A DON LAURENT DE CÉPÈDE, SON NEVEU, AUX INDES
Elle lui apprend la sainte mort de son père, l'exhorte à en imiter les vertus, et lui apprend le mariage de son frère.
La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous, mon fils. Faites-moi la justice d'être persuadé que c'est avec une douleur très-vive que je me vois contrainte de vous annoncer par cette lettre de très-mauvaises nouvelles : mais considérant qu'il faut de nécessité que vous le sachiez, et que, si ce n'esi pas par moi, ce sera sans doute par des personnes qui, peu instruites des circonstances du malheur dont j'ai à vous parler, ne pourront vous faire une relation exacte des sujets de consolation qui s'y rencontrent ; j'ai pensé, mon fils, qu'il serait "plus à propos quece fût moi qui vous en donnasse la triste nouvelle, et qui vous apprisse que Dieu appela à lui, deux jours après la fête de saint Jean, mon cher frère Laurent deCépède, voire père.
Sa maladie a été un vomissement de sang qui nous l'enleva en peu d'heures. Je regarde comme un bonheur pour lui, de l'humeur dont il était, d'avoir eu une mort aussi
OEUVRES COMPLETES DE M EilEHY.
l'ennuyait et l'affligeait tel obligée de '
prompte. Pour l'état de sa conscience, nous ne devons point en être en peine; il s'était confessé, et il avait communié le jour de saint Jean; mais ce qui doit nous mettre encore plus en repos sur ce sujet, c'est qu'il se préparait depuis longtemps à paraître (levant Dieu : j'en avais souvent îles nouvelles, et il n'y avait que huit jours qu'il m'avait écrit qu'il mourrait dans peu, quoiqu'il ne sût pas précisément quel jour serait celui de sa mort. Nous avons donc lieu d'espérer, selon les règles de la foi, qu'il a été fort peu en purgatoire; peut-être même n'y a-t-il pas été, car il est mort comme un saint, faisant sincèrement à Dieu le sacrifice de sa vie.
Quelque vertueux qu'il eût toujours été, il paraissait depuis quelque temps si détaché de la vie, qu'il ne prenait plaisir qu'à parler de l'éternité : lout autre entrelien
cment, que j'étais e consoler des conversations ordinaires dont il n'avait pu se dispenser. La solitude était ses délices : pour en jouir plus tranquillement, il s'était retiré à la Serne, sa maison de campagne, dans laquelle il est mort, ou pour mieux dire, dans laquelle il a commencéde vivre de la véritable vie.
Si je pouvais, mon fils, vous entretenir de ses dispositions intérieures, je vous ferais sentir l'obligation que vous avez à Dieu de vous avoir donné un tel père, et combien vous êtes obligé de vivre de manière à faire connaître à tout le monde que vous êtes son Bis, et que vous imitez ses vertus. Mais une lettre ne me permet pas dem'étendre davantage. Je me contenterai donc de vous exhorter à ne vous pas affliger à l'excès, et de vous assurer que votre père peut vous faire plus de bien du lieu où il est à présent, que s'il vivait encore sur la terre. Si nous considérions des yeux de la foi les misères de cette vie, nous nous réjouirions du bonheur de ceux qui en sont sortis, et qui possèdent Dieu sans crainte de le perdre jamais.
Cette séparation m'a été infiniment sensible, ainsi qu'à votre sœur Thérèse, qui a néanmoins reçu ce coup du Ciel comme un ange, ce qu'elîe est en effet. Elle a fait paraître, en celte amère conjoncture, une vertu conïommée. Elle est fort contente d'avoir [iris l'habit des Carmélites. Ainsi j'ose espérer qu'elle suivra les exemples de vertu que son cher père lui a laissés, et qu'elle sera un jour une excellente religieuse.
Pour moi, mon cher neveu, j'ai été accablée de mille occupations tout le temps que votre frère don François n'a pas été établi. Vous n'aurez pas de peine à le croire, si vous faites réflexion au peu de parents qui nous restent à présent. 11 y avait à Avila tant de partis qui le recherchaient en mariage, que je mourais de peur qu'il ne choisit le pire. Mais Dieu par sa bon lé nous a préservés de ce malheur, car il a permis qu'il ait très-bien rencontré, et qu'il ait épousé, le jour de la Conception de la sainte Vierge, une demoi-
selle de Madrid, de grande qualité. Elle se nomme Orofrisia de Mendosa et Caslilla ; elle n'a que quinze ans, belle, bien faite, fort sage et fort vertueuse, et a de très-grandes alliances. Enfin, on prétend que, soit du côté de M. son père, soit du côté de Mme sa mère, nulle demoiseiled'Espagne n'est mieux alliée.
La mère de votre belle-sœur se nomme Béatrix. C'est une dame de mérite, capable de gouverner sagement toute la famille. Je me réjouis de ce qu'ilssont tous convenusde ne pas faire une grosse dépense. Don François est fort raisonnable ; il a toujours fait paraître beaucoup de probité, beaucoup de piété : ainsi j'espère qu'il sera protégé de Dieu, et qu'il continuera comme il a commencé, car il est très-bon Chrétien. Donnezmoi, mon cher neveu, la consolation d'apprendre d'aussi bonnes nouvellesde vous, et que vous imitiez les vertus de votre frère. Ne voyez-vous pas avec quelle rapidité tout passe et s'enfuit, et qu'il n'y aura que le bien et le mal qu'on aura faits dans celte vie qui
irocurera une I une éternité
ne passeront point? Le bien | éternité de bonheur, et le ma de misères.
