‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 149 sur 454 · DE LA MÈRE MARIE J)E SAINT-JOSEPH · texte numérisé non relu

DE LA MÈRE MARIE J)E SAINT-JOSEPH

Au sujet du gouvernement des religieuses (10)

I. Pour conduire les religieuses en paix et pour les faire avancer dans la vertu, il faut une autre science que celle des hommes, même saints et savants : car il est de petites particularités de filles où il faut nécessairement entrer, à quoi ils ne savent pas descendre, mais à quoi des filles s'appliquent naturellement. Ainsi des filles sont plus. propres à s'enseigner et à se conduire les unes les autres en bien des points.

II. Gouverner une âme, c'est gouverner un monde. Si donc pour gouverner un monde il faudrait toutes les sciences, ce qui oblige à partager le gouvernement des royaumes entre plusieurs, dont les uns conduisent les affaires de la paix, et les autres celles de la guerre, quelles difficultés ne doit pas éprouver un supérieur qui, gouvernant plusieurs âmes, est comme le gouverneur de plusieurs mondes, où, s'il 3' a des affaires de paix, il y en a aussi de guerre souvent très-dangereuses, et toujours d'autant plus importantes qu'il s'y agit de la conquête ou de la perte du royaume éternel?

III. Puisqu'il est si difficile de trouver un supérieur accompli, combien plus doit-il l'être de trouver une supérieure parfaite, les filles étant d'ordinaire très-peu éclairées? Que Dieu, par sa miséricorde, éloigne donc de toutes les Carmélites le désir d'être supérieures.

IV. C'est un fait certain que les filles les plus ignorantes sont ordinairement celles qui ont le plus tôt ce désir, parce qu'elles connaissent moins les difficultés et les dangers de la supériorité.

V. Que celles-là seulement soient supérieures que l'obéissance forcera de l'être. Mais aussi, quand l'obéissance leur imposera ce joug, qu'elles s'y soumettent, sans quoi elles périraient.

VI. Bien à plaindre les religieuses à qui il échoit une prieure imprudentel Mais je ne plains pas moins les prieures, quelque belles qualités qu'elles aient.

VII. J'ai vu des religieuses imparfaites et peu prudentes se conduire très-utilement et très-bien, parce qu'elles avaient une prieure qui savait gouverner; et j'en ai vu, ;iu contraire, d'un vrai mérite se conduire fort mal, parce que leur prieure n'entendait rien au 'gouvernement. Lors donc qu'il s'agira de remettre l'ordre dans les commu-

(10) Ces instructions, publiées en ^'espagnol , fnreni traduites en français par un auleur inconnu , et imprimées à Paris en l<i"20, chez Roliu Thierri, sous le litre de Discours pour servir d'instruction aux prieures pour te gouvernement des religieuses , composé par la Mère Mari? de Satnt-Joseph , religieuse au monastère des Carmélites déchaussées de Lisbonne en l'ortugal , el envoyé par elle à la Hère

nautés, qu'on n'oublie jamais qu'il dépend des personnes qui y auront l'autorité.

VIII. Une supérieure qui ne pardonne rien, est-elle bonne supérieure? Non. Celle qui pardonne tout, est-elle bonne? Non.

Celle qui est prodigue, est-elle bonne? Non. Celle qui est trop méuagère, est-elle bonne? Non ? Celle qui veut tout savoir, tout vérifier, est-elle bonne? Non. Celle qui ne veut rien voir, rien approfondir, ou qui ne fait point cas des petits défauts, des petites fautes, est-elle bonne? Non. Celle qui a toujours l'humeur austère, est-elle bonne? Non. Celle qui a l'air faible et timide, est-elle bonne? Non. Quelle science est-ce donc que celle de gouverner les âmes? Indulgent et sévère, libéral et ménager, doux et colère, patient et impatient, simple et rusé, il faut tellement qu'un supérieur réunisse en soi toutes ces extrémités, que si l'une seulement vient à lui manquer, il arrivera du désordre.

