CHAPITRE VII
La voie de la perfection est plus douce qu'on ne pense.
Seigneur, mon' Dieu, qu'il paraît bien que vous êtes tout-puissant, et qu'il ne faut point raisonner sur les choses que vous voulez, puisque vous les rendez possibles, quelque impossibles qu'elles paraissent, à en juger selon la nature. Il suffit, pour les rendre faciles, de vous aimer véritablement, et de tout abandonner pour l'amour de vous. C'est en cela qu'on peut dire qilc vous feignez qu'il y a de la peine à accomplir votre loi; car en vérité je n'y en vois point, et ne comprends pas comment on s'imagine que le chemin qui conduit vers vous est étroit. Je trouve, au
OKivres compl. de M. Emehy. f.
contraire, que c'est un chemin royal, et dans lequel ceux qui y marchent courageusement n'ont rien à craindre. Comme les occasions de vous offenser en sont éloignées, on n'y rencontre point de pierres ni d'autres empêchements qui nous arrêtent. Mais je ne saurais considérer que comme un sentier étroit et dangereux cet autre chemin qui est de tous côtés environné de précipices dans lesquels on ne peut éviter de tomber et de se briser en mille pièces, pour peu que l'on manque de prendre garde où l'on met le pied. Celui qui se donne à vous sans réserve, ô mon Sauveur ! marche en assurance dans ce chemin royal ; s'il fait quelque faux pas, vous lui tendez ta main, et une chute ni même plusieurs ne sont pas capables de le perdre, s'il vous aime véritablement et non pas le monde, et s'il conserve toujours l'humilité.
Ainsi, j'avoue ne pouvoir comprendre ce qu'appréhendent ceux qui marchent dans le chemin de la perfection ; et je prie Dieu de tout mon coeur de leur faire connaître combien celte voie est assurée, et quels sont, au contraire, les périls qui se rencontrent dans celle du monde. Pourvu que nous tournions sans cesse les yeux vers ce soleil de justice, nous n'aurons point sujet de craindre que la nuit et les ténèbres nous surprennent ; il ne nous abandonnera jamais, et nous ne courrons aucun danger. Les gens du monde n'appréhendent point de s'engager dans le chemin des voluptés et des honneurs, à qui ils donnent le nom de contentements et de plaisirs , quoiqu'ils soient plus redoutables que les lions et que les autres animaux les plus farouches ; et le diable nous donne de l'aversion pour des travaux qui, en comparaison de cescruelles bêtes, qui en flattant notre corps déchirent notre âme, ne peuvent passer que pour des souris. J'avoue que cela me touche de telle sorte, que je voudrais pouvoir verser des ruisseaux de larmes et pousser des crisjusqu'aux extrémités de la terre , afin de faire connaître à tout le monde la grandeur de cet aveuglement.