Thérèse de Jésus.
A la fin de l'année 1580.
A MONSEIGNEUR DOM ALONSO VEI.ASQUÉ, ÉVÈ- QL'E D'OSJIE, L'UN DE SES DIRECTEURS.
Elle lui rend compte de ses dispositions de corps et d'esprit, de la confiance qu'elle a de posséder Dieu, et des grâces qu'il lui
fait.
La grâce du Saint-Esprit accompagne incessamment Votre Grandeur. Que je serais contente si je pouvais vous exprimer la paix profonde et la tranquillité parfaite qui régnent à présent dans mon âme ! La certitude qu'elle a de posséder Dieu est si grande, que, quoiqu'elle n'ait pris encore ce bonheur, il lui semble qu'elle en jouit en quelquesorte par anticipation. Pour vous en expliquer la manière, je me servirai, s'il vous plaît, Monseigneur, d'une comparaison qui éclaircira un peu ce que je désire avoir l'honneur de tous faire entendre.
C'est de même que si, par un contrat très assuré, on avait donné à quelqu'un une rente fort considérable, afin qu'il la recueillît dans un temps déterminé, avec cette condition qu'un attendant l'expiration du terme, il n'aurait simplement qu'un titre incontestable à la possession, sans jouir d'aucun de ses fruits ;et de plus, que convaincu de son indignité, et pénétré d'une vive reconnaissance, il refuserait d'accepter la donation jusqu'à ce qu'en servant avec zèle son bienfaiteur, il se fût efforcé de la mériter, lui fallût-il pour cela souffrir jusqu'à la fin du monde tous les maux imaginables, qui lui paraîtraient moins que rien, en comparaison d'une grâce si signalée, et d'une si
PART. IV. LETTRES CHOISIES
excessive libéralité. Voilà l'image de mon état.
Les grâces que Dieu me fait par sa bonté infinie sont si grandes, qu'il me semble que je puis dire, avec vérité, que mon âme n'est plus sujette, comme elle l'étaitautrefois, aux faiblesses et aux misères de la vie : les peines et les travaux qu'elle endure ne la touchent point véritablement, et ne lui font pas plus de mal que si l'on déchirait mes habits : elle goûte au milieu des plus dures persécutions la douceur d'un repos et d'une paix inaltérables, retirée en elle-même comme dans une forte citadelle dont on lui a donné le commandement, et d'où elle n'appréhende point les attaques et les efforts de ses ennemis. Cette paix ne m'ôte cependant pas la crainte d'otfeuser Dieu ; au contraire, j'ai plus de soin que jamais d'éviter tout ce qui pourrait lui déplaire, ou m'empêcher de le servir fidèlement.
Je vis dans un tel oubli de moi-même et de tous mes intérêts, qu'il me semble que mon être soit en quelque sorte détruit, tant je me perds de vue et suis peu attentive à Ce qui me regarde ; appliquée uniquement à Dieu, à sa gloire, à son honneur et aux moyens de me conformer tous les jours plus parfaitement à sa souveraine volonté. J'ai peine néanmoins à accorder cet entier oubli de moi-même avec le soin que j'ai de ma santé, qui est plus grand qu'à l'ordinaire; j[ai moins d'application à me mortifier à l'égard de ma nourriture, moins de désir de faire des pénitences et des austérités corporelles. Il me paraît cependant que, si je ménage un peu plus ma faiblesse, c'est dans la vue de plaire à Dieu , et de lui rendre quelque service plus important. Ainsi je lui offre comme un très-grand sacrifice ce soin même que je suis contrainte d'avoir de ma santé : je fais de temps en temps quelques essais de mes forces pour éprouver de quoi je suis capable; maisces épreuves ne durent guère, ne pouvant les continuer sans altérer cette santé, et sans contrevenir aux ordres de mes supérieurs.
Je ne doute pas que, dans cette obéissance et dans ce soin de mon corps, il ne se glisse bien de l'amour-propre : quoiqu'il me paraisse que j'aurais plus de joie à faire des austérités qu'à m'en dispenser, comme effectivement j'en avais bien davantage lorsque je pouvais les pratiquer; parce qu'outre la consolation qu'on a de faire quelques petites choses pour Dieu, et de donner bon exemple à ses sœurs, on est de plus soulagé de l'extrême peine qu'on sent de ne pouvoir rendre le moindre service à cette haute majesté à qui nous sommes si redevables.
Ayez, s'il vous plaît, la bonté, Monseigneur, de m'ordonner ce que je dois faire à cet égard, après avoir examiné tout ceci avec une sérieuse attention.