IX. Eût- on toutes ces qualités, on gouvernera mal encore si la discrétion ne les accorde, et n'apprend à les employer à propos : autrement on usera de rigueur quand il faudrait de la douceur; on pardonnera lorsqu'il faudrait corriger, elles personnes qu'on devrait guérir, on les blessera.

X. Pour l'extérieur et les usages d'une communauté, le gouvernement doit être uniforme : mais, pour la direction particulière des âmes, il faut de la diversité. A quelquesunes, par exemple, il convient d'accorder de grandes pénitences, et les leur refuser ce serait leur faire tort : comme ce serait perdre les faibles et les exposer à la tromperie du démon, que de leur en permettre au delà de celles que la règle prescrit. Tâchez donc de bien faire ce discernement.

XI. Un supérieur vraiment humble, qui se défie beaucoup de lui-même, et qui met toute sa confiance en Dieu, gouvernera bien, parce que Dieu ne manquera pas de l'éclairer et de le conduire."

XII. Le religieux est comme un vaisseau, dont les règles sont les cordages et les voiles ; sa volonté, le gouvernail ; le supérieur, le pilote. Comme donc, si le pilote d'un vaisseau ordinaire en dirigeait mal le gouvernail, il risquerait beaucoup de le faire périr, et de périr avec lui, quoique les cordages en fussent bons, et les voiles bien tendues : de même si un supérieur ne manie sagement la volonté de son inférieur, quelque attention qu'il ait à lui faire observer les règles, il est fort à craindre qu'il ne le perde, et qu'il ne se perde lui-même.

XIII. Mais comment se rendre le maître de cette volonté? C'est par la raison; premier moyen. Ya-t-il en effet plus de difficulté à faire

Jérôme de la Mère de Dieu, prieure du couvent du même ordre à Saint-Joseph de Séville , etc. Le célèbre évêque de Bethléem a réduit ce Discours sous le litre d'.-lns el de maximes, sans s'assujettir aux tours de phrases, et encore moins aux expressions, qui sont très-gauloises : il l'a fait imprimer à la suite du II* volume des Lettres de sainte Thérèse.

goûter des raisons d'obéir, qu'à faire prendre par raison des remèdes amers? C'est en gagnant le cœur par les bienfaits et par l'amitié; second moyen : car lorsque le cœur est rendu, la volonté se rend fort aisément.

XIV. On n'est point le maître d'une place, si l'on n'en occupe pas la citadelle; on n'est point le maître des volontés, si on n'a les cœurs dans sa main : le cœur est la citadelle de l'homme.

XV. Ne point s'efforcer de gagner les cœurs, se contenter de commander et de châtier, ce n'est point être supérieur, mais comité de galère.

XVI. Faites grand cas de ce que sainte Thérèse a ordonné dans ses constitutions : Que la prieure ait soin de se faire aimer, pour se faire obéir. Par ce moyen encore, elle tiendra ses religieuses unies, les conduira en paix, les fera avancer dans la vertu, et leur rendra léger le joug des obser*vances.

XVII. Heureuses les communautés où les religieuses n'ont d'autre amie que leur supérieure, qui tient à leur égard la place de Jésus-Christ I par là se ferme la porte aui amitiés particulières qui sont des sources do désordres.

XVIII. Le vrai modèle d'un supérieur, c'est le bon pasteur. Quel amour pour ses ouailles 1 que de peines ne se donne-t-il pas pour une seule d'entre elles, jusqu'à la charger sur ses épaules ! quel soin pour les préserver des loups, pour les garantir des maladies, ou pour les en guérir, pour leur fournir de bons pâturages 1

XIX. Ce n'est pas qu'on nedoive corriger; mais c'est sur le péché seul que doit tomber le châtiment! en sorte que vous ne donniez jamais lieu do croire que vous ayez de l'aversion ou du mépris pour la personne coupable.

