‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 148 sur 454 · MANIERE DE VISITER LES MONASTÈRES · texte numérisé non relu

MANIERE DE VISITER LES MONASTÈRES

Je commence par reconnaître et par avouer que j'ai travaillé avec beaucoup d'imperfection à ce traité ; j'entends pour ce qui regarde l'obéissance, quoique ce soit celle de toutes les vertus que je désire le plus de pratiquer ; car je l'ai écrit avec une grande mortification et beaucoup de répugnance. Dieu veuille que j'aie bien rencontré en quelque chose; je ne puis l'espérer que de sa bonté, qui, sans avoir égard à mes défauts, a considéré l'humilité de celui qui m'a commandé d'entreprendre ce petit ouvrage.

I. Quoiqu'il ne semble pas à propos de commencer par le temporel, j'ai cru devoir le faire, parce qu'atin que le spirituel aille toujours de mieux en mieux, il est très-important, même dans les monastères pauvres et sans revenus, d'avoir un très-grand soin du temporel.

II. La prudence oblige un supérieur de prendre extrêmement garde à se conduire de telle sorte envers les religieuses soumises h son autorité, que, quoiqu'il leur témoigne beaucoup de douceur et d'affection, elles voient qu'il sera rigoureux et inflexible dans les choses essentielles ; car un supérieur ne doit rien appréhender, à mon avis, que de n'être pas craint de ceux sur qui son pouvoir s'étend, et de leur donner ainsi la liberté de traiter avec lui d'égal à égal, principalement si ce sont des femmes, parce que, si elles connaissent que son indulgence empêche de les corriger, de peur de les attrister, il lui sera ti ès-dillkile de les bien gouverner

III. 11 est nécessaire qu'elles sachent qu'elles ont en lui un chef dont la fermeté est inébranlable dans tout ce qui est contraire à l'observance, et un juge incapable de rien faire de contraire au service de Dieu et à la plus grande perfection ; mais qui, d'un autre côté, a pour elles une tendresse de père, afin qu'autant que sa juste sévérité le leur fera révérer, autant sa bonté les rassure et les console. S'il manque en une de ces deux choses, il vaut mieux, sans comparaison, que ce soit en celle d'être trop doux et trop facile, que d'être trop ferme et trop sévère, parce que les visites ne se faisant qu'une fois l'année pour punir les fautes avec charité, si les religieuses qui les commettent voient qu'on ne les en punit pas, elles n'auront point de soin de s'en corriger, ni durant l'année d'après, ni durant celles qui la suivront; et il arrivera de là un si grand relâchement, qu'il n'y aura plus de moyen d'y remédier quand on le voudra.

Si la faute vient de la prieure, quoique l'on en mette une autre en place, le mal ne laissera pas de continuer, tant la coutume a de pouvoir dans une nature aussi corrompue qu'est la nôtre. Des choses qui paraissaient n'être point considérables, apporteront peu à peu un incroyable dommage a tout l'ordre,

et le supérieur qui n'y aura pas remédié de bonne heure, en rendra à Dieu un terrible compte.

IV. Mais ne dois-je point appréhender, en disant ceci, de faire tort à nos monastères qui sont ceux de la sainte Vierge, puisque, p; r la miséricorde de Dieu, ils sont si éloignés d avoir besoin qu'on les traite avec rigueur? il faut l'attribuer à la crainte que j'ai que le temps n'y apporte du relâchement, faute d'y prendre d'abord bien garde. Je vois que, par l'assistance de Notre-Seigneur, ils vont, au contraire, toujours croissant en vertu ; niais peut-être y en aurait-il quelqu'un où cela n'irait pas de la sorte, si les supérieurs n'eussent usé de cette sage sévérité dont j'ai parlé, en corrigeant jusqu'aux moindres imperfections, et en déposant les supérieures qui les négligeaient. C'est principalement en ce point qu'il faut agir avec force et demeurer inflexible, parce que plusieurs religieuses pourront être fort saintes, sans néanmoins être capables de commander, et qu'il n'y a point de temps à perdre lorsqu'il s'agit d'une chose si importante. Si elles sont aussi mortjliées et aussi humbles qu'elles doivent l'être dans des maisons consacrées à Dieu, où l'on fait une profession si particulière de mortification et d'humilité, elles ne croiront point avoir sujet de se plaindre de ce qu'on les déposera. Et si, au contraire, elles en ont de la peine, il paraîtra clairement par ce désir d'être supérieures, qu'elles n'étaient pas capables de conduire des âmes qui aspirent à une si haute perfection.

V. Le visiteur doit considérer en la présence de Dieu combien grandes sont les grâces dont il favorise ces maisons saintes, afin de n'être pas si malheureux qu'elles diminuent par sa faute; et il ne saurait trop rejeter cette fausse compassion dont le diable est ordinairement l'auteur, puisque ce serait la plus grande cruauté dont il pourrait user envers des âmes soumises à sa conduite.