Pour les actes que je fais, et les désirs que j'ai de ce que je crois pouvoir servir à la gloire de Dieu, ils ne sont plus si vifs qu'ils étaient ; car bien qu'ils soient trèsgrands, la passion que j'ai que sa volonté
soit accomplie, est encore infiniment plus grande; et comme je connais plus parfaitement que jamais qu'il sait mieux que moi ce qui convient le plus à sa gloire, et que je me trouve bien plus éloignée de tout intérêt particulier, ces désirs et ces actes ne peuvent subsister longtemps, ni avoir la même ardeur et la même vivacité qu'ils avaient autrefois. C'est de là cependant que procède la crainte dont je suis quelquefois frappée, quoique sans inquiétude et sans trouble, que je ne sois devenue stupide, et que je ne fasse plus rien pour Dieu. Ma mauvaise santé m'interdit les pénitences corporelles ; et à l'égard des actes et des désirs de souffrir et d'endurer le martyre, et même de voir Dieu, je vous l'ai dit, Monseigneur, ils ne sont plus impétueux, et très-souvent il n'est pas en mon pouvoir de les former. Ainsi il me paraît que je ne vis que pour manger, pour dormir, pour être insensible à tout; ce qui ne m'est pas une petite peine, et me fait appréhender d'être dans l'illusion. Je ne puis néanmoins le croire, parce que, selon tout ce qui me paraît, l'amour des créatures ne règne point dans mon cœur, et que je ne sens d'attachement pour aucune, pas même pour toute la gloire du ciel : tout mon désir est de voir Dieu, et que toutes les créatures lui obéissent ; et cette passion, loin de diminuer, s'augmente de jour en jour.
Ma surprise est néanmoins très-grande de ne plus sentir cette amère douleur, et la vive inquiétude dont j'étais agitée, lorsque je pensais à la perte de tant d'âmes infortunées, qui seront éternellement séparées de leur souverain bien. Je suis également étonnée de ne plus éprouver la cuisanie affliction que me causait l'incertitude si je n'olTensais point Dieu. Et cependant je ne brûle pas moins du désir que le péché soit entièrement détruit et banni de dessus la terre.
Je vous supplie, Monseigneur, d'être persuadé que, dans tout ce qui se passe maintenant dans mon âme, et dans tout ce qui s'y est passé jusqu'à ce jour, il n'est nullement en mon pouvoir d'y rien ajouter ou changer, et qu'il ne m'est pas possible de servir Dieu d'une autre manière; je mentirais si je disais autrement. Par exemple, je sais bien que, si je voulais, à l'heure qu'il est, exciter en moi le désir de mourir, je n'en viendrais jamais à bout. Je ne pourrais pas non plus , quelques efforts que je fisse, former les actes enflammés que je formais autrefois, ni sentir cet horrible tourment que me faisait endurer le souvenir des offenses infinies qui se commettent contre Dieu. Il me serait également impossible de concevoir à présent l'extrême crainte qui m'a agitée tant d'années, d'être malheureusement séduite et trompée parle démon.
Ainsi, si je ne me trompe, je n'ai plus besoin de consulter personne sur ce qui s'est passé autrefois dans mon âme, ni de parler davantage des grâces que Dieu me faisait : je souhaite seulement savoir si je marche à présent dans le bon chemin, et si je
puis faire quelque chose pour Dieu : j'ai consulté sur cela même plusieurs directeurs, le P. Dominique, le P. Médine, et quelques Jésuites à qui j'avais autrefois communiqué les dispositions de mon cœur. Il ne me reste donc plus, Monseigneur, pour mettre fin à mes consultations, qu'à savoir les sentiments de VotreGrandeur, et à recevoir;ses ordres, auxquels je ferai gloire toute ma vie d'obéir. Ainsi, je vous conjure, au nom de Dieu, de vous y appliquer sérieusement.
Dieu ne m'a pas ôté la connaissance qu'il m'avait donnée du bonheur que possèdent dans le ciel les âmes des personnes qui me sont unies, lorsqu'elles sortent de ce monde; mais je ne sais rien de celles qui ne me touchent point.
La paix que je goûte est si pleine et si parfaite, que ni les joies et les plaisirs de la terre, ni les peines et les afflictions, quelles qu'elles puissent être, ne sont capables de la troubler. La certitude que j'ai de la présence des trois personnes divines dans mon Ame me fait expérimenter à la lettre ce que dit Notre-Seigneur Jésus-Christ, chap. xiv" de l'Evangile selon saint Jean, que la sainte Trinité y fera sa demeure, non-seulement par sa grâce sanctifiante, mais encore par une autre sorte de présence qu'il veut que nous connaissions, présence qui nous remplit de biens ineffables. L'un de ces biens est de n'être point obligée à chercher des considérations qui me fassent comprendre que Dieu habite en moi, puisque je l'y vois d'ordinaire, à moins que quelque violente maladie ne m'enlève sa divine présence, sa volonté étant alors de me laisser souffrir sans consolations intérieures.