XX. Que les punitions soient rares. Oh! si je pouvais dire tous les maux que l'ont les supérieurs qui, à toute heure et à l'égard de toutes personnes, ont, pour ainsi dire, la verge à la main, sans considérer que les punitions doivent être des remèdes 1

XXI. Pour donner une médecine à une personne malade, on observe ses dispositions et les moments favorables. Ayez les mêmes attentions quand il s'agira de corriger.

XXII. Comme on a recours a des remèdes prompts et violents dans une maladie violente et dangereuse, et qu'à l'égard des personnes seulement faibles et infirmes, on se contente de leur donner des remèdes bénins, et de leur prescrire un bon régime, éclatez, usez de châtiment sévère s'il arrivait quelque désordre qui pût devenir funeste ; mais quand ce seront des fautes de faiblesse, corrigez avec douceur, et donnez de bons avis, vous aurez lieu dans peu de ressentir de bons effets de cette conduite.

XXIII. Certains supérieurs n'estiment que la rigueur dans le gouvernement, sous prétexte que toute faute mérite une peine. Elle la mérite, il est vrai ; mais ils ne foat

pas attention que la pénitence n'est point méritoire, si la volonté ne l'accepte pas. A la vérité, il faut employer la rigueur du châtiment, si vous veniez à rencontrer un cœur durque la passion transportât; comme vous le feriez à l'égard d'un fou qui voudrait se tuer ou faire du mal à d'autres. Mais si en dissimulant pour un temps, et en temporisant, si en laissant passer le trouble qu'une passion excite dans une de mes sœurs, je puis la disposer à se reconnaître coupable et à recevoir humblement la correction, ne serait-ce pas un mal que de la punir précipitamment?

XXIV. Quand Notre-Seigneur eut converti saint Paul, il ne l'exempta pas de la pénitence; mais ce n'est qu'après l'avoir disposé à en faire un saint usage par les grâces dont il le combla, qu'il lui envoya des peines proportionnées à ses péchés. Telle est même l'utilité de ces délais à l'égard des bonnes âmes, que pénétrées de leur faute, non-seulement elles acceptent humblement la pénitence qu'on leur impose, mais qu'elles sollicitent pour en faire une plus grande ; acquérant ainsi bien des mérites, et devenant meilleures qu'elles n'étaient auparavant. On le vit dans saint Paul, on le vit en Madeleine, et c'est ce que nous voyons aussi tous les jours.

XXV. Sur toutes choses, prenez garde que les lois de Dieu et de l'Eglise soient observées avec la plus grande fidélité : c'était ce que notre sainte Mère Thérèse ne cessait de nous enseigner, ce dont elle voulait que nous fissions le sujet de nos entreliens, et que notre règle nous commande, de méditer jour et nuit.

XXVI. Que Dieu ne permette pas que je voie jamais dans mes sœurs de nouvelles inventions de sainteté substituées aux règles véritables. C'est un artifice du démon, qui, n'osant suggérer à de bonnes âmes do faire de mauvaises actions, ou de quitter les bonnes, leur en inspire de subrogation, et les y attache tellement, qu'elles feraient grand scrupule de les omettre, et qu'y consommant leurs forces, il ne leur en reste pas assez pour remplir les vraies obligations, ou pour les remplir comme il faut. La loi de Dieu, la règle, les constitutions, voilà l'unique devoir. Si l'on peut aller au deU«. et qu'on en ait la permission, à la bonne heure ; mais toujours sans le regarder comme un devoir, et sans préjudice des obligations de l'état.

XXVII. Les supérieures, de leur côté, ne doivent rien ordonner au delà ; car elles ne sont pas établies pour faire des lois, mais pour veiller à l'observation de celles qui sont faites.

XXVIII. II y en a qui, voulant faire les grandes zélatrices de la règle, se montrent rigoureuses à chaque mouche qui vole, et voudraient qu'en un jour toutes les religieuses fussent comme mortes sans respirer. Mauvaise et très-mauvaise maxime. La mortification extérieure est la vérité nécessaire pour conserver l'esprit de notre état ; c'est

l'écorce qui conserve le tronc de l'arbre; ce sont les feuilles qui défendent le fruit ; niais comme l'écorce et les feuilles périront bientôt si la sève de l'arbre ne les anime, soyez persuadé que si la mortification n'est que de contrainte, si elle n'est vérifiée parle cœur, elle ne tardera pas à périr.

