‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 93 sur 306 · PART. II. POLITIQUE. — SUR LA FRANCE ET SUR L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

PART. II. POLITIQUE. — SUR LA FRANCE ET SUR L'ANGLETERRE

Créci à chercher l'hospitalité dans des lieux écartés ; «ouvrez, c'estlafortune dela France.» Motsublime dans un roi malheureux, et plus vrai que le mot célèbre de César: Tu portes César et sa fortune.

Aussi la royauté avait toujours été, en France, un objet de vénération et d'amour, même dans ses extrêmes abaissements. En Angleterre, elle atoujours été un objet de suspicion et d'inquiétude, même sous les meilleurs princes; et longtemps avant que Mably et J.-J. Rousseau eussent avancé cette insigne sottise . que le roi est l'ennemi le plus dangereux de la liberté du peuple ; les Anglais en avaient paru persuadés, ei avaient fait de cette maxime sacrilége la règle de leur conduite politique. Et cependant, tel est le désordre où tombe nécessairement. tout peuple qui n’a pas, dans sa. constitution, de principe fixe et régulateur de ses idées, que les Anglais, en même temps qu'ils déployaient la résistance la plus active aux volontés de leur souverain, consa-

craient, comme un dogme, l'obéissance pas-

sive à ses ordres : « doctrine fausse et inverse des vrais rapports des sujets avec le pouvoir, auquel ils doivent, dans un Etat bien constitué, une obéissance active, quand il gouverne süivant la loi, et une résistance passive, quand il veut. Ts contraindre à ce. que. la loi , défend, »

” Quelle qu'ait été, dans l’origine, la cause de cette différence dans l'esprit public des deux nations ; qu’elle vienne de leur première éducation, ou de la position continentale de l’une et insulaire de l’autre; qu’elle dérive du caractère et des habitudes des premières peuplades quien ont occupé le territoire ; il ést certain qu'il y a toujours eu, en Francéz un principe dominant d'unité de pouvoir, et en Angleterre, des germes très- développés du système populaire et démocratique; et la langue même, fidèle dépositaire des pensées et des sentiments des peuples, appelle, en Angleterre, du terme comparatif de prérogative royale, ce que nous désignons en France, par l'expression absolue d'autorité du roi.

D'ailleurs, la royauté, dès son établissement en France, yavaitreçu son complément nécessaire dans la loinoble, naturelle, et la plusnaturelle detoutesles lois, la masculinité du pouvoir; principeunique dela stabilité et des progrès de la France; au lieu que l’Angleterres’était soumise de bonne heure à la loi bourgeoise et contre nâture, de la succession féminine : cause prochaine ou éloignée de tant de successions disputées, de minorités orageuses, de régen-

D415 ces tyranniques, de sanguinaires protectorats, de troubles enfin qui ont agité l'Angleterre, et par elle le continent.

Cependant à mesure que la France avançait en âge, la royauté s’y fortifiait. Présente en ourgogue et en Champagne qui avaient.leurs princes particuliers, comme dans ses propres domaines; présente comme la Divinité, là même où elle n'était pas, elle attirait à elle les territoires des grands fiefs, par le lien délié, mais puissant de la suzeraiñeté. En Angleterre, au contraire, la royauté perdait tous les jours de son indépendance, et par les usurpations du peuple sur le roi, et quelquefois par les entreprises du roi sur le pouvoir populaire; le principe démocratique s’étendait, se fortifiait, àmesure quela succession au trône était plus incertaine et plus disputée; et comme il arrive toujours dans ces sortes d’Etats, chaque compétiteur à la couronne traitait du pouvoir avec les sujets, et pour jouir des tres et des honneurs, il cédait au peuple la réalité, qu'il! travaillait toute sa vie, et souvent en vain, à lui reprendre.

Mais si le pouvoir du roi s'était constitué en France par l’abaissement de pouvoirs rivaux, le pouvoir du peuple s'était, en Angleterre, depuis longtemps constitué dans le parlement, véritable roi, et la tête du corps dont l'autre roi ne devait être que le bras. « En France, » dit Bolingbroke, « les seigneurs perdirent, et il n’y eutque le roi qui gagna. En Angleterre, le peuplegagna aussibien quele prince (1); et la richesse des communes s'étant augmentée par l'acquisition des biens d’'Eglise que vendit Henri VIII, la puissance du peuple s’accrut en même temps par ce changement en une nouvelle constitution dont la forme lui fut favorable. » Constitution vantée par des sophistes, parce qu’elle n’est ellemême qu'un sophisme politique qui déguise une grande erreur sous des dehors spécieux ; car cette constitution a, comme les corps célestes, deux mouvements opposés : une marche apparente vers la liberté, une marche vraie vers le désordre; constitution inutile, et quelquefois ridicule dans lestemps tranquilles, où l'Etat va à l’aide de la seule administration ; funeste dans les temps orageux, où un Etat ne peut se sauver que par la force de sa constitution ; parce que la constitution anglaise, arène toujours ouverte à la lutte éternelle de l'anarchie populaire et du despotisme royal, ne fait alors avec ses formes et ses bills, que légaliser l'oppression du peuple par le roi.