Quelque grands cependant que puissent être mes maux, mon âme ne sent jamais de révolte contre la volonté de Dieu, pas même un premier mouvement: tout ce qui est en moi est, au contraire, si soumis à ses ordres, que je ne désire ni de vivre , ni de mourir, si ce n'est dans de certains moments, lorsque la passion de voir Dieu s'est fort augmentée ; mais à l'instant la présence adorable de l'auguste Trinité, qui s'offre à mon âme, s'y imprime si vivement, que cette faveur immense me console, et me fait désirer de vivre, si c'est son bon plaisir, pour le servir mieux que je n'ai fait jusqu'ici, et pour contribuer à le faire aimer et louer plus parfaitement, ne fût-ce que par une seu.e créature et pour un moment. Je préférerais cet état, s'il était à mon choix, à celui d'entrer d'abord dans la gloire. C'est la disposition de celle qui est très-respectueusement, Monseigneur, de Votre Grandeur, l'indigne servante et fille,
OEUVRES COMPLETES DE M. F.MERY. " 2fl2
chait; règlements à faire, tant pour les communautés d'hommes, que pour celles de filles; autres affaires de l'ordre.
Thérèse de Jésus.
AU It. P. JEROME GRATI1 N.
Plaintes contre une communauté qui se relâ-
Jésus soit toujours avec votre révérence, mon Père. La persuasion où jesuis que vous n'avez pas le loisir de lire de longues lettres, me fait prendre le parti de vous écrire le plus brièvement qu'il m'est possible. Je vous dirai donc, après vous avoir remercié de m'avoir fait voir les papiers que je vous renvoie, que les religieuses de Saint-Joseph d'Avila, qui témoignaient désirer si ardemment qu'on fît ce que vous savez, sont à présent tellement éloignées de la perfection de leur état, que peu s'en faut qu'elles ne soient aussi mitigées que les religieuses de l'Incarnation. Je suis prodigieusement alarmée des artifices du démon; et je ne reviens pas de ce que leur propre confesseur, quoique grand homme de bien, est plus coupable que personne de ce relâchement, s'étant imaginé qu'elles doivent toutes manger de la viande. C'est même une des demandes qu'elles ont faites au Père provincial , à laquelle elles ont ajouté celle de pouvoir garder quelque chose à manger dans leurs cellules lorsqu'elles sont indisposées. Elles lui ont représenté avec tant d'adresse le besoin que quelques sœurs en peuvent avoir, que je ne m'étonne pasqu'elles aient obtenu de lui cette permission. Quel étrange renversement! Vous ne devineriez jamais celle qui a présenté cette belle requête. C'est ainsi que peu à peu, et par de faibles commencements, l'observance régulière se détruit, et que d'une petite faute on tombe insensiblement dans une plus grande. Que j'aide douleur de voir ce monastère si déchu de sa première ferveur, et de prévoir l'extrême peine qu'on aura à le rétablir dans la perfection où il était, quoiqu'il y ait d'excellentes filles dans cette communauté!
Mon désir était qu'au chapitre général on fît un règlement qui ôlât aux supérieurs le pouvoir de permettre de rien posséder en particulier; et maintenant je vous supplie de faire ajouter à ce règlement qu'on ne pourra pas non plus rien garder à manger dans sa cellule, quand même on serait infirme ; mais que l'infirmière aura soin de pourvoir aux besoins des malades, et de leur laisser la nuit ce qui pourrait leur être nécessaire pour leur nourriture, selon la qualité de la maladie et l'état des malades, pour lesquelles on doit avoir une très-grande charité, telle qu'on l'a eue jusqu'ici.
J'ai toujours oublié de vous dire une chose dont on vient de me faire souvenir; c'est qu'il serait très à propos qu'on réglât au chapitre général les prières que les religieux seront obligés de faire pour chaque religieuse qui viendra à mourir : car selon que vous en userez envers nous, nous en userons envers vous. Je m'imagine que vous ne nous dites point de Messe, et que vous vous conteniez de réciter quelques courtes prières pour le repos de l'âme de la défunte. Nous autres religieuses, nous en usons bien
ESPRIT DE SAINTE THEKESE — PART. IV. LETTRES CHOISIES
mieux, nous faisons chanter une Messe, et récitons un Office des morts en chœur ; c'est, si je ne me trompe, une des anciennes constitutions qu'on observe encore aujourd'hui au monastère de l'incarnation. Faites donc, mon révérend Père, tout ce que vous pourrez pour que cetartirle soit réglé, et, ne l'oubliez pas, je vous en supplie.
Je désirerais aussi qu'on décidât, au même chapitre général , s'il est d'une obligation précise d'observer le décret donné par le Pape, motu proprio , de ne sortir ni pour parer l'église, ni pour fermer la porte du monastère. Je suis persuadée qu'on y est obligé lorsqu'on le peut, quand même le Pape ne l'aurait pas ordonné. Il est bon cependant de résoudre cette difficulté, et de déclarer que les monastères qui commencent à s'établir, et qui n'ont encore personne pour les servir, ne sont point compris sous cette loi. J'espère néanmoins qu'il n'y en aura point qui ne s'y soumette avec plaisir, et qui ne trouve le moyen de se passer de cette exemption , lorsqu'on y apprendra qu'elle n'est donnée que pour le cas d'une nécessité indispensable. Encore une fois, mon révérend Père, faites en sorte, je vous prie, qu'on ne néglige aucun de ces points.