XXIX. J'ai vu des supérieures qui ennuyaient étrangement leurs religieuses à force d'ordres et de réprimandes ridicules et qui avec cela n'avaient pas la force de faire exécuter les lois; commandant avec empire ce dont il eût tout au plus fallu prier, et priant timidement lorsqu'il aurait fallu commander; semblables à ces rodomonts qui mettent l'épée à la main pour des riens, et qui, dans les combats nécessaires, sont des poltrons à faire pitié.

XXX. Ordonnez avec autorité ce qui est de précepte, et ayez une grande résolution à le faire observer; mais ce qui n'est que de conseil, contentez-vous de Je conseiller, et d'y exhorter avec amitié.

XXXI. Crier toujours, ne vouloir pas écouter les sœurs avec bonté lorsqu'elles vont s'excuser, c'est une barbarie. Assurément Adam avait tort, et Dieu le savait bien : cependant Dieu l'écouta. Avons -nous de meilleur modèle ?

XXXII. C'est une vérité d'expérience que pour consoler une sœur, ou pour la disposer à recevoir avec docilité tout ce qu'on jugera devoir lui dire ou lui ordonner, il sullit souvent qu'on l'ait écoutée patiemment : elle aurait cru ses raisons trèsbonnes, quoique mauvaises, si elle n'avait pu les expliquer; ei celte persuasion lui aurait fait trouver de la dureté dans la correction : mais les a-t-elle exposées? elle entend raison et se condamne.

XXXIII. On brouille, on rompt, on fait mille nœuds lorsqu'on veut dévider trop vite un écbeveau de fil, c'est ce que font les supérieures, quand elles veulent à la hâte, comme dévider la perfection dans leurs religieuses.

XXXI V. Notre-Seigneur ne donna pas tout d'un coup la perfection à ses apôtres, mais peu à peu. Faut-il donc s'étonner que nous, religieuses, quoique venues en religion pour mener une vie évangélique, et quoique à l'école des vertus, ne les apprenions pas toutes en un instant ?

XXXV. Les âmes des sœurs sont des arbres dont la supérieure est la jardinière. Comme donc un jardinier, content de voir les arbres nouvellement [liantes prendre racine, n'en attend pas d'abord du fruit, et ne perd pas espérance, quoiqu'ils soient du temps à en produire; la supérieure ne doit ni s'attendre que les âmes fructifient d'abord et toutes en même temps, ni se décourager, quoique le fruit tarde àyfparaître. L'une commence seulement à prendre racine dans la vertu ; une autre montre déjà des feuilles et une verdure qui réjouit ; et celle-ci fait voir des fruits naissants, lorsque celle-là en a eu du très-mûrs, et assez abondamment pour nourrir la famille.

XXXVI. C'est par un grand fonds de sagesse que Dieu a voulu que les commencements de la perfection fussent humbles et pleins de travail, afin que, faisant l'expérience de notre faiblesse, nous rendissions à sa bonté la gloire de nos progrès.

XXXVII. N'exigez donc pas des fruits d'une âme qui ne fait que prendre racine dans le bien; et soyez contente quand vous en verrez une autre pousser des feuilles; les fruits viendront dans leur temps : mais pour celles qui auront été longtemps cultivées et arrosées, ne vous contentez pas de leur voir des feuilles de quelque petite ferveur, et demandez -leur des fruits d'une vertu avancée; en observant néanmoins que, selon la diversité des caractères, il faut aux unes beaucoup et à d'autres peu de temps pour avancer beaucoup.

XXXVIII. Evitez, autant qu'il se pourra, ée charger trop une sœur d'ordres ou d'obédiences : car si elle ne peut allier ce que la règle lui prescrit avec ce que vous lui prescrirez, elle laissera là le devoir de lajrègle qui ne lui dira mot, et s'attachera à vous obéir pour vous plaire, ou pour n'être pas gronlée. Cependant ce n'est que pour faire garder la règle que vous avez l'autorité.

