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A Là RÉVÉRENDE MERE M ARIE-RAPTISTE, SA NIÈCE, PRIEURE DU MONASTÈRE DE VALLA- DOLID.
Sensibilité de la sainte; oubli des injures; conseil contre les scrupules.
La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, ma chère mère. Si vous vouliez bien quelquefois l'aire ce que je vous conseille, les choses ne seraient pas dans l'extrémité où elles sont aujourd'hui. Je suis très-afiligée de votre indisposition, et de ce que votre plus grand mal est dans la tête.
Je viens de recevoir toutes vos lettres; elles me sont rendues ponctuellement par cette voie, qui est fort sûre. Le Père visiteur m'a écrit, il y a peu de jours : il se porte bien; le soin qu'il a de me donner de ses nouvelles ne se peut exprimer, non plus que la joie que j'ai de vivre sous sa conduite, qui est acompagnée de tant de sagesse, de douceur et de prudence, qu'on en est charmé. Il m'a l'ait un vrai plaisir de me dire des nouvelles du P. Pierre Fernandès, dont j'étais fort en peine; j'avais appris sa maladie, et je ne savais rien de sa convalescence. Il ne ressemble point à son ingrat ami ; car, malgré une foule d'affaires accablantes, il trouve toujours le loisir de me donner des marques de son souvenir. J'avoue qu'il me rend justice, et que c'est une dette dont il s'acquitte envers moi. Je vous dirai cependant qu'en fait île dettes et d'obligations son ami m'est infiniment plus redevable.
Si je n'avais pas appréhendé de déplaire à Dieu, il y a longtemps, ma chère fille, que j'aurais l'ait ce que vous m'aviez conseillé à son sujet; mais je n'ai pu me résoudre à me souvenir du déplaisir que nous avons reçu : trop de raisons m'engagent à en éloigner l'idée : ce serait offenser Dieu; celui qui en use si ma! à noire égard lui appartient; il est consacré à son service; et enfin, quand il n'aurait pas cet honneur, nous ne laisserions pas d'être obligées de l'aimer, aussi bien que tous les autres hommes sortis des mains souveraines du Dieu tout-puissant.
Vous savez, ma chère Mère, que si nous attendions notre récompense des hommes, nous serions dans une illusion bien déplo-* rable. Ne comptons donc point sur eux, je vous prie; mais évitons de ressembler à celui-ci en nous rendant, de jour en jour, plus reconnaissantes des bienfaits reçus, et de Dieu et de nos amis. Défaites-vous donc, ma chère fille, de celle délicatesse el de ce faux point d'honneur, qui est l'effet d'une trop grande sensibilité, et ne laissez pas d'écrire à la personne dont il s'agit comme si de rien n'était. Efforcez-vous d'acquérir peu à peu. avec le secours de la grâce, une parfaite liberté d'esprit et un entier détachement de tout ce qui n'est point Dieu. Il
me paraît que je lui suis redevable de cette heureuse liberté : qu'il en soit béni à jamais, lui qui est l'ami véritable, lorsqu'on préfère le bonheur d'en être aimé à tout ce qui est créé.
Quant à ce que vous me dites de l'état de votre âme, n'en faites point de cas. C'est faiblesse d'imagination, c'est mauvaise humeur dont le démon profite, et à laquelle il contribue. Mais souvenez-vous de ce que dit saint Paul (/ Cor. x, 13), que Dieu ne permettra point que nous soyons tentés audessus de nos forces, et rassurez-vous. Quoique vous craigniez qu'il n'y ait du consentement, il n'y en a point; soyez tranquille : Dieu fera servir tout ceci à votre avantage. Mais, je vous en prie, songez à rétablir votre santé; mangez; peu de solitude; point de réflexions. Je souhaiterais être auprès de vous, car j'aurais bien des choses à vous dire.
Je suis surprise, ma chèreMère.que votre révérence ne m'ait pas mandé l'affliction arrivée à dom François : pénétrée des obligations que je lui ai, je n'eusse pas manqué do lui témoigner la part que je prends à sa douleur. Assurez, je vous prie, la duchesse d'Ossonne de mes respects lorsque vous la verrez ; et faites, s'il vous plaît, mes compliments au P. Dominique, lorsque vous lui écrirez ; apprenez-moi aussi de ses nouvelles. Que ferons-nous, ma chère Mère, de la novice aveugle? Sans mentir, elle me donne bien du chagrin. Je suis toute à vous,
TnÉRÈSE DE JÉSUS.
2 novembre 1580.