‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 136 sur 454 · V' EXCLAMATION · texte numérisé non relu

V' EXCLAMATION

De la plainte de Marthe. — Et comme l'àme qui aime Dieu peut se plaindre à lui de sa misère.

Seigneur mon Dieu, comment celle qui vous a si mal servi, et qui n'a pas su conserver ce que vous lui avez donné, peut-elle avoir la hardiesse de vous demander des faveurs? Qui peut se fier à une personne dont on a été trahi tant de fois ? Mais que ferai-je, ô consolateur de ceux qui sont sans consolation, et vrai médecin de ceux qui cherchent leur remède en vous? 11 me serait peut-être plus avantageux de couvrir du, silence mes misères et mes maux, et d'attendre qu'il vous plaise de les guérir. Mais je me trompe, ô mon Sauveur et ma joie I car, sachant qu'ils devaient être eu si grand nombre, et quel soulagement nous recevons en vous les exposant, vous nous ordonnez de vous demander du secours, et vous nous promettez en même temps de nous l'accorder.

Je pense quelquefois, 6 mon Dieu 1 à la plainte que vous faisait sainte Marthe, et il me semble qu'elle ne se plaignait pas seulement de sa sœur, mais que son plus grand déplaisir venait sans doute de ce qu'elle se persuadait que vous ne la plaigniez point dans son travail, et que vous ne vous souciiez pas qu'elle eût le bonheur d'être auprès de vous. Elle s'imaginait peut-être encore que vous ne l'aimiez pas autant que sa sœur; ce qui lui donnait sans doute bien plus de peine que le service qu'elle vous rendait ; car son amour pour vous étant si tendre, la peine qu'elle prenait en vous servant ne pouvait lui être que très-agréable. Cette disposition de son esprit paraît encore plus clairement en ce que, sans dire uneseule parole à sa sœur, toute sa plainte s'adresse à vous; et la violence de son amour lui donne même la hardiesse de vous dire que vous ne preniez pas garde que sa sœur ne l'aidait point à vous servir. Votre réponse, mon Seigneur, témoigne que cette plainte procédait de cette cause, puisque vous lui déclarez que l'amour est ce qui donne le prix à tout, et que cette unique chose nécessaire, dont vous lui parlez, est d'en avoir un si grand pour vous, qu'il renverse tous les obstacles qu'on lui oppose.

Mais, mon Dieu, comment pourrons-nous vous aimer comme vous méritez d'être aimé, si à notre amour pous vous vous n'u

nissez voire amour pournous?Me plaindraije avec cette grande sainte ? Hélas 1 Seigneur, je n'en ai point de sujet, puisque les témoignages que vous m'avez donnés de votre amour ont toujours surpassé de beaucoup mes désirs et mes demandes. Si j'ai donc quelque sujet de me plaindre, c'est seulement de la trop grande honte que vous avez eue de me souffrir avec tant de patience. Que pourra donc vous demander une créature aussi misérable que je le suis? Je vous demanderai, ô mon Dieu ! avec saint Augustin, que vous me donniez de quoi vous donner, et que je puisse ainsi vous payer quelque petite partie sur cette grande dette dont je vous suis redevable; je vous demanderai de vous souvenir que je suis votre créature, et de me faire la grâce de connaître quel est mon créateur, atin que je l'aime.

YI« EXCLAMATION.

Combien cette vie est pénible à qui désire ardemment d'aller à Dieu.

O souverain créateur, mon Dieu et mes délices, jusqu'à quand vivrai-je ainsi dans l'attente de vous voir un jour? Quel remède donnez-vous à celle qui n'en trouve point sur la terre, et qui ne peut prendre aucun repos qu'en vous seul? O vie longue, vie pénible, vie qui n'est point une vie! O solitude profonde 1 ô mal sans remède 1 Jusqu'à quand, Seigneur, jusqu'à quand?

Que ferai-je, ô mon bien 1 que ferai-je? désirerai-je de ne pas vous désirer? O mon Dieu et mon Créateur! vous nous blessez par les traits de voire amour, et vous ne nous guérissez point : vous faites des plaies d'autant plus sensibles qu'elles sont plus intérieures et plus cachées ; vous donnez la mort sans ôter la vie. Enfin, mon Seigneur, vous faites tout ce que vous voulez, parce que vous êtes tout-puissant. Comment un ver de terre aussi misérable que je le suis, peut-il soutenir de si grandes contrariétés ? Mais qu'il soit ainsi, mon Dieu, puisque vous le voulez et que je ne veux que ce que vous voulez. Hélas 1 Seigneur, l'excès de ma douleur me force à me plaindre et à dire qu'elle est sans remède si vous n'en ôles vous-même le remède. Mon âme est dans une prison trop pénible pour ne pas désirer sa liberté; mais, en même temps, elle ne voudrait pas, pour obtenir ce qu'elle désira, s'éloigner d'un seul point de ce que vous avez ordonné d'elle. Ordonnez donc, mon Dieu, s'il vous plaît, ou que sa peine crois»e en vous aimant ici davantage, ou qu'elle cesse entièrement en jouissant de vous dans le ciel.