XXXIX. Je sais bien qu'il est des temps et des occasions où l'on ne saurait se dispenser de ces sortes d'arrangements; mais alors autorisez-vous de la règle même qui y autorise dans la nécessité, et faites sentir aux sœurs que, si c'est s'écarter en un sens de la règlo, c'est au fond la pratiquer. En un mot, n'enseignons, ne commandons, ne répondons que par cette maxime : Il est écrit.

XL. Si une supérieure reçoit jamais une injure personnelle, qu'elle l'oublie, qu'elle n'en montre jamais du ressentiment : en user autrement, ce serait agir contre le précepte et contre l'exemple de Jésus-Christ.

XLI. Après qu'une sœur aura été corrigée d'une faute, ne lui montrez jamais de mécontentement.

XLII. Si l'on venait à s'en entretenir pour la blâmer, imposez silence, et prenez même son parti ; par là vous lui prouverez qu'elle est vraiment pardonnée. On ne saurait croire ni combien ce moyen est puissant pour soumettre les cœurs, et spécialement ceux des filles, ni quel est leur ennui lorsqu'elles croient que leur supérieure a toujours leur faute dans l'esprit; ennui à craindre surtout chez les Carmélites, à cause de leur grande retraite. Hé 1 si elles n'ont pas une Mère qui les soulage dans les occasions, quelle consolation auront-elles?

XLIII. Le bon gouvernement dépend non-seulement de la docilité des religieuses à suivre les volontés et les désirs de leur prieure, mais bien plus encore de son attention à se conformer à leur humeur, se faisant toutes à tous comme saint Paul, triste avec les tristes, gaie avec les gaies.

XL1V. Il est bon et nécessaire de travailler; c'est la fonction de Marthe : il est excellent et nécessaire de prier ; c'est celle

de Marie : sans l'union de ces deux exercices, on ne saurait vivre en religion. Mais si une prieure aime tant le travail, qu'elle paraisse n'estimer quecellesqui travaillent, que si elle fait tant de cas de l'oraison, qu'elle n'applaudisse qu'à celles qui emploient leur temps à prier, quel désordre, je vous prie 1

XLV. Encore pire si vous paraissiez aimer le parloir, si vous y étiez souvent et longtemps, fût-ce avec votre confesseur, et ce confesseur fût-il un saint : comptez que vos filles en seraient mécontentes.

XLVI. Rien n'est plus à désirer que la communication franche , aisée, toute bonne de la prieure avec ses filles; car comme elle se conduira avec elles, elles se conduiront ensemble. Or rien est-il plus désirable pour une communauté, que cette aimable union des sœurs ; rien est-il plus propre à les tenir contentes, malgré les austérités de la religion? Aussi notre sainte Mère Thérèse traitait-elle de la manière la plus franche et la plus familière avec la plus petite des sœurs.

XLVII. Cette sainte disaitque comme une maison , quelque bonno et somptueuse qu'elle soit, serait inhabitable s'il n'y avait un égout pour les immondices, il y a aussi tant de misères dans les âmes môme saintes, qu'il leur faut nécessairement un égout pour s'en dégager; et que cet égout pour les religieuses était l'épanchement de confiance avec leur Mère prieure, et sa bonté à leur égard.

XLVHI. Un autre égout nécessaire, ce sont les récréations : c'est pourquoi nonseulement notre sainte Mère en a prescrit, aussi bien que des pénitences, mais elle en cherchait môme pour éloigner de ses filles toute mauvaise humeur. Ayez donc soin qu'on ne s'éloigne pas de celles que la règle marque. C'est une nécessité à notre nature de se délasser quelquefois; elle succomberait sans secours, et il pourrait survenir des tentations à craindre. Si on n'en a pas dans le couvent, on en. cherchera du dehors, et si une fois il y en vient du monde, usât-on de mille excommunications pour retenir l'esprit de notre état, je le tiens perdu sans ressource. On dira, si l'on veut, qu'en des personnes qui font profession de pénitence, les récréations ne sont que de l'ordure et du fumier; j'en conviendrai: mais le fumier qui engraisse les terres maigres, les rend fertiles, et nos âmes sont des terres bien maigres.

