‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 187 sur 454 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Serm. fidel. cap.

La vengeance est une espèce de justice sauvage. Plus elle a, dans la nature humaine, de ratines profondes , plus le législateur doit s'attacher à la déraciner par des lois sévères; car une injure offense simplement la loi , niais la vengeance de cette injure dépouille de son office la loi. En vengeant une injure, on devient égal à son ennemi ; en la pardonnant, on se rend son supérieur; car rien de plus grand que de pardonner. Salomon a dit: // est glorieux à l'homme d'oublier les offenses (Prov. , XX, 3). Ce qui est passé, n'est plus susceptible de direction ; les hommes sages se contentent donc de pourvoir au présent et à l'avenir ; c'est perdre son temps et se troubler inutilement que de s'occuper du passé.

Personne ne fait une injure pour l'injure même; mais il la fait dans la vue d'un profil , d'un plaisir, ou d'un honneur qu'il se flatte qui lui en reviendra. Pourquoi donc me l'.'ti heiai-je contre un homme, parce qu'il a plus d'amitié pour lui qu'il n'en a pour moi? et s'il ne me fait une injure que par une suite de sa méchanceté naturelle, pourquoi me làcherai-je encore ? Je ne me fâche point contre les ronces et les épines qui piquent et qui déchirent, parce qu'il est de leur nature de piquer et de déchirer.

Si quelque veng ance souffrait des excuses , ce serait principalement celle qui s'exerce pour des injures à la réparation (les juelles la loi n'aurait pas pourvu : mais qu'on prenne bien garde alors que la manière dont on l'exerce ne soit elle-même sujette à l'a ni mad version des lois; autrement vous doublez votre peine, et vous secondez la mauvaise volonté de votre ennemi.

11 en est qui. dans l'exercice de leur vengeance , désirent que les ennemis qu'ils blessent à leur tour, sachent par l'ordre ou la main de qui ils ont 'été blessés. 11 y a quelque générosité dans ce sentiment ; ceux qui en agissent de la sorte paraissent plutôt vouloir le repentir qu'excite dans leur ennemi la vengeance, que la vengeance en ellemême; mais les âmes méchantes et rampantes sont bien éloignées de ces sentiments, et ressemblent à ces flèches qui volent dans les ténèbres.

Cosme, grand duc de Toscane, lança un jour à des amis dont il avait éprouvé la' perfidie ou l'indifférence, un trait fort piquant : Nous lisons dans l'Ecriture sainte, leur ditil , un ordre de pardonner à nos ennemis ; mais nous ne voyons nulle part un ordre de pardonner à nos amis. L'Esprit saint fait tenir a Job un langage bien plus digne de louange: Nous avons reçu les biens de la main de Dieu, pourquoi, dit ce saint homme, n'en recevrions-nous jms les maux sans nous plaindre (Job , II , 10j ? et ce trait peut s'appliquer en quelque swrle aux amis qui nous abandonnent ; mais ce qu'il y a de très-certain , c'est que Kheramc qui se venge, renouvelle des

blessures qui auraient pu , s'il les avait oubliées, se guérir et se fermer d'elles-mêmes. Les vengeances que tire le publi ■ , le plus souvent, ont un heureux effet ; nous en avons la preuve dans les vengeances tirées du meurtre de César, de Perlinax, d'Henri-le-Grand, roi de France, et de plusieurs autres personnages ; mais il n'en est pas de même des vengeances qu'exercent les particuliers, elles leur sont ordinairement funestes ; et sembla blés en cela aux magiciens . s'ils parviennent a faire des malheureux , le plus souvent ils finissent par se rendre malheureux euxmêmes.

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