VI. Comme il est impossible que toutes celles que l'on établit supérieures aient les qualités nécessaires pour se bien acquitter d'une telle charge, il ne faut jamais, lorsqu'on voit qu'il leur en manque quelquesunes, les y laisser plus d'unan, paice qu'une seconde année pourrait apporter un grand dommage au monastère, et une troisième causer sa ruine, en y faisant passer en coutume les imperfections et les fautes qu'elles n'auraient pas corrigées. Ceci est tellement important que, quelque grande que soit la peine qu'ait le supérieur à déposer une prieure, parce qu'elle lui paraît une sainte, et qu'elle n'a que de bonnes intentions, il faut qu'il se fasse violence pour remédier à un si grand mal, et je l'en conjure au nom de Notre-Seigneur.

Si le supérieur remarque dans les élections, que celles qui donnent leur voix ont eu quelque prétention ou quelque affection particulière (ce que Dieu ne veuille permettre), il doit casser l'élection et leurnommer d'autres monastères d'où elles puissent élire une prieure , parce qu'une éjection

aussi défectueuse que serait celle-là , ne pourrait jamais que tuai réussir.

VU. Je ne sais si ce que j'ai dit jusqu'ici regarde le spirituel ou le temporel ; mais mon dessein était de commencer par dire que l'on doit voir très-exactement les livres de la dépense, principalement dans les maisons rentées, afin lie la proportionner au revenu, et en vivre le mieux que l'on pourra, puisque, grâces à Dieu, toutes celles de nos maisons qui sont rentées en ont suffisamment, pourvu que les choses soient bien réglées. Si elles commencent à s'endetter, elles se trouveront peu à peu entièrement ruinées, parce que leurs supérieures, les voyant dans une grande nécessité, croiront ne leur pouvoir refuser de recourir à leurs parents, ou de rechercher ailleurs quelques secours, comme on en voit aujourd'hui des exemples en d'autres maisons. J'aimerais mieux, sans comparaison, qu'un monastère fût entièrement détruit, que de le voir en cet état. C'est ce qui m'a fait dire que le temporel peut causer un très-grand préjudice au spirituel, et qu'il est très-imt>ortant d'y prendre garde.

Quant aux monastères pauvres et sans revenus, ils doivent aussi éviter avec grand soin de s'endetter, et avoir une ferme confiance que, pourvu qu'ils servent Dieu fidèlement, et se contentent du nécessaire, il ne les en laissera pas manquer. Il faut, dans les uns et dans les autres, c'est-à-dire rentes ou non, prendre bien garde de quelle sorte les religieuses sont nourries, et comment les malades sont traitées, afin de pourvoir suffisamment à leurs besoins; l'expérience fait voir que Dieu ne les leur refuse jamais, lorsque la supérieure a une grande confiance en lui, et n'a pas moins de vigilance que de foi et de courage.

VIII. 11 faut s'informer , dans tous les monastères, de ce que les religieuses ont gagné du travail de leurs mains; cela est utile pour deux raisons : la première, pour les encourager par le gré qu'on leur en sait; la seconde, afin de le faire savoir aux autres monastères qui n'ont pas tant soin de travailler, parce qu'ils n'en ont pas tant de besoin. Outre le profit temporel qu'apporte ce travail, il console celles qui s'y appliquent, lorsqu'elles pensent qu'il sera connu de leur supérieur. Cela parait d'abord peu important; il l'est pourtant plus qu'on ne pense par la satisfaction que c'est à des filles qui vivent dans une si étroite clôture, de contenter leur supérieure, et à cause qu'il est juste d'avoir quelquefois de la condescendance pour leur faiblesse.

Le supérieur doit s'informer s'il ne se fait point de dépenses superflues, principalement dans les maisons rentées, qui sont celles qui y sont le plus sujettes. Cet abus, qui semble n'être pas considérable, cause ordinairement la ruine des monastères; s'il arrivait que les supérieures fussent prodigues, leurs libéralités indiscrètes pourraient réduire les religieuses à n'avoir pas de quoi vivre, comme on le voit dans plusieurs mai-

sons. Ainsi il faut avoir soin de mesurer la dépense au revenu et aux aumônes que l'on reçoit.

IX. Il ne faut point souffrir de somptuosités dans les monastères, ni que l'on s'endette, sans une grande nécessité, pour faire de nouveaux ouvrages; il serait donc nécessaire d'ordonner qu'on n'en entreprenne aucun sans consulter le supérieur, afin qu'il en accorde ou en refuse la permission, selon qu'il le jugera à propos; mais cela ne se doit pas entendre des petites choses qui ne peuvent incommoder le monastère. Enfin les religieuses doivent plutôt souffrir d'être dans une maison qui n'est pas telle qu'elles pourraient le désirer, que de se mettre tant en peine d'être mieux, de donner mauvaise édification, de s'endetter, et de se mettre dans le cas de n'avoir pas de ,quoi subsister.

X. Il est fort important de visiter souvent toute la maison, pour voir s'il ne manque rien à la clôture et à la retraite qui doit y êlre, afin d'ôter toute occasion d'y contrevenir; et on ne doit point être détourné de cette exactitude parla sainteté qu'onremarquerait en cette maison, quelque grande qu'elle puisse être; parce que personne ne pouvant juger de l'avenir, il faut prendre toutes choses au pis. II doit y avoir deux grilles aux parloirs, une au dedans et l'autre au dehors, à travers desquelles on ne puisse passer la main; ce qui est très-important. Il faut aussi prendre garde que la toile des confessionnaux soit clouée; que l'ouverture par où l'on donne la sainte communion soit la plus petite qu'il sera possible, et qu'il y ait deux clefs à la porte du cloître, dont fa portière aura l'une, et la prieure l'autre. Je sais que tout ce que je viens de dire se pratique maintenant ; mais j'en parle, afin que l'on s'en souvienne toujours, parce que ce sont de ces choses qu'il faut soigneusement observer; et il est bon que les sœurs s'aperçoivent qu'on y veille , afin qu'elles ne les négligent jamais.

