, et auquel toutes reviennent, quand elles s’en sont écartées,ou tendent à arriver, tantqu’elles n’y sont pas parvenues. Ce principe, dont l'application n’est et ne doit être sensible que dans les sociétés indépendantes, et qui trouvent en elles-mêmes la raison de leur existence, ce principe est à peu près convenu aujourd'hui.
L'auteur de cet article l’a le premier établi dans la Théorie du pouvoir, et l’a rappelé.
depuis dans d’autres ouvrages. |
C’est dès leur naissance, et pendant tout le cours de leur vie politique, que la France et l'Angleterre ont marché dans des voies opposées, et suivi des systèmes différents de société.
Elles commencèrent, il est vrai, l’une et l’autre, par la polyarchie ou la multiplicité des rois. Il y eneut, à la fois, quatre ou même plus en France, et un plus grand nombre en Angleterre; et ce tempsest, dans ses annales, celui qu’on nomme l’heptarchie. On peut remarquer en passant, que les nations scythi- | ques ou teutoniques, célèbres par leurs expéditions et aïeules des nations modernes, obéirent chacune à un chef unique, tant que ces nations n’eurent d'autre territoire que le camp qui les renfermait; parce que destinées à combattre, et sorties de leurs déserts pour conquérir des établissements, elles ne pouvaient faire la guerre avec succès que sous les ordres d’un général. Mais ces peuples une fois fixés sur les territoires qu'ils avaient envahis, la royauté les partagea, et par des idées prises de l’ordre de succession domestique, naturelles à des peuples enfants ‘(1); et aussi, parce que la difficulté des communications et larareté des habitations isolaient, les uns des autres, les territoires et leurs habitants; car il y avait plus loin, dans ces premiers temps, d’une extrémité de la Grande- Bretagne à l'autre, ou de l’Aquitaine à l’Austrasie, qu’il n’y a aujourd’hui de Londres à Vienne, ou de Paris à Berlin. La Providence, conservatrice des sociétés, multipliait les rois chez ces peuples naïssants, pour leur faire connaître et chérir le bienfait de cette puissance tutélaire, par la même raison que le pouvoir suprême chez un peuple nombreux et civilisé, multiplie ses gouverneurs et ses officiers pour faire respecter son autorité.
sorte plus domestique ; et il est a Ed pays, Landesvater. de pP père du
sauts
d4} Peu à peu les peuples se multiplièrent, etla contiguité des habitations rapprochant pour ainsi dire les territoires, il n’y eut plus qu’un roi unique en Angleterre comme en Franee; mais son autorité fut, dès les premierstemps,
généralement plus absolue en France, et plus
arbitraire en Angleterre, où elle ressemblait assez souvent au despotisme, toujours voisin de la démocratie, souvent son prédécesseur, ettôt ou tard son héritier.
Au vice politique de ces royautés multipliées, succéda, en France, comme en Angleterre, un autre ordre de choses, ou plutôt uù autre désordre; et il prit, en France et en
Angleterre, un caractère différent.
En France, de grands et de petits vassaux usurpèrent le territoire de l'Etat. En Angleterre, de fiers barons limitèrent la juridiction
du roi.
En France, pendant plusieurs siècles, le roi ne fut possesseur immédiat que de domaines peu étendus. En Angleterre, le roi n’exerça jamais qu'une autorité contestée ; et la royauté consiste dans l'indépendance de la juridiction, bien plus que dans l’étendue du territoire. En France, l’autorité royale était respectée là même où elle n’était pas toujours obéie, et d’orgueilleux vassaux venaient humilier sur les marches du trône une puissance redoutable au trône même, bien moins dociles aux lois de la religion qui prescrit l’obéissance envers le pouvoir, que retenus par les liens de la féodalité qui engageait foi et hommage au suzerain. En Angleterre, des barons séditieux sans souveraineté et sans pouvoir, forts de leur nombre et de chartes arrachées à la faiblesse du monarque, osaient lui dicter des lois jusque dans son palais.
Aussi, si la couronne en Angleterre eut quelquefois plus de puissance, elle euttoujours en France plus de majesté; et plus d’une fois Jes rois d'Angleterre eux-mêmes, feudataires de France pour quelques provinces qu'ils y possédaient, s’abaissèrent devant son chef même au milieu de leurs triomphes. Car, telle était dans ces temps que nous taxons de barbarie, la différence des idées sociales de cette antique féodalité, à celles de la philosophie moderne, qu’alors les rois s’honoraient de rendre hommage à la royautémême dans les fers; et que de nos jours nous avons
entendu des sophistes insulter aux rois, même
sur le trône. Et les rois eux-mêmes avaient le sentiment le plus noble et le plus juste de leur dignité. « Ouvrez, » disait notre Philippe de Valois réduit. après la fatale journée de