Nos prieures de Tolède et de Ségovie, qui sont d'excellentes filles, ont fait fermer sans ma participation la porte qui va dans l'église; je suis ravie, comme je ne puis pas être partout, de trouver de telles prieures pleines de sagesse et de zèle, et qui me fassent souvenir de ce que je puis oublier. Pour le décret dont il s'agit, je suis sûre qu'il n'y a point de maisons réformées où il ne soit gardé très-exactement.
A l'égard de la prière que je vous ai faite touchant les religieuses qui sortent de leur maison pour faire des établissements, il me paraît que votre révérence a dressé un article un peu trop rigoureux. 11 porte que, quand elles sortiront pour quelques fondations, elles doivent rester dans le nouveau monastère, à moins qu'elles ne soient élues prieures dans un autre ; il faudrait, ce me semble, ajouter : ou qu'il n'y ait quelques autres raisons fort considérables pour lesquelles il convienne qu'elles aillent ailleurs.
Je vous ai déjà écrit, mon révérend Père, que si l'on pouvait assembler tous les règlements des visiteurs apostoliques, et les joindre aux constitutions, en sorte que ce ne fût qu'une même chose, ce serait un grand bien pour les Carmélites, parce que les contrariétés qui se rencontrent en divers endroits des constitutions, embarrassent tellement celles qui ont moins de lumière, qu'elles ne savent où elles en sont. Faitesmoi donc le plaisir, mon révérend Père, malgré cette multitude d'occupations qui vous accablent, de vouloir bien prendre un peu de temps pour ranger tout cela, comme je vous en ai écrit en diverses occasions; je crains que vous ne l'oubliiez, et que la lecture des saintes Ecritures ne vous charme au point de vous faire négliger le reste.
Nous nous trouvons fort bien ici, et tous les jours de mieux en mieux. Nous sommes sur le point d'acheter une maison des mieux situées. Plût à Dieu que nos affaires me permissent de me rapprocher de vousl Ne vous opposez pas, je vous prie, à l'établissement du monastère de Saint-Alexis ; cette maison, toute éloignée qu'elle est de la ville, est très-belle, et on aura bien de la peine à en trouver une mieux placée : j'en fus trèscontente lorsque je la vis en allant à Valladolid. D'ailleurs, il faut se souvenir que cette pauvre femme nous l'a achetée au prix de ses larmes. Je souhaiterais que ce monastère et celui de Salamanque, établis dans de grandes villes, fussent les deux premiers. Souffrez donc, mon révérend Père, que je vous supplie de ne vous point amuser à tant choisir, puisque vous n'avez pas d'argent ; tout consiste à prendre possession, et cette possession prise, Dieu fera le reste.
Les maisons sont au poids de l'or à Salamanque ; nous ne pouvons, quelque diligence que nous fassions, en trouver une à acheter pour nos sœurs. Fiez-vous donc, s'il vous plaît, à ma parole; j'ai de l'expérience dans ces sortes d'affaires. Encore une fois, Dieu fera plus pour nous que vous n'imaginez. C'est beaucoup de pouvoir poser le pied dans ces grandes villes, ne fût-ce que dans un coin.
Dieu soit le terme et la fin de tous nos désirs 1 je le prie de nous donner ce qui nous est nécessaire pour le servir fidèlement. Votre indigne servante et fille,
Thérèse de Jésus.
2T février 1581.
a une religieuse d'un autre ordre, qui désirait d'être carmélite.
Elle In refuse, et lui donne les raisons de son refus ; elle lui indique la manière de se sanctifier dans son état, malgré ta dissipation des personnes avec qui elle vit.
Jésus soit toujours avec votre révérence, ma chère Mère. J'ai un vrai chagrin de ne pouvoir vous rendre service dans la chose principale que vous me demandez ; elle est contraire à nos constitutions, qui nous défendent très-expressément de recevoir dans nos monastères des religieuses d'un autre ordre. C'est même à ma prière que cette défense a été faite. Jugez par-là, ma chère Mère, de ce que je puis faire pour vous. J'ai remarqué tant d'inconvénients Uans ces sortes de translations, que j'ai pensé qu'il serait plus aisé de leur fermer d'abord la porte, que d'y remédier après la leur avoir ouverte. Par-dessus cela, le nombre des religieuses qui ont demandé d'entrer parmi nous, et qui le demandent encore aujourd'hui, est si grand, qu'il serait impossible, quelque désir qu'on en eût, de les contenter toutes. Il y en a cependant quelques-unes parmi elles que nous aurions été ravies de recevoir, et
UEUVRES COMPLUES Dt M. EMERY
que nous n'avons pas reçues pour les raisons que je viens de vous exposer.
Il ne me reste donc, ma chère Mère, qu'à vous assurer du désir que j'ai de vous obliger, désir qui fait que j'ai une vraie peine de ne pouvoir vous donner la marque d'estime et d'amitié que vous me demandez. Je yous dirai cependant, quoique je sois pressée de finir celte lettre, qu'avant que les monastères de notre réforme fussent établis, j'ai demeuré vingt-cinq ans dans un couvent où il y avait cent quatre-vingts religieuses, avec lesquelles je vivais comme s'il n'y eût eu que Dieu et moi sur la terre. C'est ce qu'on peut faire, ma chère Mère, quand on aime le Seigneur comme vous l'aimez. Soyez donc fidèle à cette pratique ; et toutes choses, jusqu'aux croix même les plus pesantes, loin de vous nuire, contribueront beaucoup à vous faire avancer de plus en plus dans la perfection.