XI. Il faut s'informer de la conduite des confesseurs et du chapelain , et savoir si l'on ne communique avec eux que dans la nécessité ■: on doit donc interroger très-exactement les religieuses sur ce point, aussi bien que sur le recueillement qui doit régner dans la maison; et si quelqu'une, par une tentation qui lui ferait trouver du mal où il n'y en aurait point , exagérait les choses, comme cela arrive quelquefois, il ne faudrait pas laisser d'écouter patiemment ce qu'elle aurait à dire pour s'en servir à apprendre la vérité de la bouche des autres; et lorsqu'on aurait reconnu que ce n'est qu'une imagination, on pourrait reprendre sévèrement cette sœur pour l'empêcher de commettre à l'avenir une semblable faute. S'il arrive que quelque autre, prenant des fantômes pour des réalités, blâme la supérieure même de certaines choses en quoi elle n'aurait point failli, il faut la traiter avec rigueur, afin de lui faire connaître son

jGI

PART. v. OPUSCULES.

aveuglement, et lui fermer la bouche pour une autre lois.

Quand les choses ne sont pas de conséquence, on doit se contenter d'y remédier, et toujours favoriser les supérieures, parce qu'il importe au repos des religieuses que la bonne opinion qu'elles en ont, les porie à leur rendre avec simplicité une parfaite obéissance; autrement le démon en pourrait tenter quelques-unes, en leur persuadant qu'elles sont plus éclairées que leur prieure, et leur faire ainsi toujours trouver à redire à des choses de nulle considération : ce qui causerait beaucoup de mal. C'est à quoi la discrétion du supérieur doit bien prendre garde pour ne pas nuire à leur avancement spirituel; et il n'y aura pas peu de peine si elles sont mélancoliques. Quant à celleslà, il ne les doit pas traiter trop doucement, parce que, s'il leur laisse croire qu'elles ont raison en quelque chose, elles ne cesseront jamais de s'inquiéter : mais il faut, au contraire, leur donner sujet de craindre d'être rudement traitées, et de croire que Ton sera toujours contre elles pour la prieure.

XII. S'il arrive que quelque religieuse témoigne désirer de passer dans un autre monastère, on doit lui répondre de telle sorte, que ni elle ni aucune autre ne puisse jamais s'imaginer que ce soit une chose qu'on lui accorde. Car il faut l'avoir vu pour pouvoir le croire, le mal que la facilité sur cet article est capable de causer, et quelle porte on ouvre au démon pour tenter les religieuses, en leur donnant lieu d'espérer cette permission , quelque grandes que soient les raisons qu'elles allèguent pour l'obtenir. Quand môme on voudrait les envoyer ailleurs, il faudrait bien se garder de leur laisser croire que ce serait parce qu'elles l'auraient désiré; mais il faut prendre adroitement d'autres prétextes. Si l'on n'en usait pas ainsi, ces esprits inquiets ne seraient jamais en repos, et feraient grand tort aux autres. On doit, au contraire, leur faire entendre que si le supérieur venait à connaître le désir qu'elles auraient de changer de maison, il perdrait toute estime pour elles, et que, quand il aurait eu dessein de les envoyer ailleurs pour quelque fondation ou d'autres affaires de l'ordre, la seule considération qu'elles le désirent, l'en détournerait infailliblement. Cela est d'autant plus important, que ces tentations n'arrivent jamais qu'à des personnes mélancoliques, ou qui sont de telle humeur , qu'elles ne sont propres à rien. 11 serait même bon, avant qu'elles se déclarassent sur ce désir de sortir, de faire tomber la conversation sur ce sujet, et de leur faire connaître, sans témoigner que ce soit à dessein, combien ces sortes de tentations sont dangereuses, en donner les raisons, et laisser doucement entendre qu'aucune religieuse ne sortira du monastère, parce que le besoin l de les envoyer ailleurs a cessé.

XIII. Le supérieur doit s'informer si la prieure a pour quelqu'une des sœurs une

affection particulière qui la porte à la mieux traiter que les autres. En quoi, si elle ne se laisse point aller à l'excès, ce n'est pas une chose fort considérable, puisqu'elle est obligée, pour le bien même du gouvernement, d'avoir plus de communication et de liaison avecles plus vertueuses et les plus discrètes qu'avec les autres. Mais comme la trop bonne opinion que nous avons naturellement de nous-mêmes nous empêche de nous bien con^ naître, et que chacun se croit plus capable qu'il ne l'est, le démon peut se servir de ce fonds d'amour-propre pour persuader à quelques religieuses qu'elles ont droit à la même confiance; car le démon voyant qu'il ne s'offre pas de grands sujets de tentation au dehors, il se sert de ces petites occasions qui se rencontrent dans les monastères pour y entretenir la guerre ; et l'on mérite en y résistant. Ainsi, il y en a qui se persuadent que la prieure se laisse gouverner par quelques-unes des sœurs, il faut que la prieure s'observe sur ce point, pour ne pas être un sujet de tentation aux faibles ; mais si elle a besoin, pour l'avantage du monastère, des mêmes sœurs, elle ne doit point cesser de les employer et de s'en servir; elle doit seulement prendre garde de n'avoir pas et de ne pas montrer trop d'attachement pour aucune d'entre elles. Si elle donne dans ce défaut, il sera bien facile au supérieur de le reconnaître.