O mort, ô mort ! je ne sais qui peut te craindre, puisque c'est dans toi que nous devons trouver la vie; mais comment ne te craindra pas celui qui aura passé une partie de sa vie sans aimer son Dieu ? Puisque tel <i été mon aveuglement, que désiré-je et que demandé-je, lorsque je demande de mourir, sinon peut-être qu'on me fasse souffrir pour

mes péchés la peine que j'ai si justement méritée? Ne le permettez pas, mon Sauveur, puisque ma rançon vous a tant coûté. O mon âme I abandonne-toi à la volonté de ton Dieu ; c'est le seul parti qui te convienne. Sers ton Seigneur, et espère de sa grâce qu'il soulagera ta peine, lorsque ta pénitence t'aura rendue digne en quelque sorte d'obtenir le pardon de tes péchés. Ne désire point de jouir sans avoir souffert. Mais, ô mon Seigneur et men véritable roi 1 je ne saurais faire ce que je dis, si votre main toute puissante ne me soutient, et si la grandeur de votre miséricorde ne m'assiste; mais avec cela je pourrai tout.

Vil' EXCLAMATION.

De l'excessive bonli de Dieu , qui met ses délices à être avec les enfants des hommes.

O mon espérance unique, mon Père, mon Créateur, mon vrai Seigneur et mon frère ! quand je considère ce que vous dites dans votre Ecriture, que vos délices sont d'être avec les enfants des hommes, mon âme est comblée d'une extrême joie. Que ces paroles sont puissantes, ô Seigneur du ciel et de la terre! qu'elles sont puissantes pour empêcher les (dus grands pécheurs de perdre l'espérance de leur salut! Serait-il possible, 6 mon Dieu! que vous n'eussiez point d'autres créatures en qui vous pussiez prendre vos délices; et qu'ainsi vous fussiez réduit à venir chercher un ver de terre aussi corrompu et d'une aussi mauvaise odeur que je ie suis! Lorsque Jésus-Christ, votre Fils, fut baptisé, vous fîtes entendre une voix du ciel par laquelle vous déclarâtes que vous preniez en lui vos délices ! Hélas I Seigneur, sommes nous donc égaux à lui pour vous plaire en nous comme en lui?0 miséricorde incompréhensible! ô faveur infiniment élevée au-dessus de nos mérites ! Et après cela, misérables que nous sommes, nous oublions toutes ces grâces. O mon Dieul vous qui savez tout, souvenez-vous au moins d'une si extrême misère, et regardez avec des yeux de compassion notre lâcheté et notre faiblesse.

Et toi, mon âme, considère avec combien d'amour et de joie le Père éternel connaît son Fils, et le Fils éternel connaît son Père, et l'ardeur avec laquelle ie Saint-Esprit s'unit à eux sans qu'il puisse jamais arriver de diminution à cet amour et à cette connaissance, parce qu'ils ne sont tous trois qu'une même chose. Ces trois souveraines personnes se connaissent et s'aiment mutuellement, et trouvent l'une dans l'autre leurs délices ineffables et incompréhensibles. Quel besoin avez-vous donc, ô mon Dieu ! de mon amour? pourquoi le désirezvous? et quel avantage vous en revient-il ? Soyez à jamais béni, ô mon Seigneur! soyez béni aux siècles des siècles ; que toutes, choses vous louent et qu'elles vous louent éternellement comme vous subsistez éternellement.

O mon âme! réjouis-toi de ce qu'il sa

trouve quelqu'un qui aime ton Dieu comme il le mérite ; réjouis-toi de ce qu'il se trouve quelqu'un qui connaît sa bonté et son excellence ; réjouis-toi, et rends-lui grâces de ce qu'il nous a donné ici-bas son propre Fils, afin qu'il y eût quelqu'un dont il fût connu aussi parfaitement sur la terre qu'il l'est dans le ciel. Sous l'appui de cette protection, approcbe-toi de lui et prie-le, que, puisqu'il se plait avec toi, il fasse que rien dans le monde ne soit capable de te priver de la joie de penser à sa grandeur, et Je considérer combien il mérite d'être aimé et d'être loué. Demande-lui aussi qu'il t'assiste, afin que tu puisses contribuer à faire bénir son saint nom, et dire avec vérité ces paroles de la Vierge : Mon âme glorifie jt loue le Seigneur. (Luc. i, 46.)

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