Ajoutez, s'il vous plaît, à cela, de ne vous mêler que de ce qui vous regarde, lorsque vous ne serez point, par votre charge, obligée d'observer ce que font les autres. Aimez vos sœurs pour les vertus que vous remarquerez en elles, vous efforçant de les imiter, et ne pensez jamais à leurs défauts.
Cette conduite m'a procuré tant de paix intérieure, que, quoique la communauté où j'étais fût si nombreuse, elle ne me laissait pas plus de distraction que si j'eusse été seule; au contraire, elle me servait beaucoup à m'avancer dans la vertu. Car enfin, nia chère Mère, nous pouvons partout aimer et servir ce grand Dieu infiniment aimable. Qu'il soit donc béni à jamais de ce que rien ne peut, malgré nous, séparer nos cœurs de son divin amour 1 Je suis, pleine de respect, votre servante,
Thérèse de Jésus.
Cette lettre n'a point de date.
A MOKSEIGNEUR DOM ALONSO YELASQUÉ, ÉVEQUE I/OSUE, l'un DE SES DIRECTEURS.
Elle lui apprend la manière de faire l'oraison.
Monseigneur et mon Père, Je regarde comme une des plus grandes grâces que le Seigneur m'ait faites, celle de m'avoir donné le goût de l'obéissance. Je trouve un contentement et une consolation inexprimables dans la pratique de cette vertu, qui est celle qu'il nous a le plus recommandée. Ainsi, Monseigneur, quoique je sois fort exacte à prier le Seigneur pour vous, il est certain que le commamlenient que vous m'en fîtes l'autre jour m'y a rendue encore plus ardente. Je me suis depuis acquittée de ce devoir, sans m'arrêter à mon peu de mérite, et uniquement parce que vous l'aviez ordonné. C'est ce qui me donne Heu d'espérer que vous obtiendrez de sa bonté divine ce que j'ai cru devoir lui demander pour vous, et que mon zèle vous
sera d'autant plus agréable, qu'il est le fruit de ma soumission.
J'ai donc exposé, aux yeux de Dieu, les grâces que je sais qu'il vous a faites en vous donnant l'humilité, la charité, et ce zèle infatigable, tant pour le salut des âmes, que pour sa gloire; et connaissant vos bonnes intentions, je lui ai demandé pour vous l'accroissement de toutes ces vertus, afin que vous fussiez aussi parfait que l'exige la dignité où il lui a plu de vous élever; mais, on m'a fait connaître que le principal vous manquait, c'est-à-dire le fondement de toutes ces vertus; et vous savez qu'où manque le fondement, l'édifice est bientôt renversé. Or, ce principal qui vous manque, c'est l'oraison avec la lampe allumée, qui est la lumière de la foi ; c'est la persévérance dans l'oraison, avec la force nécessaire pour rompre et briser tout ce qui s'oppose à l'union de l'âme, qui n'est autre chose que l'onction du Saint- Esprit, par le défaut de laquelle l'âme n'éprouve que sécheresse et dissipation.
11 faut souffrir patiemment cette foule de pensées, d'imaginations importunes et de mouvements naturels et impétueux, dont les uns viennent de l'âme à cause de sa sécheresse et de sa dissipation, les autres du corps par le défaut d'assujettissement à l'esprit. Nous ne nous apercevons pas de toutes ces imperfections; mais quand Dieu nous ouvre les yeux de l'âme, comme il a coutume de le faire dans l'oraison, c'est alors qu'elles se présentent à nous telles qu'elles sont.
Voici l'ordre qu'on m'a montré que vous deviez tenir dans le commencement de votre oraison. Après que vous aurez fait le signe de la croix, vous vous accuserez de tous les péchés que vous aurez commis depuis votre dernière confession. Vous vous dégagerez de toutes choses d'ici-bas, comme si vous deviez mourir à l'heure même. Vous exciterez en vous un regret sincère de toutes vos fautes, et pour pénitence vous réciterez le Miserere. Ensuite, vous direz à Dieu : Je viens à votre école. Seigneur, pour apprendre, et non pas pour enseigner. J'oserai m'entretenir avec votre souveraine majesté, quoique je ne sois que cendre et poussière et un misérable ver de terre. Daignez, Seigneur, manifester en moi votre puissance, quoique je ne sois qu'une misérable fourmi. Cela dit, vous vous offrirez à Dieu en perpétuel sacrifice d'holocauste, et vous mettrez devant vos yeux, soit de l'âme, soit du corps, l'image de Jésus crucifié que vous considérerez attentivement et en détail, avec tout Je recueillement et l'amour dont vous serez capable. Yous considérerez d'abord la nature divine du Verbe éternel du Père, unie avec, la nature humaine, qui, par elle-même, n'était rien si Dieu ne lui eût donné l'être. Vous réfléchirez sur cet amour ineffable et celte humilité profonde d'un Dieu qui s'est anéanti en se faisant homme pour faire de l'homme un Dieu. Enfin, vous ferez attention à celte magnificence et à cette libéralité avec laquelle Dieu a usé de son pouvoir pour se
ESPRIT DE SAINTE TilEUESE. — PART. IV. LE! THES tH9IS.ES.
communiquer aux hommes, et les rendre participants de sa gloire, de sa puissance et de sa grandeur.