XIV. Il est des religieuses qui, dans l'opinion qu'elles sont parfaites, trouvent à redire à tout ce que font les autres, tandis que ce sont elles-mêmes qu'on aurait toujours à reprendre: elles rejettent toutes les fautes sur la prieure ou sur quelque autre, et elles pourraient surprendre le supérieur et l'engager à faire des réformes et des règlements indiscrets : il ne faut donc. pas qu'il s'arrête au rapport d'une seule; mais il doit s'informer aussi des autres. Si le supérieur, sans des raisons fort importantes et sans avoir auparavant consulté avec grand soin la prieure et les sœurs, ajoutait dans chaque visite de nouveaux règlements aux anciens, il chargerait des personnes qui mènent une vie si austère d'un fardeau si pesant, que, ne pouvant le porter, leur découragement les empêcherait de satisfaire aux principales obligations de la règle.

Le supérieur doit prendre un très-grand soin de faire observer les constitutions , et lorsqu'une supérieure se donne la liberté d'y contrevenir, quand ce ne serait qu'en des choses qui paraissent légères, la prudence l'oblige de considérer cette liberté comme un fort grand mal, ainsi que le temps le fera connaître, quoique d'abord on ne s'en aperçoive pas; car on tombe de ces petits relâchements dans les plus grands, et ils causent enfin la ruine des monastères.

XV. 11 faut déclarer publiquement à toutes les religieuses qu'elles sont obligées d'avertir des fautes qui se commettent dans la maison, parce que lorsqu'elles seront découvertes, on imposera une pénitence à celles qui, le sachant, n'en auront pas donné

avis; c'est le moyen de. tenir en devoir, même les supérieures, et de les obliger à s'acquitter soigneusement de leur charge. 11 ne faut point différer à remédier aux désordres, dans la crainte de leur faire de la peine; mais on doit leur faire connaître qu'elles n'ont été établies en autorité que pour faire observer la règle et les constitutions, sans qu'il leur soit permis d'y rien ajouter ni diminuer, et qu'il y aura des personnes qui veilleront sur leur conduite pour en avertir le supérieur.

XVI. Je ne saurais croire qu'une prieure qui fait des choses qu'elle désirerait n'être point sues du supérieur, s'acquitte bien de son office. Elle montre par là qu'elle ne sert pas fidèlement Dieu, puisqu'elle craint que ses actions ne soient connues de celui qui tient à son égard la place de Dieu.

Le supérieur doit extrêmement prendre garde si l'on agit avec lui sincèrement; et s'il reconnaît que l'on y manque, pour empêcher ce mal de continuer, il doit en faire de très-rudes réprimandes. Il pourra même se servir pour ce sujet de l'entremise de la prieure, des autres qui sont en charge, et prendre tous les moyens qu'il jugera les plus propres, parce qu'il ne suffit pas qu'on ne dise rien contre la vérité, il faut encore qu'on ne dissimule rien : le supérieur étant comme le chef qui doit tout maintenir dans l'ordre, il est nécessaire qu'il soit averti de tout, de même que le corps humain ne peut bien agir s'il n'est conduit par la tête. Je finis cet article en disant que, pourvu que l'on observe les constitutions, on ne manquera jamais d'agir avec une entière sincérité ; et qu'au contraire, si l'on y contrevient et a ce qu'ordonne la règle, les visites seront fort inutiles : le seul remède alors, c'est de changer la prieure, de disperser les religieuses accoutumées à vivre dans ce désordre, en d'autres monastères bien réglés, où elles ne pourront pas beaucoup nuire, en n'y mettant qu'une ou deux dans chacun, eu faire venir d'autres en leur place, tirées des maisons où la discipline est exactement gardée, et renouveler par ce moyen tout le monastère où ces abus s'étaient glissés.

XVII. 11 faut remarquer qu'il peut arriver que quelques prieures demanderont la permission de faire des choses qui ne seront pas conformes aux constitutions ; qu'elles en allégueront des raisons qui, faute de lumières, leur paraîtront bonnes, ou qui s'efforceront, ce que Dieu ne veuille permettre, de les faire paraître telles au supérieur, quoiqu'elles-mêmes n'aient pas sujet d'en être persuadées. Mais quand ce qu'elles demanderont ne serait pas directement contraire aux constitutions, il serait fort dangereux que le supérieur le leur accordât, parce que, ne connaissant pas les choses par luimême, il ne saurait en juger avec certitude, et qu'on pourrait les lui , représenter tout autres qu'elles ne sont en effet, par celte pente naturelle que nous avons à exagérer ce qui contribue a faire approuver nos sentiments: le meilleur sera peut-être de ne pas

se rendre facile à écouter de semblables propositions et d'en demeurer à ce qui se pratique maintenant, puisque l'on voit que, grâce à Dieu, tout va bien : il faut toujours préférer le certain à l'incertain. Ainsi le supérieur doit, dans ces occasions, être ferme à user de ce saint empire que Dea lui donne, en n'accordant point ce qui pourrait avoir des inconvénients dans la suite des temps, sans se mettre en peine s'il mécontente la prieure ou les religieuses; outre que pour rejeter une chose il suffit qu'elle soit nouvelle.