Ce fut surtout dans les troubles du xv* sièele que les vices de la constitution anglaise parurent à découvert. À cette époque mémorable de grandes découvertes dans le monde; physique, et de grandes erreurs dans le monde moral, les principes démocratiques firent ir-

ruption en France, et prirent de nouvelles

forces en Angleterre, d'autant plus redoutebles qu'ils s’appuyaient, en France comme en Angleterre, sur des principes que l’on croyait religieux. Si les causes des troubles furent les mêmes chez les deux nations, lesmoyensfurent différents, et les résultats opposés. En Angleterre, la révolution religieuse se fit par le roi malgré le peuple, et elle fut bientôt suivie de la révolution politique que le peuple fit contre le roi. Le terrible Henri VHI, l’opprobre de l’Angleterre etle scandale des temps chrétiens, avait, à l’aide du parlement, asservi ce peuple libre, ce peuple même souverain sous le plus violent et le plus insensé despotisme qui fut jamais. Ce prince, aussi emporté dans son goût pour la controverse que dans sa

passion pour les femmes, voulut que le peuple changeât de religion, pour pouvoir luimême changer d'épouse; et il fut obéi, parce que le peuple anglais, fort contre les rois faibles, plus faible contre les rois forts, n'avait jamais su, grâce à sa constitution indécise, ni résister avec mesure, ni obéir avec dignité, pas plus en religion qu’en politique ; tantôt tyran de ses rois, tantôt leur esclave, dans un temps, vassal de Saint-Pierre; dans un autre révolté contre le Saint-Siége. « Il n’y avait point eu d'exemple en Angleterre, » dit le plus célèbre de nos annahstes, le président Hénaut, « d’un despostisme si outré, ni d’un abandon si lâche des parlements , tant sur le spirituel que sur le temporel, aux bizarreries d’un prince qui, à force d’autorité,ne savait plus que faire de sa volonté, et parcourait tous les contraires ; mais on lui passait tout en faveur de sa haine pour le Saint-Siége. »

Henri VII ne légua pas à tous les successeurs de son nom, la vigueur de son esprit et la violence de son caractère ; mais l'impulsion était donnée; etle peuple anglais obéit, après lui, à des enfants, à des femmes, avec la même docilité. « Il avait quitté l’ancienne religion sous Henri VII, » dit l'auteur de cet article dans la Théorie di pbbvor. «il s’en éloigna davantage sous Edouard VE, y revint sous Marie , l’abandonna de nouveau sous Elisabeth avec une faiblesse si déplorable et si peu d’attachement même à la nouvelle doctrine

(1) C'est-à-dire qu'ils devinrent égaux en pouvoir, el par conséquent rivaux.

\ 545 qu'on lui faisait embrasser, qu’il y a de l'apparence, dit Burnet, historien de la Réforme, que : si le règne d'Elisabeth eût été court, etqu'un prince de la communion romaine eût pu ! parvenir à la couronne, on aurait vu les Anqlaïs changer encore avec autant de facilité qu'ils l'avaient fait sous le règne de Marie. »

IH n'y a, j'ose le dire, qu’un peuple souverain qui puisse descendre à un si vil esclavage : c'est un roi chassé du trône, et à qui il ne reste d'autre asile que les fers.

Et il faut remarquer ici que l'oppression que l'autorité exerce en publiant ou en commandant l'erreur, est bien plus funeste et plus honteuse pour des êtres intelligents, que l'oppression de l'impôt ou même des lettres de cachet, qui ne s'exerce que sur les corps; et les mêmes principes qui refusent à un peuple le droit de défendre son argent, seraient peut-être insuffisants à prouver qu'il n’a pas le droit ou le devoir de défendre sa raison ei ses vertus.

Après Elisabeth, la démocratie , violemment comprimée par les Tudors, réagit contre les Séuarts. Il y eut “alors des anglicans qui voulaient une monarchie populaire, comme elle l'avait toujours été : des puritains qui voulaient un peuple souverain; des indépendants, des fanatiques de toute espèce, qui ne voulaient rien de tout; et du choc de tous ces partis résultèrent les folies les plus ridicules, les crimes les plus atroces , et toute cette sanglante tragédie où l'on vit figurer Henri VHE et Cromwell, et qui, féconde en catastrophes, attend peut-être un dénoûment.

En Angleterre, comme nous l'avons observé, la révolution religieuse du xv° siècle se fit par le roi, malgré le peuple:; en France, à la même époque, assez au goût du peuple, elle fut empêchée parle roi, inde iræ; et la lutte commença entre les factions populaires ou presbytériennes, et l'autorité royale. Mais si les principes démocratiques étaient dans quelques écrits et dans quelques têtes, nulle part ils étaient dans les cours; et ils ne trouvaient pas à quoi se prendre dans la constitution. C'était un combat entre frères de mères différentes, à qui obtiendrait les faveurs. du

père commun. Ces deux partis voulaient un roi; les uns calviniste, les autres catholique ; etils s'accordèrent tous à recevoir le successeur légitime, qui, né dans un parti, passa dans l'autre, et les contint tous deux. L'édifice qu’il avait relevé, achevé sous le règne de son fils, fut affermi par Louis XIV, ébranlé sous Louis XV, etrenversé sous son infortuné succes-

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