Si cette considération produit en vous l'admiration qu'elle produit ordinairement, arrêiez-vous-y; vous ne sauriez trop méditer sur l'élévation de celui qui s'abaisse, et sur la bassesse de celui qui est élevé.
En voyant la tête de ce divin Sauveur couronnée d'épines, vous penserez à la faiblesse et à l'aveuglement de notre esprit. Vous lui demanderez, qu'il lui plaise de nous ouvrir les yeux et d'éclairer notre esprit de la lumière de la foi, afin que nous puissions comprendre avec humilité ce que c'est qu'un Dieu, et ce que nous sommes, et que cette humble connaissance nous porte à garder ses commandements, à suivre ses conseils, à faire en tout sa volonté.
A la vue de ses mains clouées, vous penserez à sa libéralité et à notre insuffisance; et vous comparerez ce qu'il nous donne avec ce que nous lui donnons. A la vue de ses pieds pareillement cloués, vous considérerez la promptitude avec laquelle il nous cherche, et la lenteur avec laquelle nous le cherchons. La plaie de son côté, par laquelle il nous laisse voir son cœur à découvert, vous fournira d'utiles réflexions sur l'amour extrême qu'il nous a marqué, lorsqu'il a voulu que cette plaie sacrée lût notre nid et notre asile, et qu'elle nous servît de porte pour entrer dans l'arche au temps du déluge des tentations et des tribulations. Vous le supplierez que, comme il a voulu que son côté fût ouvert pour preuve de l'amour qu'il nous portait, il donne ordre que le noue s'ouvre à son tour, que nous lui découvrions notre cœur, que nous lui déclarions nos misères, et que nous lui en demandions avec succès le remède.
Vous devez, Monseigneur, vous présenter à l'oraison avec résignation et soumission, et vous laisser conduire sans résistance par le chemin où Dieu voudra vous faire marcher, vous confiant absolument en sa divine majesté; vous écouterez avec attention les leçons qu'il vous donnera, soit qu'il se retire en vous fermant la porte et vous laissant dehors, soit qu'il vous montre son visage en vous prenant par la main et vous conduisant dans l'intérieur de son palais. Il faut tout prendre de sa part avec une paifaite égalité d'esprit; et quand il vous fera quelques réprimandes, approuver avec humilité son jugement équitable.
Lorsqu'il daignera vous consoler, vous vous en reconnaîtrez indigne, et en môme temps vous louerez sa bonté qui l'engage ù se manifester aux hommes, étales rendre participants de sa puissance et de ses perfections. C'est lui faire une grande injure que de douter de son inclination libérale à nous favoriser. Il se plaît davantage à faire éclater sa magnificence que sa justice. Et comme ce serait un horrible blasphème de nier le pouvoir qu'il a de venger les injures qui lui sont faites, c'en est encore un beaucoup plus grand de douter de ce même pouvoir dans
OEUVRES COMPL. PE M. F.MERY
l'objet où il cherche le plus à le faire connaître, je veux dire dans la distribution de ses bienfaits. Ne vouloir point soumettre son entendement dans l'oraison, ce serait vouloir instruire et ne vouloir pas être instruit; tandis que c'est l'instruction que l'on doit principalement chercher. Ce serait aller directement contre la fin que l'on doit se proposer.
Il ne suffit pas de reconnaître que l'on est cendre et poussière, il faut encore en avoir les qualités, dont la première est de s'attacher à la terre; mais, comme c'est le propre de la poussière de s'élever quand le vent souffle, de se soutenir en l'air tant qu'il dure, et de retomber à terre quand il cesse ; de môme l'âme, dont elle est l'emblème, doit demeurer dans l'oraison bassement assise sur la connaissance de son néant; et quand le doux souffle du Saint-Esprit l'élève, la met dans le cœur de Dieu, et l'y soutient en lui découvrant sa bonté et lui manifestant son pouvoir, il faut qu'elle sache jouir d'une aussi précieuse faveur avec reconnaissance, puisque alors Dieu l'introduit, pour ainsi dire, dans ses entrailles, en la serrant contre sa poitrine, comme fait un tendre époux à son épouse bien -aimée.
Ce serait s;ins doute une incivilité et une grossièreté impardonnable à la femme d'un roi (femme qu'il aurait choisie dans une basse condition), de ne pas paraître à la cour un jour où le roi aurait désiré qu'elle y parût, comme l'Ecriture nous apprend que fit la reine Vaslhi, ce qui lui attira l'indignation de son mari. Notre-Seigneur regarde du mêmeœil les âmes qui se retirentde lui, et il nous le déclare lui-même en disant que ses plus grands plaisirs sorti d'être avec les enfants des hommes. (Prov. mu, 31.) 11 suit de ce passage que, si toutes les âmes s'éloignaient de lui, elles le priveraient de ses plaisirs. Et cette conduite ne pourrait même être excusée par un sentiment d'humilité; car ce serait plutôt une indiscrétion, une incivilité et une espèce de mépris de ne pas recevoir de la main de Dieu ce qu'il veut bien nous donner. Quelle idée aurait-on du jugement d'un homme, qui, ayant besoin d'une chose pour le soutien de sa vie, la refuserait quand on la lui présenterait?