XVIII. Le supérieur ne doit point donner de permission de recevoir des religieuses qu'après s'être très-particulièrement informé de leurs véritables dispositions : et s'il se trouve en lieu où il puisse les connaître par lui-même, il est de sa prudence de n'y pas manquer, parce qu'il peut y avoir des prieures si portées à recevoir des sujets, qu'elles s'y rendent trop faciles, et que les religieuses approuvent presque toujours ce qu'elles leur voient désirer; outre que des prieures peuvent se tromper et agir en cela, ou par inclination, ou en faveur de quelque parente, ou par d'autres considérations qu'elles s'imaginent être bonnes et qui ne le sont pas. L'inconvénient n'est pas si grand quand il s'agit seulement de donner l'habit; mais il n'y a pas de soin qu'il ne faille prendre pour ce qui regarde la profession ; et s'il y a des novices, le supérieur doit, dans ses visites, s'informer très-exactement de la manière dont elles se conduisent, afin que, selon ce qu'il en apprendra, il accorde ou refuse la permission de les faire professes lorsque le temps en sera venu. La raison de cette conduite, c'est que, s'il arrivait que la prieure affectionnât particulièrement ces novices, et s'intéressât à ce qui les regarde, les religieuses n'oseraient dire avec liberté leur sentiment, au lieu qu'elles ne craindraient point de le déclarer au supérieur. Ainsi, autant qu'il serait possible, il serait bon de différer la profession jusqu'au temps de la visite si elle était proche: et même, si on le jugeait à propos, d'envoyer au supérieur les suffrages des religieuses bien cachetés, comme on le ferait lors de l'élection ; car il est si important à une maison religieuse de ne recevoir personne qui puisse y causer du trouble, que l'on ne saurait y apporter trop de soin.

XIX. Il faut aussi bien prendre garde à la réception des sœurs converses, parce que, presque toutes les prieures se portant à eu recevoir beaucoup, les maisons s'en trouvent chargées, et qu'il arrive souvent qu'une partie de ces converses sont de peu de travail. Ainsi on ne doit pas se rendre facile à en recevoir sans une grande nécessité, et sans être exactement informé du besoin qu'en peut avoir la maison pour des raisons très-légitimes, puisqu'elle a tant d'intérêt que l'on agisse en cela avec beaucoup de réserve.

11 ne faut pas remplir le nombre des religieuses du chœur, et faire en sorte qu'il

reste toujours une place, afin que, s'il se présente quelque excellent sujet, on puisse le recevoir; car si le nombre était complet, quelque vertueuse que fût une fille, on serait contraint de la refuser, puisque autrement ce serait ouvrir la porte à l'infraction de l'une de nos principales constitutions, infraction qui ne tiendrait à rien moins qu'à la ruine des monastères; et sans doute il vaut mieux manquera ce qui regarde l'avantage d'une seule personne, que de pcéjudicier à tant d'autres. Mais on pourrait dans cette circonstance envoyer une des religieuses dans une autre maison dont le nombre ne serait pas rempli , afin de donner lieu à la réception de cette personne si vertueuse qui se présenterait ; et si elle apportait quelque dot ou quelque aumône, l'envoyer avec la religieuse qui s'en irait pour ne plus revenir. Mais si les choses ne peuvent point s'arranger ainsi, il vaut mieux renoncer à cette acquisition, que de faire une chose si préjudiciable atout l'ordre.

Lorsqu'on demande au supérieur la permission de recevoir un sujet, il doit s'informer du nombre des religieuses qui sont dans le monastère, et ne point se contenter, sur un article si important, du seul témoignage de la prieure.

XX. 11 faut demander si les prieures n'ajoutent point à l'Office ou aux pénitences des choses qui ne sont point d'obligation, parce qu'il pourrait arriver que chacune y ajoutant selon sa dévotion particulière, les religieuses seraient à la fin si chargées, que cela nuirait à leur santé, et rendrait leurs obligations impraticables. Ceci ne doit pas s'entendre des occasions extraordinaires, qui ne durent que quelques jours, mais des cas seulement où des prieures seraient assez indiscrètes pour tourner ces additions en coutumes. Les religieuses, dans la crainte de manquer de discrétion, n'osent se plaindre, et il est vrai qu'elles n'en doivent parler qu'au supérieur.

XXI. Le supérieur doit prendre garde à la manière dont on dit l'Office et dont on chante dans le chœur; s'informer si l'on observe les pauses ; et ce ton de voix bas conforme à notre profession, et si convenable pourdonner de l'édification; car il y a deux inconvénients à chanter haut : l'un que la mesure ne s'y gardant pas, il en résulte un effet désagréable : l'autre que la modestie et l'esprit de notre état en souffrent. Si l'on n'est pas fidèle à cet article de notre règle, on fera perdre la dévotion à ceux qui nous entendent chanter. Nos voix doivent être tellement fortifiées, qu'ils connaissent que notre dessein n'est pas de tlatter les oreilles, défaut aujourd'hui si général, et tellement passé en coutume, qu'il paraît être sans remède; et voilà pourquoi on ne saurait trop prendre garde qu'il ne se glisse parmi nous.