XLIX. Pour que la Mère prieure se concilie de plus en plus le cœur de ses filles, il convient que, lorsque le bon ordre ne sera pas intéressé dans ce qu'elles désirent, elle les favorise auprès du supérieur, qu'elle excuse leurs défauts, que dans les occasions elle les instruise de ce qu'elles ont à faire pour bien réussir, qu'elle supplée à leur ignorance, qu'elle les aide, et qu'elle leur fasse honneur de son propre travail.

L. Ce n'est pas qu'il faille craindre de les attrister quand le bien commun ou leur

propre avantage l'exigera ; au contraire, plus on les aime, moins on doit leur tolérer ce qui pourrait déplaire à Dieu, et leur être préjudiciable : mais c'est qu'il faut faire en sorte qu'elles ne puissent point s'imaginer que la conduite qu'on tient à leur égard, vienne ou de ce qu'on les aime peu, ou de ce qu'on les inéprise.

LI. Comme Notre-Seigneur prit part à l'allliction de Madeleine, jusqu'à en pleurer, et jusqu'à en ressusciter le frère, montrez que vous ressentez beaucoup les peines de vos religieuses, et ressentez-les en effet; faites connaître que ce qui les afflige, vous afflige ; et regardant leurs parents comme les vôtres, faites-leur honneur, et consolezles dans leurs peines. L'utilité de cette conduite est des plus grandes; car s'il est certain que rien n'est plus important pour la perfection des Carmélites que d'être détachées de leurs parents, il ne l'est pas moins que le plus sûr moyen de faire qu'elles les oublient, c'est que la supérieure paraisse s'en souvenir comme si c'étaient les siens propres ; et par là elles s'aUectionneront de plus en plus à leur saint état, y trouvant de si aimables ressources.

LU. Ayez grand soin aussi de pourvoir à leurs besoins, devinant même leurs peines et leurs infirmités pour les en soulager. Oui, devinez-les; tous devez vous y étudier. Si vous le faites, je vous réponds que vous les verrez s'oublier elles-mêmes, et penser d'autant moins à ce qu'elles souffrent, qu'elles vous en verront plus occupées ; comme aussi elles y penseront jour et nuit, si vous n'y pensez pas.

LUI. Mais loin de nos maisons ces prieures qui, vont devinant les fautes de leurs religieuses. Ne fuyez rien tant que de penser à leur désavantage sans bonne preuve : si elles apercevaient en vous ce défaut, ce serait leur perte.

L1V. Quand vous aurez à corriger une sœur, parlez-lui vous-même. En vain Elisée envoya-t-il son bâton par Giési son serviteur; le mort ne ressuscita point: il fallut, pour lui rendre la vie, que le prophète allât en personne se mesurer avec lui. Ce n'est aussi qu'à la voix du pasteur qu'obéissent les brebis ; elles n'entendent que lui. Parlez donc aux sœurs faibles ou coupables; qu'elles entendent votre voix, et vous remédierez à tout.

LV. Si l'union, la ferveur, les autres vertus chrétiennes et religieuses régnent dans votre monastère, c'est à Dieu que vous devez en rapporter la gloire puisque ces biens ne viennent pas de votre fonds : mais comptez cependant sur la récompense, par ce que vous aurez fait ce qui dépendait^ de vous ; comme vous devez trembler si la règle s'y perd, et si la discorde s'y introduit.

