CHAPITRE IX
C'est une fausse humilité de ne point tomber d'accord des grâces dont Dieu nous favorise.
Il faut bien se garder de certaines fausses humilités, telle que celle de s'imaginer qu'il y aurait de la vanité à demeurer d'accord des grâces que Dieu nous fait. Nous devons reconnaître que nous les tenons de sa seule libéralité sans les avoir méritées, et que nous ne saurions trop l'en remercier. Autrement, comment pourrions-nous nous exciter à l'aimer, si nous ignorions les obligations que nous lui avons ? Et qui peut douter que, plus nous connaîtrons combien nous sommes pauvres par nous-mêmes et riches par la magnificence dont il plaît à Dieu d'user envers nous, et plus nous entrerons dans une solide et véritable humilité ! Cette autre manière d'agir n'est propre qu'à nous jeter dans le découragement, en nous persuadant que nous sommes indignes et incapables de recevoir de grandes faveurs de Dieu. Quand il lui plaît de nous les faire, nous pouvons bien appréhender que ce ne nous soit un sujet de vanité; mais alors nous devons croire que Dieu ajoutera à cette grâce celle de nous donner la force de résister aux artifices du démon, pourvu qu'il voie que notre seul désir est de lui plaire, et non pas aux hommes. Et qui doute que plus nous nous souvenons des bienfaits que nous avons reçus de quelqu'un, et plus nous l'aimons ? Si donc non-seulement il nous est permis, mais il nous est très-avanlageux de nous représenter sans cesse que nous sommes redevables à Dieu de notre être; qu'il nous a tirés du néant ; qu'il nous conserve la vie après nous l'avoir donnée; qu'il n'y a point de travaux qu'il n'ait endurés pour chacun de nous, et même la mort , et qu'avant que nous fussions nés, il avait résolu de les souffrir; pourquoi me sera-t-il défendu de considérer, par exemple, que, tandis que j'employais mon temps à parler de choses vaines, il m'a fait la grâce de ne trouver maintenant de plaisir qu'à parler de lui ?
Que sera-ce donc quand une âme verra qu'elle a reçu d'aulres grâces encore plus grandes, telles que sont celles que Dieu fait à quelques-uns de ses serviteurs, de mépriser le monde et de se mépriser euxmêmes 1 11 est évident que ces personnes si favorisées de lui se reconnaissent beaucoup plus obligées à le servir que celles qui sont aussi pauvres, aussi imparfaites et aussi indignes que je le suis.
Nous sommes si faibles par nous-mêmes, qu'il me paraît impossible que nous ayons le courage d'entreprendre de grandes choses, si nous ne sentons que Dieu nous assiste de quelques consolations; car comment cette violente inclination qui nous porte toujours vers la terre, nous permettrait-elle de nous détacher et d'avoir même du dégoût et du mépris de tout ce qui est ici-bas, si nous ne goûtions déjà quelque chose du bonheur dont on jouit dans le ciel? Ce n'est que par ces faveurs que Notre-Seigneur nous redonne la force que nous avions perdue par nos péchés : et ainsi, à moins d'avoir reçu ce gage de son amour accompagné d'une vive foi, pourrions-nous nous réjouir d'être méprisés de tout le monde, et aspirer à ces grandes vertus qui peuvent nous rendre parfaits? Si nous ne regardons que le présent, notre foi est comme morte, ces faveurs la réveillent et l'augmentent. Comme je suis très-imparfaite, je juge des autres par moi-même : il peut se faire que la lumière de la foi leur sullise pour entreprendre de grandes choses. Quant à moi qui suis si misérable, j'avais besoin de cette assistance et de ce secours.