XXII. Lorsque le supérieur commandera des choses qui seront importantes, il sera fort à propos qu'il ordonne à l'une des sœurs, en présence de la supérieure, de lui écrire

si l'on manque à les exécuter, afin que cette supérieure sache qu'elle ne saurait s'en dispenser. Par ce moyen il sera toujours présent, et l'on aura plus de soin d'exécuter ses ordonnances.

XXIII. Avant de commencer la visite, il sera fort utile que le supérieur représente fortement combien la prieure serait blâmable si elle trouvait mauvais que les sœurs rapportassent les fautes qu'elles auraient remarquées en elles, celles même dont elles ne seraient pas bien assurées, puisqu'elles y sont obligées en conscience, et que rien de ce qui peut, en la mortifiant, lui fournir un moyen de mieux remplir son office et de servir Dieu plus parfaitement, ne doit lui être désagréable. Si elle était à ce sujet mécontente des religieuses, ce serait une preuve certaine qu'elle n'est pas capable de commander, puisqu'elle leur ôterait la liberté d'en user de même une autre fois. Ces bonnes filles craindraient qu'après le départ du supérieur, elles ne demeurassent exposées au ressentiment de cette supérieure; et de là pourrait résulter un très-grand relâchement. Ainsi, quelque sainteté que le supérieur remarque dans les prieures, il ne doit pas laisser d'avertir les religieuses d'en agir ainsi que je viens de le dire : on ne saurait trop se défier de cette faiblesse, et il est à craindre que le démon, notre ennemi, ne sachant d'ailleurs à quoi s'attacher, ne nous presse ici plus vivement, et ne cherche à gagner de ce côté ce qu'il perd de l'autre.

XXIV. Le supérieur doit garder ici un très-grand secret, en sorte que la prieure ne puisse jamais savoir quelle est celle qui l'aura accusée ; j'en ai déjà dit la raison, c'est que nous vivons encore sur la terre. Au moins il lui épargnera par cette conduite quelque tentation , et peut-être quelque chose de plus.

XXV. Si les choses que l'on dira de la prieure ne sont point importantes, 'on pourra adroitement les faire tomber à propos dans les conversations que l'on a avec elle, sans qu'elle puisse juger qu'on les ait apprises des religieuses, parce que le meilleur est qu'elle ne sache point qu'elles aient rien dit d'elle ; mais quand ce sont des choses de conséquence, il faut plutôt penser à y remédier qu'à la contenter.

XXVI. Le supérieur doit aussi s'informer si la prieure a de l'argent sans que la cellérière le sache : car il est fort important qu'elle n'en ail jamais, ainsi que le portent nos constitutions ; et la même chose doit s'observer dans les maisons qui ne vivent que d'aumônes. Je pense l'avoirditailleurs; mais comme j'écris ceci à diverses reprises, je ne m'en souviens pas bien, et j'aime mieux le redire que de perdre du temps à chercher si je l'ai dit.

XX VII. Ce n'est pas une petite peine au supérieur de se trouver obligé d'écoutcrlaut de petites choses dont j'ai parlé ; mais ce lui en serait une beaucoup plus grande de voiries désordres qui arriveraient s'il ne le faisait pas, Et, comme je l'ai déjàdil, quel-

que saintes que soient des religieuses, rien n'est si important à des tilles que d'être bien persuadées qu'elles ont pour chef un supérieur que nulle considération humaine ne peut toucher ; qui ne pense qu'à observer et faire observer aux autres tous les devoirs de la religion ; qu'à punir ceux qui y contreviennent; qu'à ; rendre un soin particulier de chaque maiscn; et qui non-seulement les visite une fois l'innée, mais s'informe de ce qui s'y passe en fiiaque jour : ainsi la perfection ira plutôt en augmentant qu'en diminuant, parce que les femmes pour la plupart aiment leur honneur et sont timides. Il importe donc extrêmement que le supérieur ne se relâche point j~tns ses soins, et que même, en quelque rencontre, non content de reprendre, il emploie encore les châtiments, atin que l'exemple d'une seule serve à toutes les autres. Si, par une dangereuse compassion, ou par des considérations humaines, il ne se conduit pas ainsi dans les commencements, lorsque le mal est encore presque imperceptible, il sera contraint dans la suite d'user d'une beaucoup plus grande rigueur : il connaîtra que sa douceur a été une véritable cruauté, et il en rendra à Dieu un fort grand compte.

XXVIII. II y a des religieuses si simples, qu'elles croiraient pécher en révélant les fautes des prieures dans des points auxquels il est besoin de remédier ; mais il faut les guérir de ce scrupule, et leur apprendre que, lorsqu'elles les voient contrevenir aux constitutions, ou faire d'autres fautes importantes, elles sont même obligées de les en avertir avec humilité. 11 arrivera peut-être que les prieures qu'on blâmera sont trèsinnocentes, et que celles qui trouvent à redire à leurconduile ne fout en cela qu'obéir à quelque mécontentement particulier: mais, comme les religieuses sont peu instruites de la manière dont on doit agir dans ces visites, il est du devoir du supérieur de les en instruire, et de suppléer à tout par sa prudence.