LVI. Jl n'est pas possible que dans les plus saintes communautés il n'arrive jamais quelque petit trouble, quelque légère contention ; la société même des apôtres n'en fut pas exemple. Que doit faire alors la supérieure? Quitter sa charge? personne ne

la garderait, si c'était là une raison suffisante pour l'abdiquer. S'allliger, perdre courage ? c'est souvent à quoi tend le démon. Laissez passer ce tourbillon, car il passera de lui-mêne ; et bientôt on verra la tranquillité renaître. Mais si ce sont des inimitiés, des jalousies, des colères, des querelles, et que la prieure ne puisse venir à bout de les éteindre, je lui conseillerais de faire auprès des supérieurs de grandes instances pour être déchargée, la persévérance du mal, malgré la persévérance de ses soins, étant une forte marque qu'elle n'est pas propre à gouverner.

LVII. Reste à parler des confesseurs, de qui dépend extrêmement le salut ou la perte des communautés. Ceux dont le langage est séculier ou contraire à celui de notre saint état, ayez grand soin de les fuir et de les écarter. Ceux que vous verrez être saints et remplis de prudence, ayez grande attention à vous les conserver. Ceux qui, sans être fort spirituels et fort prudents, sont néanmoins paisibles, se défient d'eux-mêmes, prennent avis dans les occasions, désirent le bien et ne se mêlent que de ce qui les regarde ; ils sont passables , contentez vous-en.

LV1II. Il en est d'une autre sorte, que je désire plus que je n'espère bien dépeindre, tant ils se travestissent à tous moments. Ce sont des hommes mélancoliques pour l'or- «Jinaire; et s'ils le sont entièrement, et qu'avec cela il s'y mêle de l'hypocrisie, on ne saurait croire combien ils" sont pernicieux. Ambition secrète, duplicité, singularité, entêtement dans leurs idées, c'est là leur propre caractère : non que chacun d'eux ait tous ces défauts, ou qu'ils les aient avec connaissance et par malice; mais c'est qu'ils en ont la plupart, et cela si naturellement, qu'ils en sont entraînés sans même qu'ils s'en aperçoivent.

LIX. Les voies par où ils conduisent sont si obliques, qu'il est impossible de les démêler. Amis de la singularité, ils n'estiment point les choses communes. C'est à pénétrer les caractères, et à séparer les cœurs, pour se les attirer, qu'ils s'attachent d'abord ; et s'ils voient les religieuses désirer avec ardeur d'avancer dans la vertu, ils se disent bien au fait des obstacles qui s'y opposent, et des meilleurs moyens d'y parvenir ; ils promettent de donnertous leurs soins à leur avancement spirituel : et voilà les bonnes filles enchantées d'avoir des Pères si charitables et si éclairés.

LX. Mais comme leur but est de connaître les inclinations, afin d'assujettir, dès qu'elles viennent à avoir quelques scrupu' les, ils les exagèrent, et les leur représentent comme une marque certaine qu'une confession générale leur est nécessaire.

Trouble alors dans ces pauvres filles, grande confusion. Comme cette confession n'est au fond nullement nécessaire, qu'aucun mouvement de Dieu n'y excite et n'y soutient, nl'e leur coûte horriblement, et cependant elles la font, parce qu'il est juste d'obéir. De

là nul avantage , et" mille inconvénients.

LXI. Inconvénients plus grands encore, si les religieuses qui se conduisent par un tel confesseur, sont comme lui mélancoliques : car aimant à leur tour le singulier et le particulier, selon le génie des personnes de cette humeur, tous les jours il faut qu'elles lui parlent, et ce sont des entretiens qui ne finissent pas. Qu'en arrive-t-il? On les voit bientôt se dégoûter de la direction ordinaire, faire peu de cas de ce qu'elles pratiquaient ci-devant, paraître mécontentes de tout ce que la supérieure ordonne ; et s'il leur arrive quelques petites mortifications, il faut promptement qu'elles aillent exposer leur innocence et leur allliction au Père, qui de sa part les écoute longuement, les plaint, entre dans leur ressentiment.