J'ai dit encore que vous devez être comme un ver de terre. Or la propriété du ver est d'avoir toujours le ventre contre terre, d'être toujours humble et soumis, non-seulement au Créateur, mais à toutes les créatures, et de ne jamais s'élever, quoiqu'on le foule aux pieds et que les oiseaux le piquent. De même on peut dire que celui qui prie est foulé aux pieds lorsque la chair se révolte contre l'esprit, et que par mille tromperies et mille inquiétudes elle lui représente qu'il pourrait s'occuper à toute autre chose avec plus de profit, comme, par exemple, à secourir le prochain dans ses nécessités, à étudier pour se mettre en état de prêcher, ou à régler les affaires dont il est chargé.
On peut répondre à cela que nous devons être plus touchés de nos propres besoins que
de ceux des autres; que la charité bien or-' donnée commence par soi-même ; et qu'enfin le pasteur qui fait son devoir doit se tenir sur le lieu le plus élevé, pour de là découvrir son troupeau, et voir si les loups ne l'attaquent point. Or, ce lieu élevé, c'est celui de l'oraison.
Reprenons la comparaison du ver de terre ; il a beau être piqué des oiseaux du ciel, il ne s'élève pas pour cela, il ne se dérange point de la soumission qu'il doit au Créateur, laquelle consiste à ne point quitter le lieu qui lui a été assigné. De même, l'homme doit demeurer ferme dans son poste, qui est celui de l'oraison, quoique les oiseaux, qui sont les démons, le piquent, le fatiguent par des imaginations et des pensées importunes, et détournent son attention par mille inquiétudes, en le faisant errer tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Le malheur est que le cœur suit la pensée; mais c'est toujours tirer beaucoup de fruit de l'oraison que de souffrir avec patience toutes ces importunités; et c'est ce que j'appelle s'offrir en holocauste, c'est-à-dire consumer totalement la victime dans le feu de la tentation, de manière qu'il n'en reste rien.
En effet, il ne faut pas croire que ce soit un temps perdu que de demeurer en oraison, sans en tirer aucune consolation sensible. C'est, au contraire, gagner beaucoup, parce que c'est travailler sans intérêt, et pour la seule gloire de Dieu. Car, quoiqu'il semble qu'on travaille alors inutilement, il en arrive à l'âme comme aux enfants qui travaillent dans le champ de leur père; ils ne sont pas payés à la journée comme les autres, mais ils reçoivent leur récompense tout à la fois à la fin de l'année.
Ceci a beaucoup de rapport à l'oraison de Notre-Seigneur dans le jardin des Oliviers. 11 priait son Père de lui épargner l'amertume et la peine extrême qu'on éprouve quand il est question de vaincre la faiblesse de la nature humaine. Il ne demandait pas à être délivré des souffrances, mais de la répugnance que la nature lui donnait pour les souffrances. 11 désirait pourlapaitie inférieure de l'homme, que la force de l'esprit se communiquât à la chair, de manière que celle-ci se trouvât disposée, comme l'esprit, à tout souffrir ; mais il ne reçut d'autre réponse, sinon qu'il fallait boire le calice, c'est-à-dire surmonter le découragement et la faiblesse de la chair, pour nous faire entendre que, quoiqu'il fût vraiment Dieu, il ne laissait pas d'être aussi vraiment homme, puisqu'il était assujetti, comme nous, aux peines du péché.
Celui qui se dispose à l'oraison doit encore être laborieux comme la fourmi. Il doit,' comme elle, ne jamais se lasser de travailler tant que durent l'été et les beaux jours, et d'amasser des provisions pour l'hiver et pour le temps des grandes eaux, afin de ne pas mourir de faim dans ces mauvais temps, -comme les animaux sans prévoyance. La mort et le jugement sont pour l'homme ie temps des grandes eaux.
Enfin, pour aller à l'oraison, il faut prendre la robe nuptiale, l'habit des grandes fêles, des jours de repos et de délassement. En ces jours-là, chacun se pare du mieux qu'il lui est possible ; on n'épargne rien pour honorer la fête; et si l'on y réussit, l'on ne regrette point son argent. 11 n'est pas possible dans le monde de devenir un grand homme de lettres, ou un courtisan distingué, sans beaucoup de dépense et de travail. De même, pour devenir courtisan du ciel, et pour acquérir la science des anges, il faut qu'il eu coûte beaucoup de temps et de travaux.
Je n'en dirai pas davantage, Monseigneur, et je demande pardon à Votre Grandeur, de la hardiesse que j'ai eue de lui faire ces remontrances. Elles sont sans doute bien défectueuses et bien indiscrètes; mais elles sont l'effet du zèle et de l'attachement que je dois avoir pour vous, comme étant une de vos brebis. Je me recommande à vos saintes prières ; je prie Dieu qu'il augmente en vous sa grâce, et je demeure avec la vénération la plus parfaite et le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur, l'indigne et soumise servante,
Thérèse de Jésus.