XXIX. Le supérieur doit s'informer trèsexactement, non-seulement d'une ou deux religieuses, mais de toutes, de la manière dont on vit avec les confesseurs, et de l'accès qu'on leur donne; car, puisque l'on n'a pas jugé à propos qu'ils aient jamais la charge de vicaires , elles ne doivent pas avoir grande communication avec eux, et le moins qu'elles en auront sera le meilleur. On ne saurait aussi trop prendre garde à éviter qu'il n'y ait entre eux trop de familiarité; et il sera quelquefois assez difficile de l'empêcher.

XXX. Il faut avertir les supérieures de ne faire aucune dépense superflue, et d'avoir toujours devant les yeux que, n'étant que les économes et non pas les propriétaires du bien dont elles disposent, elles ne sauraient trop le ménager; elles y sont obligées en conscience ; comme aussi à n'avoir rien de plus que les autres, si ce n'est la clef de quelque petite cassette, pour y garder des lettres qui ne doivent point être vues, parti-

culièrement si elles sont des supérieurs.

XXXI. On doit aussi prendre garde qu'il n'y ait rien dans les habits qui ne soit conforme aux constitutions : et s'il arrivait jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'il s'y rencontrât quelque chose de curieux, et qui ne donnât pas assez d'édification, il faut que le supérieur le- fasse brûler lui-même en leur présence, atin de jeter Pétonnement dans leur esprit, et d'empêcher celles qui leur succéderont de tomber dans la même faute.

XXXII. I! faut bien prendre garde à la manière de parler: elle doit être simple, religieuse, proportionnée à l'état des personnes retirées, sans user de termes affectés et à la mode, celles qui ont renoncé au monde devant plutôt passer en cela pour rustiques et pour grossières, que pour habiles et curieuses.

XXXIII. On ne doit s'engager dans les procès que par une pure nécessité, et espérer que Dieu pourvoira par d'autres moyens à ce qui nous est nécessaire, se souvenant toujours qu'il faut aspirer à ce qui est de plus parfait. S'il est absolument impossible de les éviter, il ne faut ni les commencer ni les soutenir qu'après en avoir donné avis au supérieur, et reçu de lui sur ce sujet un ordre particulier.

XXXIV. En recevant des religieuses, il faut beaucoup plus considérer les qualités qui sont en elles, que le bien qu'elles apportent : et quelque grand qu'il pût être, on n'en doit recevoir aucune que conformément aux constitutions.

XXXV. Nous ne saurions trop nous représenter ce que font et ce qu'ordonnent maintenant les supérieurs que Dieu nous adonnés. C'est d'eux cpie j'ai appris une partie de ce que j'écris ici, en lisant les actes de leurs visites ; et entre autres, j'ai appris qu'ils ne doivent point avoir de communication plus particulière avec quelqu'une des sœurs, qu'avec les autres, ni lui parler seul à seul, ni lui écrire; mais qu'ils doivent leur témoigner, à toutes en général, l'affection d'un véritable père, parce qu'autrement, quand le supérieur et cette religieuse seraient aussi saints que saint Jérôme et sainte Paule, on ne laisserait pas d'en murmurer, comme on murmurait contre eux. Cette conduite ferait tort non-seulementà cette maison, mais encore à toutes les autres où le démon ne manquerait pas de le faire savoir pour en profiter : le monde d'ailleurs est si méchant dans ce siècle corrompu, que cela produirait beaucoup de mal, comme on en voit assez d'exemples. 11 arriverait aussi de là que l'affection que toutes ne sauraient manquer d'avoir pour le supérieur, lorsqu'il est tel qu'il doit être, viendrait à diminuer quand elles croiraient que la sienne, au lieu d'être générale pour elles toutes, se porterait entièrement à l'une d'elles. Mais ceci ne se doit entendre que lorsqu'il y a de l'excès, et en des choses notables, et non pas pour quelque rencontre particulière et nécessaire où le supérieur peut être obligé d'en user d'une autre sorte.

XXXVI. Quand le supérieur entre dans le monastère pour visiter la clôture, comme il ne doit jamais y manquer, il faut qu'il voie exactement toute la maison; et que son compagnon, la supérieure, et quelques religieuses le suivent toujours sans que jamais il y mange, quoique ce fût le matin, et quelque instance qu'on lui en pût faire. Cela étant achevé, il faut qu'il sorte, et que s'il lui reste quelque chose à dire il le reinette au parloir ; car, quoiqu'il pût le faire d'une manière à laquelle il n'y aurait rien à reprendre, ce serait introduire une coutume dangereuse pour l'avenir s'il se rencontrait d'autres supérieurs à qui il ne fût pas à propos de donner tant de liberté ; et s'il y en avait qui voulussent la prendre, je prie Dieu de ne pas permettre qu'on la leur accorde; mais plutôt de les rendre tels, qu'il ne se passe rien dans ces occasions qui ne donne de l'édification, et qu'ils ressemblent en tout a ceux que nous avons maintenant. Ainsi soit-il.