LX1I. La supérieure, voyant cet excès, veut le modérer; voici la guerre : le confesseur et les pénitentes se plaignent qu'elle se mêle des confessions, et qu'elle tient les consciences dans la gêne: il leur dit qu'en tel cas elles ont droit de parler au confesseur, sans que la supérieure puisse le leur ôter : que la constitution le leur donne, et qu'il est des occasions où elles ne sont pas obligées d'obéir ; les rendant par là maîtresses de leur temps et d'elles-mêmes. Ainsi les constitutions, qui introduisent Dieudans les âmes, servent au démon pour y entrer, en y semant l'esprit de désobéissance.

LXII1. Hélas 1 quand même ces pauvres abusées n'emploieraient qu'à se purifier tout le temps qu'elles passent avec le confesseur ne serait-ce pas encore un abus pitoyable? Que dirait-on d'une épouse qui mettrait tant de temps à se parer, qu'il ne lui en resterait point pour demeurer et pour s'entretenir avec son époux? C'est là, au vrai, ce que font ces filles à longues et perpétuelles directions. Croyez-moi : après que, par une confession pure et courte, vous avez satisfait à votre conscience, vous recevrez mille fois plus de profit à vous entretenir avec Dieu, qu'à converser avec le confesseur.

LXIV. Une autre méthode de ces confesseurs sournois et mélancoliques, est d'avoir quelquefois une facilité extrême, et d'autres fois do permettre à peine de respirer. Mais le temps où leur génie s'étale le mieux, c'est celui où il commence à s'élever des mécontentements contre la supérieure : car, comme ils sont naturellement soupçonneux, et que d'ailleurs il est de leur caractère dp n'aimer guère les supérieures qui ont l'œil sur tout, avec une parole de l'une et un scrupule de l'autre, ils ourdissent une confusion, dont la pauvre supérieure est désolée sans pouvoir y remédier. Pour prévenir le mal, ayez donc grand soin, si jamais vous venez à découvrir, dans les confesseurs qu'on proposera, quelque chose de ce caractère mélancolique et caché, de les écarter au plus tôt ; le mal une fois fait, je n'y vois plus de remède.

LXV. Heureuse la supérieure, heureux le confesseur qui ont maintenu dans ia paix une communauté ! leur satisfaction doit être

grande, puisque le Dieu de paix y règne par leur moyen. C'est à la conserver et à perfectionner l'union, que la supérieure doit veiller sur toutes choses. Façonnez en effet, et polissez tant qu'il vous plaira, les pierres de l'édifice de la religion, si la charité ne les unit, ce seront de belles pierres sans liaison, et ce sera un édifice à crouler au moindre orage.

LXVI. Si, pour faire d'une communauté une société de bénédiction, la supérieure a tant et de si .difficiles devoirs à remplir, les inférieures ne sont pas moins obligées d'y contribuer par une prompte et entière obéissance. En cela consiste tout leur devoir; et si elles le remplissent, elles ont satisfait à toutes leursobligations : comme aussi si elles y manquent, la supérieure aura beau être parfaite, les propres volontés perdront et les particulières et la communauté.

LXVII. Supérieures, employez tous vos soins à faire observer à vos filles ce qui est commandé par la règle et par les constitutions louchant l'oraison, sans laquelle j'ose dire que les autres devoirs seront onéreux, impraticables; sans laquelle les religieuses ne seront que dos corps sans âme. En vain so diraient-elles Carmélites et, filles de la Mère Thérèse de Jésus : il n'y aurait plus pour elles de Mère Thérèse, elles ne seraient point ses filles ;car c'est l'oraison qui les fait discerner, et c'est de l'oraison que naissent les vertus qu'elle nous a laissées par succession.

LXVIII. Ces vertus sont d'être véritables dans nos paroles; franches dans notre conversation ; éloignées de toute hypocrisie et de toute singularité; dégagées de nos parents et de toutes les choses du monde; affables et courageuses ; enfin parfaitement obéissantes. Que cette sainte Mère, qui a obtenu de Dieu pour elle-même tant de grâces, nous obtienne à nous celles-ci, pour que nous puissions lui être semblables 1 Ainsi soit-il.

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