XXXVII. Le supérieur ne doit point soulfrir qu'on lui fasse trop bonne chère dans le temps de sa visite : il suffit qu'on le ^aite honnêtement ; et s'il y avait de l'excès, il faut qu'il témoigne le trouver fort mauvais. De semblables soins ne conviennent ni à lui ni aux religieuses : il doit se contenter du nécessaire pour ne point donner mauvaise édification. Si l'on manquait à ce que je dis, le supérieur que nous avons aujourd'hui ne s'en apercevrait pas, h moins qu'on ne l'en avertît, tant il a peu d'application à de semblables choses, et prend peu garde si on lui donne peu ou beaucoup, ni si ce qu'on lui donne est bon ou mauvais. Son soin va à travailler lui-même, autant qu'il peut, aux procès-verbaux de ses visites, alin que nul autre que lui n'ait la connaissance des fautes des religieuses. Cette conduite est excellente pour couvrir les petites fautes qu'elles pourraient commettre, parce que les regardant avec des yeux de père, Dieu, de qui il tient la place, l'éclairé pour y remédier et pour empocher qu'elles n'aient de mauvaises suites : au lieu que, s'il n'agissait pas de la sorte, il considérerait peutêtre comme des défauts fort importants ce qui n'est rien en effet ; et ne se mettant guère en peine de les cacher, il nuirait beaucoup à la réputation d'un monastère sans qu'il y en eût sujet. Dieu veuille, s'il lui plaît, faire par sa grâce que les supérieurs agissent toujours avec autant de sagesse et de bonté.

XXXVIII. Le supérieur ne doit jamais témoigner avoir une affection particulière pour la prieure, principalement en présence de la communauté, de peur que les sœurs n:osent lui dire les fautes qu'elles auraient remarquées en elle. 11 est nécessaire, au contraire, qu'elles soient persuadées qu'il ne l'excusera point dans ses manquements, mais qu'il y remédiera : car rien n'afflige plus les âmes zélées pour la gloire de Dieu et pour l'ordre que de voir la discipline pencher vers sa décadence, et qu'après avoir

espéré que le supérieur y remédiera, leur espérance se trouve vaine. Tout ce qu'elles peu vent faire alors est d'à voir recours à Notre- Seigneur, et de se résoudre à garder le silence, lors même que tout devrait périr, puisqu'elles s'en tourmenteraient inutilement : en quoi ces pauvres filles sont d'autant plus à plaindre qu'on ne les entend qu'une seule l'ois lorsqu'on les appelle pour ie scrutin; et qu'au contrairo la prieure a tout le loisir de se justifier, et même de faire croire qu'elles ont agi avec passion : car, encore qu'elle ne sache pas au vrai qui sont celles qui l'ont accusée, certaines conjectures font qu'elle s'en doute ; et comme le supérieur ne juge des choses que sur ce qu'on lui dit, il se persuade aisément devoir ajouter foi à ses raisons : ainsi il ne remédiera à rien. Au lieu que s'il pouvait voir de ses yeux ce qui se passe, il découvrirait aisément la vérité que la prieure lui déguise, sans en avoir peut-être le dessein, tant l'amour-propre fait que nous avons de la peine à nous connaître et à nous condamner nous-mêmes. J'ai souvent vu arriver ce que je dis à des prieures fort vertueuses, en qui j'avais tant de confiance qu'il me paraissait impossible que les choses allassent autrement qu'elles ne l'assuraient. Néanmoins, après avoir demeuré quelques jours dans ces maisons, je voyais avec élonnement, et quelquefois en des choses importantes, que c'était tout le contraire, quoique presque la moitié de la communauté m'eût assuré, ainsi que la prieure, qu'il y avait de la passion; au lieu que c'était elles qui se trompaient, et le reconnurent ensuite. Comme le démon trouve peu d'occasions de tenter les sœurs, je crois qu'il tente les prieures en leur donnant d'elles des opinions peu favorables, alin d'éprouver si elles le souffriront avec patience ; et tout cela tourne à la gloire de Dieu. Pour moi, je suis persuadée que le meilleur moyen d'y remédier est de no rien croire jusqu'à ce que l'on soit exactement informé de la vérilé, et qu'alors il faut la faire connaître à celles qui sont dans l'erreur. Ceci n'arrive pas d'ordinaire en des choses fort importantes; mais le mal peut augmenter si l'on ne se conduit avec prudence. Je ne saurais trop admirer l'adresse dont le diable se sert pour faire croire à chacune d'elles qu'il n'y a rien de plus véritable que ce qu'elles assurent. C'est ce qui m'a fait dire qu'il ne faut pas ajouter une entière foi à la prieure ni à une religieuse; et que pour être éclairci avec certitude de ce que l'on doit faire, il faut s'informer de la plus grande partie des sœurs lorsque le sujet le mérite. Dieu veuille, s'il lui plaît, nous donner toujours des supérieurs si prudents et si saints qu'étant éclairés de sa céleste lumière ils ne se méprennent point; mais qu'ils connaissent le véritable état de nos âmes, et qu'ainsi leur sage conduite les fasse augmenter de plus en plus en vertu pour son honneur et pour ta gloire !

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